Comment TikTok révolutionne l'éducation sexuelle

Comment TikTok révolutionne l'éducation sexuelle
Comment TikTok révolutionne l'éducation sexuelle
Les réseaux sociaux sont, entre autres, un formidable vecteur de contenus. Et à ce jeu-là, TikTok ne fait pas exception. L'appli est même devenue le lieu où aborder la nécessaire éducation sexuelle, grâce notamment aux interventions d'expertes dans le domaine.
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Quand on n'a pas l'habitude de parcourir TikTok assidument, on connait surtout le réseau social pour ses chorégraphies virales. En s'y intéressant de plus près, on découvre les mouvements engagés et politiques qui s'y forgent. Soutiens en masse à Black Lives Matter, dont le mot-clé a été utilisé plus de 10 milliards de fois, sabotage de meetings pro-Trump, condamnation des violences faites aux femmes, mais aussi séquences de témoignages précieuses sur le quotidien des personnels en première ligne, et scènes humoristiques qui remontent le moral en plein confinement(s).

En 2020, en trois ans d'existence, la plateforme chinoise recense aujourd'hui environ 700 millions d'utilisateur·rice·s actif·ve·s. Un record. Ou plutôt, une audience internationale immense pour qui voudrait faire passer un message puissant. C'est le cas de nombreux·ses professionnelles de santé, qui y engagent, à coup de vidéos d'une quinzaine de secondes, une essentielle conversation autour de l'éducation sexuelle. Décryptage.

Mieux vaut prévenir (en ligne) que guérir

Dre Jennifer Lincoln est une gynécologue-obstétricienne américaine. Sur TikTok, devant plus d'1,6 million d'abonné·e·s, elle livre régulièrement ce qu'elle appelle des "classes virtuelles d'éducation sexuelle". Leur but : lutter contre la désinformation nocive qui circule sur les réseaux sociaux en abordant entre autres les fake news autour de la contraception ou les biais racistes dans le domaine de la santé.

"Je vois ce réseau social comme une extension de ce que je fais déjà dans mon travail, seulement de manière beaucoup plus efficace parce que j'ai plus de temps et que je peux aborder des sujets que [certaines patientes] pourraient trouver trop gênant pour en parler au cabinet ou à l'hôpital", explique-t-elle à Bustle. Sa bio en dit long, elle décrit ses contenus comme "le cours que tu aurais aimé avoir au lycée". Et en voyant les dizaines de messages privés qu'elle confie recevoir tous les jours sur différentes questions liées au sexe, force est de croire qu'elle vise juste.

"La santé des femmes semble avoir le monopole de la désinformation", déplore-t-elle cette fois dans les colonnes de Today. "Cela tient en grande partie au fait qu'on ne nous apprend pas à l'école comment fonctionne notre corps. Il y a de la honte autour des règles. Il y a de la honte à propos des pertes vaginales." Des tabous qui entourent principalement le corps des femmes et leur sexualité, dénonce-t-elle, "dus à la société patriarcale" qui considère, entre autres stigmatisations réductrices, le vagin comme sale. "Il n'y a qu'à voir l'industrie de l'hygiène féminine - c'est comme ça qu'ils gagnent leur argent", condamne l'experte.

Plutôt que d'attendre que les lignes bougent, elle décide de s'adresser directement aux concerné·e·s. En leur expliquant notamment que, non, leur vagin ne doit pas sentir le fruit de la passion ou la framboise, mais juste son odeur naturelle. En décryptant aussi les raisons d'une libido en berne, en adressant les inquiétudes de certain·e·s avant leur première fois, en avertissant sur les dangers d'une IVG maison, pratique qui a gagné en popularité aux Etats-Unis depuis que la loi autorisant l'avortement est menacée.

Et en insistant surtout sur la nécessité de consulter. Car elle le précise, elle n'est pas autorisée à donner de conseils médicaux au cas par cas sur les réseaux sociaux.

"Ce qui m'inspire, vraiment, ce sont les messages que je reçois de personnes qui disent : 'si je suis allée chez le gynécologue aujourd'hui, c'est parce que j'ai vu votre vidéo TikTok, et je n'ai pas eu peur' ou 'j'avais trop peur de demander à mon médecin ce qu'il en était de la douleur liée au sexe mais j'ai finalement pu le faire, et nous avons eu une excellente discussion'", s'émeut-elle. Des retours qui montrent à quel point son intervention est indispensable. Et heureusement, pas isolée.

Répondre aux questions avant le porno

Autre compte, même combat : celui de Tess Vanderhaeghe, éducatrice sexuelle canadienne. Elle aussi a amassé une communauté considérable, avec plus de 137 500 abonné·e·s à suivre ses recommandations quasi religieusement. La spécialiste, qui travaille avec des établissements scolaires dans la région de Toronto, s'est rendu compte au fil de sa carrière que, lorsque le sujet n'était pas correctement traité à l'école, la référence devenait vite le porno. Et rarement la version féministe et inclusive du genre.

La créatrice de @Yes.Tess l'assure, ce réflexe nuit gravement à l'épanouissement des plus jeunes, tant ce qui se trouve dans les films X (ou pas, en l'occurrence) façonne leur comportement. "On ne voit jamais de consentement [dans le porno]", lâche-t-elle à Glamour US. "On ne voit jamais une bonne négociation des limites".

Dans la section commentaires de l'experte, les questions abondent dès qu'elle publie une nouvelle vidéo (la dernière en date : la différence entre "vagin" et "vulve", expliquée sur une orange). Des interrogations sur la pénétration, la contraception, l'endométriose ou encore l'hymen... que TikTok et le format court de ses contenus permettent de disséquer aisément, et ce sans avoir à affronter le regard d'un·e praticien·ne, malheureusement intimidant pour beaucoup.

"TikTok privilégie une information rapide, de sorte que vous pouvez délivrer un message très puissant en 15 secondes", analyse à son tour auprès de Bustle Dre Staci Tanouye, gynécologue-obstétricienne qui cumule 1,1 million d'adeptes. "Les jeunes ne veulent tout simplement pas aller chez le médecin pour poser ces questions, et ils ont tous les mêmes".

Catalina, 17 ans, qui suit les docteures Lincoln et Tanouye, atteste : "[Leurs pages] créent un environnement vraiment sûr pour les filles de mon âge qui n'ont pas vraiment accès à la gynécologie ou qui n'ont pas d'expérience dans ce domaine", lance la jeune fille, qui souligne un problème moins commun en France : le manque d'accès gratuit aux soins dont souffrent beaucoup d'Américain·e·s. "Elles ont rendu beaucoup moins gênant le fait de poser des questions et d'apprendre des choses qui peuvent être difficiles à aborder avec mes propres parents. J'ai appris une tonne de trucs sur ma propre contraception et mes fonctions corporelles... Je pensais qu'il y avait des choses qui n'allaient pas chez moi et je sais maintenant que c'est normal grâce à elles".

Les adultes aussi, y trouvent leur compte

Mais les ados ne sont pas les seul·e·s à s'informer sur la plateforme. "Qu'arrive-t-il à votre corps lorsque vous avez un enfant et que votre plancher pelvien est faible ? Comment faire face à un prolapsus ? Qu'en est-il de la santé et de la sexualité, du vieillissement et de la sexualité", sont autant de sujets que décortique Dre Valérie Nefertiti, mise au parfum de son existence par sa petite-fille de 10 ans.

Sur le réseau social plébiscité par la génération Z (les personnes nées entre 1997 et 2010), elle souhaite ainsi transcender la barrière de l'âge et construire un "espace amusant pour que les gens apprennent à connaître leur corps et les composantes sexuelles de leur corps". 23 700 personnes semblent en tout cas s'y plaire, et réagir avec intérêt aux conversations sur le polyamour, l'échangisme ou encore le massage de la prostate. Une dynamique libératrice qui témoigne d'une envie générale de briser toute forme de tabous.

Si Internet a toujours été l'une des destinations premières des ados et adultes en quête de réponses sur le sexe, d'autant plus en pleine pandémie, TikTok permet aux expert·e·s de s'exprimer clairement, et de diffuser un discours qui privilégie respect, sécurité et santé - loin des stéréotypes dangereux que véhiculent nombreux contenus. Nécessaire donc, et surtout salutaire.

Et si cette solution est loin d'être parfaite (le réseau social est entre autres accusé de restreindre certains types de contenus qui nuiraient aux intérêts de la Chine, à l'instar des vidéos qui dénoncent le traitement des Ouïghour·e·s), elle comble un vide éducatif réel, en attendant que le système scolaire prenne enfin le relais de façon uniforme et adaptée.