Pourquoi les amours adolescentes sont bien plus que des "amourettes"

Pourquoi les amours adolescentes sont bien plus que des "amourettes"
Pourquoi les amours adolescentes sont bien plus que des "amourettes"
Il est fréquent que les romances d'ados fassent l'objet d'une certaine condescendance. Pourtant, ces histoires d'amour-là sont souvent d'autant plus impactantes qu'elles ont l'intensité des premières fois, et la capacité de façonner - positivement ou non - l'avenir sentimental de celles et ceux qui les vivent sans retenue. Décryptage.
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Qui ne se souvient pas des frissons qui lui parcouraient le ventre à l'idée de croiser l'autre au détour d'un couloir, au lycée ? Qui ne replonge pas, dix, quinze, vingt ans en arrière, à la moindre effluve du parfum de celui ou celle qui l'a fait chavirer l'année de ses 15 ans ? Qui peut se vanter de n'avoir jamais fantasmé une déclaration grandiloquente, assis·e dans le bus les yeux dans le vague, sur fond de rock romantique et mélancolique ?

Qui ne se rappelle pas de son premier rendez-vous sur un banc à se regarder dans le blanc des yeux, des promenades main dans la main, des stratagèmes finement élaborés pour se retrouver sans surveillance parentale, d'un soir jusqu'au lendemain matin ?

L'adolescence est terrain d'expériences, de quête d'identité et de découverte de soi. Surtout, c'est un tourbillon d'émotions, d'explorations, d'inédit. D'interdits, aussi. Des années où tout vacille, où tout prend forme, où tout se transforme. Où nos rapports à nos semblables quittent la sphère de l'enfance et de la simplicité pour emprunter les chemins complexes, bouillonnants et bouleversants des relations sentimentales et sexuelles.

On pourrait croire, dressant ainsi le bilan de ce qui s'y joue, que les amours de cet âge-là sont unanimement reconnues comme aussi fondatrices et capitales qu'elles le sont souvent. Leur accorder qu'elles ont le pouvoir de façonner des coeurs encore vierges de grands émois comme de blessures, et à leurs protagonistes, donner l'espace bienveillant pour les exprimer. Ce n'est pas vraiment le cas.

A l'inverse, nombreux sont les exemples où l'on entend les adultes balayer leur importance d'un revers de main, qualifiant quasi systématiquement d'"amourette" ce qui unit les âmes et les corps de moins de 18 ans.

Mais pourquoi, au juste, sommes-nous si peu enclin·e·s à les considérer, pressé·e·s de les juger avec une certaine condescendance - inconsciente ou non ? Par conviction que le "véritable" amour se révèle forcément plus tard, par protection des jeunes générations que l'on n'aimerait pas voir souffrir ou se limiter, par pointe de jalousie envers ces élans libres qui nous rappellent nos couples plus muselés ?

Pour le savoir, et surtout, afin de décortiquer pourquoi il est essentiel de laisser une place légitime à ces relations, on a donné la parole à celles qui les vivent, les observent ou les analysent.

"Une grande affaire, un gouffre, une nécessité"

"Roméo + Juliet", de Baz Luhrmann
"Roméo + Juliet", de Baz Luhrmann

Lena vient de fêter ses 14 ans, elle entre en Première dans un lycée lyonnais. A quelques jours de la rentrée scolaire, elle nous confie avoir deux espérances principales : que ses ami·e·s se retrouvent dans la même classe qu'elle, et que son histoire avec Abel se poursuive avec autant de passion qu'elle a débuté.

"On s'est rencontré il y a un an, mais on a mis presque 10 mois à sortir ensemble", nous raconte la jeune fille par écrans interposés. "On parlait sur Insta, on s'envoyait des mèmes, des vidéos, mais on s'adressait à peine un signe quand on se croisait entre deux cours. Moi, je devenais toute rouge et lui - il me l'a dit après, perdait ses moyens à tel point qu'il n'arrivait pas à venir me parler".

Les deux élèves finissent pas se rapprocher physiquement lors d'une soirée chez un copain commun. C'était en juin, et depuis, ils sont inséparables. "Tellement que ça me fait mal parfois, d'être loin de lui", sourit Lena. On lui demande si elle peut nous décrire ce qu'elle ressent, elle hésite et formule : "C'est un peu comme si mon coeur allait exploser de joie et de peur à la fois. Je pense à lui tout le temps, mon corps s'emballe quand je le vois, et en même temps, je peux totalement paniquer à la simple idée de le perdre. C'est très puissant !", rit-elle.

Cette intensité, c'est justement ce que décrit Marie Robert, philosophe, enseignante et créatrice du compte Instagram Philosophy is sexy, dans une publication récente dédiée aux amours d'ados. "Ceci n'est pas idiot", entame-t-elle comme pour prendre de court les rabat-joie. "C'est fou toutes les heures qu'on a passé à parler d'amour lorsqu'on était adolescent. Comment oublier, ces conversations infinies n'ayant pas d'autre but, ni d'autre ambition, que de décortiquer l'amour, la romance, le désir ? Ces séances entières dédiées à l'interprétation d'un regard, d'un texto, d'un mot lâché pendant la classe d'espagnol ?"

Elle écrit, avec une poétique gravité : "L'adolescence fait de l'amour sa grande affaire, son gouffre, et sa nécessité."

Par téléphone, l'autrice dissèque davantage : "Comme toute première expérience quelle qu'elle soit - travail, école amour - on pose les jalons de la suite", nous explique-t-elle. "Ce qui va s'y passer, les rapports, le respect, l'intensité, les mots échangés, vont donner une sorte de forme au reste de notre vie amoureuse". Marie Robert nuance toutefois : "Attention, je ne dis pas que c'est figé, mais c'est une construction qui se met en place. Il s'agit par exemple de la première fois que l'on va avoir des papillons en recevant un message, que l'on va rentrer dans la sphère physique de l'autre, avec un baiser notamment".

Elle remarque elle aussi qu'à l'âge adulte, le réflexe est souvent à la minimisation. "A dire : 'on se calme, ce n'est rien'", devant les proportions que peuvent prendre ces histoires dans la tête des plus jeunes. "Mais non, c'est un bouleversement", martèle la philosophe, qui note par la même occasion que nombreuses des plus belles histoires d'amour de la culture populaire, mettent en scène des amours adolescentes. Il n'y a qu'à lire (et voir) Roméo et Juliette pour s'en persuader.

"Tout d'un coup, on ouvre la boite de Pandore de la sphère amoureuse. Tout est inédit et comme tout dans la vie, quand c'est inédit, c'est vertigineux." Un vertige qui, lorsqu'on en est le simple témoin, a de quoi effrayer et expliquer une réponse peu adaptée.

Minimiser pour protéger ?

"Moonrise Kingdom", de Wes Anderson
"Moonrise Kingdom", de Wes Anderson

Les parents de Lena, déplore-t-elle, ne semblent pas prendre au sérieux son histoire avec Abel. "Dès que j'essaie de leur en parler, d'évoquer mes sentiments pour lui, ils me répondent que j'ai le temps en souriant. Qu'à mon âge, on s'emballe pour un rien, que je ne peux pas savoir ce que c'est, l'amour". Et si la lycéenne reconnaît volontiers que ce n'est sûrement pas la seule qu'elle vivra, elle souhaiterait cependant échapper aux remarques qu'elle juge elle-même "infantilisantes".

"Il y a en effet une forme d'infantilisation", observe Tiphaine Besnard-Santini, sexologue. "On parle certes de personnes mineures, mais c'est très paternaliste de considérer qu'à cet âge là, on ne peut pas savoir ce qu'on veut, on ne peut pas aimer comme un adulte."

On interroge : cette réaction traduit-elle également une injonction à devoir absolument être seul·e pour se forger sa propre identité ? "Oui", répond l'experte. "Comme si relation et couple ne pouvait pas être un endroit où on apprend à se connaître soi même, forcément enfermant. Ça peut l'être, mais pas systématiquement. Cela peut même être source de confiance en soi, d'ouverture aux autres et au monde, que d'être en couple, cela donne une forme de puissance qui n'est pas inintéressante." Jusqu'à ce que, pour beaucoup, l'idylle se termine.

Qu'en est-il alors, du chagrin d'amour ? De cette douleur d'autant plus vive qu'on ne sait pas encore qu'on va s'en remettre, et qu'un parent peut redouter pour son enfant ? Là aussi, minimiser serait contreproductif. "J'imagine que quand on est parent et qu'on voit son enfant souffrir d'un chagrin d'amour, on doit avoir envie de le·la soutenir", poursuit l'experte, "mais dire 'non, ce n'est rien, tu vas t'en remettre', ça ne marche pas. Pour elle ou lui, c'est la pire des catastrophes. Il vaut mieux considérer que la rupture peut avoir toute son intensité, toute sa légitimité quelle que soit l'âge."

"Bien sûr", concède Tiphaine Besnard-Santini, "il peut y avoir, à raison, la peur que des jeunes filles se retrouvent avec des partenaires plus âgés et violentées psychologiquement ou physiquement. On est nombreuses à s'y être retrouvées. Mais encore une fois, je ne pense pas que la réponse à ça soit le paternalisme, l'interdiction et la limite de libertés. Il s'agirait plutôt de donner des outils aux filles pour qu'elles puissent poser des limites elles-mêmes, et n'aient pas peur de dire non quand elles ne souhaitent pas faire telle ou telle chose."

Maintenir le dialogue sans être invasif, conseille-t-elle ainsi. Et la philosophe Marie Robert d'ajouter de concert : "Il faut trouver le juste milieu entre sécuriser le cadre et ne pas être instrusif", et à l'inverse, ne pas non plus projeter la relation dans des schémas d'adulte qui déposséderaient les ados de leur histoire.

Nos deux intervenantes avancent d'ailleurs chacune de leur côté : au-delà du réflexe protecteur, on pourrait finalement discerner, chez le comportement condescendant de l'adulte, l'envie de pouvoir de nouveau se laisser submerger par des sentiments aussi bruts qu'à l'époque.

Une "pureté" enviable

Le premier amour n'a rien d'anodin, pour la simple raison que les sensations qui l'accompagnent restent gravées dans notre mémoire, bien des années après. Il ne s'agit pas de sentiments que l'on éprouverait ad vitam eternam, mais plutôt d'une atmosphère particulière dans laquelle on peut aimer s'immerger, occasionnellement. Comme un cocon de souvenirs doux et révolus.

"Les amours adolescentes, c'est également une intensité à laquelle on va repenser au cours de notre vie", affirme en ce sens Marie Robert. "Parfois, ce qu'on perd dans sa vie d'adulte, c'est sa capacité à faire de l'amour le sujet premier de tout." La faute au quotidien qui orchestre nos vies autour de différentes obligations, charges, contraintes. Ou à la sérénité que l'on a acquise et qui nous pousse à prendre notre partenaire, notre amour, justement, pour acquis.

"De temps en temps, on ferait bien de se rappeler l'état second dans lequel nous mettait un frôlement de main. On oublie parfois à quel point c'est sacré et fondamental. Il faudrait que l'on arrive à se dire que la vie s'arrête, comme les ados. Avec cet enthousiasme, cette palpitation, cette excitation. Se reconnecter à cet inédit-là que l'on avait à l'époque".

Sur Instagram, l'autrice développe encore : "Avoir le courage de déconstruire la courbe des jours, en regardant nos quotidiens à l'aune de nos yeux d'adolescents. Avec fièvre, agitation, fierté. Comme si nous venions de croiser l'autre à la sortie du Lycée." Redonner à notre relation une "absolue beauté et une part d'éternité", nous évoque-t-elle finalement. Il n'y a plus qu'à.