Violences sexistes et sexuelles : c'est quoi cette nouvelle plateforme de signalement ?

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Une plateforme lancée ce mardi 27 novembre permet aux victimes et aux témoins de violences sexistes et sexuelles de contacter les forces de l'orde plus facilement. Muriel Salmona, présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie, a participé à sa création.
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Un portail internet où les personnes victimes de viol, d'agression sexuelle, de harcèlement de rue et de violences sexuelles et sexistes en général pourront joindre des policier·ères et des gendarmes a été mis en ligne ce 27 novembre. Les victimes seront orientées vers les services compétents sur leur territoire. Ce portail est également destiné aux personnes qui seraient témoins de violences.

La plateforme est gratuite et ouverte 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Son but ? "Être accompagné·e dans ses démarches. Si besoin, un rendez-vous dans un commissariat est planifié pour déposer une plainte. Dans l'hypothèse où la victime n'y serait pas prête, elle sera orientée vers une prise en charge sociale et/ou psychologique."

Ce site créé par le gouvernement a été lancé en présence de Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur et Nicole Belloubet, ministre de la Justice.

Muriel Salmona est présidente de l'association Mémoire Traumatique et victimologie, mais aussi psychiatre et psychotraumatologue. Elle avait lancé l'année dernière un manifeste contre l'impunité des crimes sexuels, réclamant huit mesures pour "lutter contre l'impunité et pour mieux protéger et respecter les droits des victimes de crimes et de délits sexuels". Ce manifeste a recueilli à ce jour plus de 65 000 signatures.

La plateforme lancée cette semaine par le gouvernement faisait partie de ses demandes.

Muriel Salmona y a été associée et a formé les 36 policier·ères et gendarmes sur tout le territoire qui répondront aux victimes derrière les ordinateurs. Elle revient pour nous sur cette élaboration.

Terrafemina : De quelle manière avez-vous participé à l'élaboration de cette plateforme ?


Muriel Salmona : J'ai été contactée par la Délégation au Recrutement et à la Formation de la Police Nationale avec laquelle j'avais déjà collaboré pour assurer une journée de formation des opérateurs de la plateforme sur les répercussions psychotraumatiques des violences sexistes et sexuelles lors de leur formation d'une semaine en mai 2018.

Par ailleurs, en octobre 2017 j'avais lancé un manifeste contre l'impunité des crimes sexuels co-signé par 29 associations que j'avais remis à Marlène Schiappa. Nous demandions justement une plateforme de signalement pour faciliter les démarches des victimes pour avoir des infos fiables et pour dénoncer les violences subies dans un contexte plus sécurisé pour elles. Dans leur environnement, à leur rythme et à une heure adaptée pour elles, possiblement avec les personnes de leur choix et anonymement dans un premier temps puisque le nombre de plaintes est très faible (moins de 10% pour les viols de victimes adultes, 4% pour les mineures).

L'État a fait appel à vous pour former ces policier·ères. Qu'en est-il d'une formation plus large de tous les agents de police et de gendarmerie ?


M.S : Nous assurons dans le cadre de la mission interministérielle de protection des femmes contre les violences et de lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF), la formation des formateurs et formatrices de la gendarmerie nationale, de la police nationale et de la préfecture de Paris au ministère de la Santé sur une journée. Mais aussi dans le cadre des colloques organisés dans toute la France par les préfectures et déléguées départementales et régionales aux Droits des Femmes et à l'Égalité depuis plus de 10 ans.

Nous sensibilisons les gendarmes et les policiers qui sont toujours invités à y participer. Ce qui est sûr, c'est qu'il serait nécessaire que cette formation soit systématique dans le cadre de leur formation initiale et continue.

Est-ce que cette plateforme est assez dotée pour potentiellement répondre aux centaines de milliers de personnes concernées chaque année par les violences sexistes et sexuelles ?


M.S : Je pense qu'elle risque d'être assez rapidement saturée tant les besoins sont énormes au vu du nombre de victimes de violences sexuelles. Effectivement, les victimes susceptibles d'appeler peuvent se chiffrer en millions, puisqu'il y a chaque année, selon l'INED, plus de 800 000 victimes de violences sexuelles adultes par et encore bien plus de mineur·es.

D'autant plus que cette plateforme numérique va toucher principalement les plus jeunes qui sont les plus familiers avec les outils numériques et que ce sont de loin les principales victimes de violences sexuelles.

Que pensez-vous des moyens engagés par le gouvernement pour répondre aux violences faites aux femmes ?


M.S : Il y a quelques avancées mais cela reste très en deçà des efforts nécessaires à tous niveaux. L'urgence est énorme et il faut de vrais moyens humains et financiers.

La justice actuellement échoue quasi totalement à protéger et rendre justice et réparer les victimes. Les statistiques de la justice nous donnent des chiffres désespérants : 40% de condamnations en moins pour viol depuis 10 ans pour les adultes, 1% de condamnation sur l'ensemble des viols, 0,3% pour les mineures et 0,01% pour les viols conjugaux).

Son budget est indigne d'un Etat de droit. Il faut mettre en place des protocoles de protection bien plus efficaces et mettre le paquet sur la prévention et le dépistage systématique en formant tous les professionnel·les.

C'est un problème humain, social et de santé publique majeur. Il n'est pas tolérable que les victimes aient autant de difficulté à être prises en charge et soignées. L'impact psychotraumatique est très lourd sur la santé et il serait évitable avec une prise en charge spécialisée. Or les médecins et les psychiatres ne sont dans leur majorité toujours pas formés et l'offre de soins est quasi inexistante. Cela va un peu s'améliorer avec la mise en place des 10 centres du psychotraumatismes pour lesquels nous avons élaboré le cahier des charges.


Les dysfonctionnements sont tels à tous les niveaux qu'il faudrait des missions indépendantes pluridisciplinaires. Elles devraient non seulement évaluer tout ce qu'il faut améliorer ou modifier ou réformer, et mais aussi reprendre tous les dossiers qui ont été mal traités au niveau des plaintes, des classements sans suite (73% des plaintes pour viol sont classées sans suite) des procédures judiciaires et des procès (comme cela se fait aux USA et au Canada). C'est une chose que j'ai proposée dans le manifeste.

Une nouvelle plateforme était-elle nécessaire alors qu'il existe déjà de nombreux outils téléphoniques pour aider les femmes comme le 3919 ou celui du collectif féministe contre le viol ? Est-ce qu'on ne va pas brouiller les pistes en multipliant les outils ?


M.S : Plus il y a d'outils différents avec des professionnel·les différent·es, mieux c'est et plus on aura de chance de permettre aux victimes de chercher de l'aide, de la protection, et un recours en justice. Pour moi, non seulement on ne brouille pas les pistes mais au contraire, on multiplie les chances pour les victimes d'être informées, aidées, secourues, informées surfeurs droits et de porter plainte.

Cet outil-là au contraire va permettre de faire mieux connaître les autres numéros dont le 119.

Le fait d'avoir à faire à des policiers et des gendarmes expérimentés et formés peut être rassurant pour beaucoup de victimes qui souhaitent porter plainte mais sont perdues, traumatisées, ont peur, sont mal informées de leurs droits.

On sait que les deux premiers recours pour les victimes de viols et de violences conjugales c'est le psychiatre 30% médecin généraliste pour 28%% et tout de suite après la police ou la gendarmerie pour 27-28 %. Les numéros comme le 39-19 ou celui du CFCV ne sont utilisés que par moins de 10% des victimes. Pour avoir des réponses précises par des policiers ou des gendarmes formés, être orientées l'outil numérique et la forme tchat sont plus adaptée pour les plus jeunes.

Pour les hommes victimes, ce sera aussi plus facile que d'utiliser des numéros dédiés historiquement aux femmes. En ce qui concerne les situations de danger urgent cela peut être plus adapté.

Dans nos revendications depuis de nombreuses années, nous demandons également un service téléphonique ou numérique médicalisé et spécialisé en psychotraumatologie pour répondre aux questions que se posent les victimes de violences sexuelles sur l'impact des violences sur leur santé, pour gérer, évaluer et orienter des situations de crises (traumatiques, suicidaires, dissociatives) que traversent les victimes (sur le mode des rape-crisis).

Nous demandons également ce même service pour répondre aux professionnels de la santé qui sont en difficulté pour prendre en charge leurs patients victimes.

Le portail de signalement des violences sexuelles et sexistes est disponible en cliquant sur ce lien.