"On ne peut plus fermer les yeux" : la marche féministe #NousToutes mobilise massivement

Marche Nous Toutes 2021
Marche Nous Toutes 2021
La troisième marche contre les violences sexistes et sexuelles organisée par le collectif #NousToutes a largement mobilisé ce samedi 20 novembre en France. Nous y étions.
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A la Bourse du Travail (11e arrondissement de Paris), peu avant le coup d'envoi de la mobilisation contre les violences sexistes et sexuelles, l'heure est à l'unité : l'instigatrice du collectif #NousToutes Caroline De Haas (qui s'apprête à passer le relais), le militant pour les droits de l'enfant Lyes Louffok, l'activiste transféministe Lexie et Sandrine Bouchait de l'Union Nationale des Familles de Féminicide sont réuni·e·s pour faire front lors de cette grande marche intersectionnelle. Car le 20 novembre coïncide avec la Journée internationale des droits de l'enfant et la Journée du souvenir transgenre.

"94 000 femmes sont victimes de viol ou tentative de viol par an, 32% des femmes ont subi du harcèlement sexuel à leur travail, 6,7 millions de personnes ont été victimes d'inceste soit 1 personne sur 10 en France, 80% des femmes en situation de handicap ont déjà subi des violences sexuelles, 101 femmes ont été assassinées depuis le début de l'année, trois femmes ont été tuées parce que trans en 2021 et une femme sur deux a déjà subi des violences sexuelles dans sa vie". Marylie Breuil, membre de #NousToutes, égrène les chiffres alarmants.

Pour endiguer ces fléaux systémiques, le collectif exige un changement radical des politiques publiques, des moyens largement accrus (1 milliard d'euros contre 360 millions aujourd'hui), "et pas que des gadgets". "Il y a 379 bracelets anti-rapprochement pour les victimes de violences conjugales selon le ministère de la Justice alors qu'il y a 220 000 femmes victimes en France. C'est vous dire le décalage...". Avant de rappeler le besoin urgent de politiques de prévention, de formation et d'éducation, "grandes absentes du quinquennat".

Parmi les propositions : la mise en place d'un brevet de la non-violence obligatoire sur le modèle du brevet de la sécurité routière dès l'école primaire puis au collège, la formation systématique des professionnel·le·s en contact avec des femmes victimes, la multiplication des places d'accueil pour les victimes ou encore l'obligation de prévention du harcèlement sexuel au travail.


Invitée pour la première fois à cette marche, Lexie est émue. "C'était d'autant plus important que c'est aujourd'hui la Journée du souvenir trans, qui commémore la mémoire des membres de la communauté transgenre disparu·e·s à cause de la transphobie", souligne-t-elle. La militante salue cette convergence salutaire alors que les personnes trans et LGBTQIA+ sont particulièrement impactées par les violences sexuelles et pourtant invisibilisées. "Les dernières mesures du gouvernement, qui rejettent par exemple la PMA ouverte aux personnes trans, montrent que seules, on n'y arrive pas. En participant à ce type de rassemblement, des espaces que l'on nous refuse traditionnellement, on peut se faire entendre. C'était une occasion qu'il ne fallait pas rater. J'espère que ce mouvement commun constructif s'enracinera."

"On ne veut plus compter nos mortes"

A quelques centaines de mètres de là, la place de la République commence à se remplir. La touche violette si symbolique se décline en écharpe, bonnet, gants, sac à dos, maquillage... Malgré le froid, les copines et copains, les familles, les couples se retrouvent avec le sourire. L'an passé, le Covid les a privé·e·s de cette manifestation devenue un rendez-vous de communion attendu et nécessaire. Le point de ralliement vibre de ce besoin de clamer et chanter sa colère. De se recueillir aussi.

Patricia est arrivée de Brest pour rejoindre le cortège de la Fédération des familles de victimes de féminicides. Sa soeur Christelle a été assassinée en 2013 à coup de fusil et devant ses deux enfants par son mari qu'elle voulait quitter. "Nous voulons faire entendre nos voix et on ne veut plus compter nos mortes", souffle-t-elle, le nom de sa soeur inscrit sur un carton porté contre son coeur.

Marche #NousToutes le 20 novembre 2021
Marche #NousToutes le 20 novembre 2021

Jade, 16 ans et Martina, 17 ans, ont récupéré leur petite pancarte. Les deux lycéennes trépignent d'impatience. "On est des femmes, c'est un sujet qui nous touche. Ce n'est plus possible qu'il y ait un viol toutes les 7 minutes en France, j'ai peur pour moi et toutes celles qui m'entourent. Il faut se révolter. Mon groupe de potes s'intéresse à ces sujets-là et c'est bien qu'ils rejoignent le mouvement car c'est eux qu'il faut éduquer", s'insurge Martina. "On a besoin de se soutenir, de crier, d'être ensemble", poursuit Jade.

La foule se met en branle : Lamia tient la petite main de sa fille Laura, 10 ans. Une grande première pour elle, encouragée par une collègue. "C'était très important pour moi de venir. Je n'avais encore jamais trouvé le courage jusqu'à présent, mais je suis ravie, c'est pour la bonne cause", s'enthousiasme-t-elle alors que sa fillette brandit une affichette "La justice ne protège pas les enfants".

"Il faut entretenir la flamme"

L'assemblée bat la mesure, danse, frémit. Dans le haut-parleur résonne l'hymne joyeusement féministe d'Angèle, Balance ton quoi, mais aussi les incontournables Freed From Desire de Gala ou It's Raining Men des Weather Girls. Un groupe fantomatique vêtu de combinaisons blanches et de masques fend la masse violette. Il s'agit d'une performance imaginée par l'artiste engagée Karine Branger. "J'ai voulu rendre visible le nombre de féminicides qui ont lieu chaque année. Ce samedi, nous en sommes à 101 femmes assassinées depuis début 2021. Je voulais matérialiser ce chiffre, que les femmes victimes soient 'présentes' au sein de cette manifestation".

Alors que la marche s'étire lentement jusqu'à la place de la Nation, Laura, 30 ans prend quelques photos au bord d'un trottoir, sa petite Aya, un an, lovée dans un porte-bébé, bien au chaud. "J'ai été victime de violences de la part de mon mari, le père de ma fille, lorsque j'étais enceinte". Elle ravale un sanglot, submergée par l'émotion. "C'était symbolique pour moi de venir avec elle. J'ai envie qu'on soit toutes rassemblées, on sent la sororité et ça fait du bien quand on est passé par des épreuves comme ça. Je veux apprendre le féminisme et la liberté des femmes à Aya : autant commencer dès le plus jeune âge", sourit-elle.

La marche marque un arrêt : "Et si on s'asseyait et on se relevait pour créer une immense vague de sororité ?", souffle l'hygiaphone. La foule s'exécute de bon coeur même "s'il fait froid par terre", réplique-t-on malicieusement.

A quelques mètres de là, Anne, 68 ans et Etienne, 70 ans, arpentent le bitume tranquillement, main dans la main. Impossible de rater ce rendez-vous. "Le féminisme, c'est une vieille histoire pour moi ! Cela a commencé dans les années 70", explique Anne. "Aujourd'hui, le mouvement #MeToo est en train de changer les choses mais il ne faut surtout pas que ça se désamorce. On aurait pu croire que l'affaire Strauss-Kahn allait marquer le début, mais c'était retombé comme un soufflé. Il faut entretenir la flamme pour que surtout ça ne retombe pas". Son époux acquiesce :"Il faut que l'éducation des garçons évolue et que les hommes changent leur regard sur les femmes. Il faut en finir avec la culture masculiniste."

Alors que la foule scande "On se lève, on se casse et on vous emmerde", beau "femmage" à l'idole Adèle Haenel, Célia Levy, porte-parole du collectif #NousToutes, observe et se réjouit : "Il y a énormément de monde, une immense diversité et beaucoup de jeunesse. Cela donne une énergie folle. On est très heureuses. L'ampleur des violences est tellement énorme que les gens ont envie de crier leur colère. Aujourd'hui, c'est massif et on ne peut plus fermer les yeux". Fin de journée, les chiffres tombent : il y avait 50 000 personnes dans la rue aujourd'hui selon les organisatrices (18 000 selon la préfecture de police).