Pourquoi l'éducation sexuelle gêne-t-elle autant Instagram ?

Pourquoi l'éducation sexuelle gêne-t-elle autant Instagram ?
Pourquoi l'éducation sexuelle gêne-t-elle autant Instagram ?
Avec les récentes censures de Jouissance Club, Clitrevolution ou encore Lecul_nu, où la représentation du sexe féminin reste imagée, l'éducation sexuelle semble être dans le radar d'Instagram. Mais pourquoi gêne-t-elle autant ?
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Avec plus de 110 000 abonné·es sur Instagram, Jouissance Club est l'un des comptes d'information et de conseils sexuels les plus suivis de France. 125 publications de croquis minimalistes qui montrent à qui veut s'éduquer comment s'y prendre pour (se) faire du bien.

Jüne, l'illustratrice derrière le projet, raconte que l'idée lui est venue alors qu'elle-même avait besoin d'un schéma explicatif : "J'ai voulu expliquer a mon mec comment atteindre une zone de mon vagin et comme je suis illustratrice je lui ai fait un dessin. ET BIM ! Meilleure idée de ma vie !", nous confie-t-elle. De quoi faire de l'ombre aux livres d'anatomie approximatifs qui ont décidé de zapper le clitoris de leurs descriptions - et au porno peu pédagogique par la même occasion.

Depuis, elle poste des croquis précis qui indiquent exactement où placer ses doigts, sa langue, son sexe pour se masturber ou faire jouir son ou sa partenaire, et les accompagne d'une légende concise (et drôle) en anglais et en français, pour celles et ceux qui auraient besoin d'un peu plus de détails que ce qu'on trouve sur le dessin. Un succès fou, notamment chez les 13-25 ans, son audience la plus active.

"Je voulais ramener de la créativité dans le sexe pour que tout le monde s'amuse et puisse prendre du plaisir autrement que par la pénétration des sexes", ajoute-t-elle. Et c'est chose faite.

Enfin, tant qu'Instagram ne décide pas de suspendre son activité du jour au lendemain.

"Mon compte parle de sexe, alors c'est de la pornographie"

Le 26 février dernier, et pour la deuxième fois en 9 mois, Jüne a reçu un laïus automatique lui indiquant que son compte allait à l'encontre des règles du réseau social et qu'il avait donc été supprimé. Pour petit rappel, Instagram n'autorise pas la nudité. "Cela inclut les photos, les vidéos et les autres contenus numériques présentant des rapports sexuels, des organes génitaux ou des plans rapprochés de fesses entièrement exposées", comme on peut le lire sur la sacro-sainte page des Règles de la communauté.

La nudité dans les photos de peintures et de sculptures demeure quant à elle acceptable. Étrange, quand on sait que Jouissance Club publie uniquement des illustrations - et appartient donc clairement à la deuxième catégorie, celle qu'Instagram assure tolérer noir sur blanc.

Même traitement pour Clitrevolution, La Prédiction ou encore Lecul_nu, qui ne peuvent rien publier (si ce n'est des stories, les posts éphémères d'Instagram) depuis quelques jours, et qui eux aussi, oeuvrent pour une information plus inclusive et limpide autour du sexe.

Ce qui dérange le réseau social n'est donc pas plus la représentation du sexe en lui-même que le message éducatif que ces comptes divulguent. Ce qui lui hérisse le poil, à Instagram, c'est donc de parler de plaisir, et de plaisir féminin de surcroît. D'appeler un clitoris un clitoris, une vulve une vulve, d'en montrer des représentations imagées ou illustrées, et surtout de crier qu'on peut prendre son pied en appuyant, en caressant et en léchant là où il faut.

Bizarrement, Dan Bilzerian, fils de millionnaire américain qui livre des photos ultra-suggestives et dégradantes pour l'image de la femme à des millions de fans plus ou moins influençables, lui, n'a pas été inquiété, comme l'ont souligné plusieurs comptes effarés par la sanction envers Jouissance Club et autres.

"Instagram ne sait pas faire la distinction entre pornographie et éducation sexuelle. Mon compte parle de sexe, alors c'est de la pornographie. Ça s'arrête là je crois", déplore Jüne. Dommage, quand on sait qu'un quart des filles de 15 ans ne savent pas qu'elles ont un clitoris et que 83 % n'en connaissent pas sa fonction, selon le Haut conseil à l'égalité. Et que le manque crucial d'éducation sexuelle nuit à l'épanouissement et au respect de chacun, et surtout à l'égalité entre les sexes.

Car c'est exactement de cela dont s'agit Jouissance Club et les autres : d'éduquer les utilisateurs et utilisatrices au sexe, quel que soit leur âge, de répondre à leurs questions et de les rassurer sur le caractère "normal" de leurs doutes et de leurs interrogations. Un boulot nécessaire puisque l'école ne s'en occupe pas (et que c'est pas avec une session de deux heures annuelles pour apprendre à mettre des capotes sur un doigt qu'on en fera le tour).

Pour protester contre cette censure injuste et injustifiée, elle lance donc le hashtag #SexualityIsNotDirty, qui prend vite une ampleur de taille dans les médias et devient viral sur les réseaux sociaux. "Il est possible que la religion ait un rôle à jouer dans cette diabolisation de la sexualité. On parle quand même d'une plateforme américaine qui est je crois encore bien ancrée dans le puritanisme", continue Jüne.

Ce lundi 4 mars au soir, Instagram a réévalué son cas et enfin remis son compte en ligne. Un soulagement pour l'illustratrice aux manettes. Pour ce qui est du tabou qui entoure la sexualité et son éducation, en revanche, il faudra encore attendre pour que le voile soit complètement levé. Mais on peut compter sur Jouissance Club, Clitrevolution, Lecul_nu, La Prédiction et bien d'autres, pour y contribuer au quotidien.