Pourquoi la sexualité des seniors est-elle si taboue

Pourquoi la sexualité des seniors est si tabou
Pourquoi la sexualité des seniors est si tabou
On n'en entend parler que rarement, comme si passé la cinquantaine, on se retrouvait dans un vide intersidéral dénué de libido. On a voulu savoir pourquoi elle était si taboue, et surtout comment les "seniors" eux-mêmes, vivent la leur.
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"Dans notre société, les représentations de la sexualité riment avec jeune et beau", déplore Francis Carrier, président de GreyPRIDE, collectif relatif à la sexualité des seniors LGBT. "Ainsi, sans savoir trop pourquoi, on considère que la sexualité devient déplacée, inappropriée, et même parfois ressentie comme une perversion lorsque on parle de personnes âgées". C'est vrai que les seules scènes de sexe vues au cinéma, à la télé, dans les livres, dépeignent des personnages aux corps d'Apollon, hétéros dans la plupart des cas, et surtout principalement jeunes. "Sans doute que l'on considère encore que la sexualité colle avant tout à la procréation, et que la notion de plaisir sans but reproductif reste suspecte", avance-t-il à juste titre.

Pour assister à un ébat entre "seniors", comme on dit presque par pudeur, il faut un contexte qui implique la jeunesse. Une femme d'une cinquantaine d'années qui se laisse séduire par un vingtenaire, un éternel célibataire qui voit les conquêtes plus jeunes défiler dans son lit. Rarement des couples d'un âge similaire dépassant les 50 ans qui s'aiment, se désirent, se caressent, comme ils existent bel et bien dans la vraie vie - encore faudrait-il le rappeler. Un constat qui trahit l'obsession de notre société pour les peaux lisses, et la lutte anti-vieillissement comme atout marketing efficace.

L'âge où l'on sait s'abandonner

Pourtant, il ne faut pas chercher loin pour trouver des exemples parlant. Sur de nombreux forums, déjà, le sujet "sexualité des seniors" revient à la pelle. Les internautes s'interrogent et abordent leurs expériences naturellement. Du côté de Psychologies, Bengyver pose d'ailleurs quelques pensées poétiques sur l'amour à 60 ans : "Je pense que le mot en lui-même devient plus fort... C'est uniquement le physique de nos deux corps qui a pris un peu de plis et d'élasticité. Nos bras... nos sexes... et nos bouches... se sont mis en osmose longue durée... Plus ce sentiment de compétition entre nous... Plus de stress... A 60 ans nous ne faisons qu'un...". Ses points de suspension nous laissent percevoir toute l'émotion placée lors de la rédaction. Un laisser-aller qui évoque une liberté de corps et d'esprit enfin atteinte et longtemps attendue ?

"J'ai 67 et ma vie sexuelle n'a jamais été aussi épanouie", nous confie quant à elle Sylvie, institutrice à la retraite, lorsqu'on lui demande comment elle définirait sa sexualité aujourd'hui. Pour elle, la jeunesse à qui l'on prête tous les traits de l'érotisme renferme en réalité des doutes et des peurs propres à son âge. Ce n'est qu'en vieillissant qu'elle a appris à s'affirmer, autant au lit qu'en dehors. Cette nouvelle page, elle la chérit d'ailleurs avec une tendresse toute particulière. "C'est comme si, depuis quelques temps, je découvrais une part de moi que je n'osais pas exprimer plus jeune. Je suis plus à l'aise avec mon corps, plus sûre de mes gestes, et je m'abandonne d'autant plus sereinement dans les bras de mon partenaire", affirme-t-elle.

L'abandon justement. Ne plus se retenir, ne plus craindre les regards sur son corps, les jugements sur ses actes. "Faire du plaisir son unique motivation et se laisser emporter par l'instant", rêve-t-elle avant de nous avouer qu'avec son mari, ils font l'amour une à deux fois par semaine, soit 5 à 10 fois mensuelles. Une moyenne qui pourrait mettre à mal la génération des millenials, dont les sondages admettent qu'ils se retrouveraient sous la couette environ 4 fois par mois. "Il n'y a pas de comparaison à faire", nous reprend-elle. "Ni de label à mettre sur les générations."

"Senior", l'étiquette problématique

La première fois qu'on lui évoque le mot "senior", un rictus s'est d'ailleurs dessiné sur le visage de Sylvie. Elle n'a jamais aimé ce terme. "Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas être 'adulte', tout simplement. Pourquoi il devrait y avoir comme une date de péremption à partir du moment où les rides apparaissent." Même reproche chez Francis Carrier : "Le terme senior est suspect. Il vient d'un anglicisme qui faisait référence dans le monde de l'entreprise à ceux qui n'étaient plus 'juniors'. Son utilisation s'est banalisée pour éviter de prononcer le mot vieux ou vieille qui sont devenus péjoratifs ; 'senior' c'est plus 'clean'. Moi je préfère utiliser le mot vieux ou personnes âgées."

Et c'est bien là le coeur du problème. En créant une barrière invisible entre les tranches d'âge d'une même population - la vieillesse et la jeunesse -, on a inventé des carcans, une compétition, une frontière qu'on ne veut pas dépasser. Demandez à une personne d'une soixantaine d'années si elle se considère "vieille" ou "senior" et la réaction sera probablement le rejet. Personne ne souhaite appartenir à cette catégorie justement parce qu'elle existe. Et qu'elle représente, aux yeux de la société, une sorte de zone grise où l'on n'est plus désirable, ni au travail ni dans l'intime. Alors qu'en fin de compte, parler d'un "vieux" ou d'une "vieille", comme il le fait, devrait susciter le même effet qu'évoquer un·e "jeune", puisqu'il s'agit - littéralement - d'un indice sur son âge, parfois ses capacités, mais jamais sur sa personnalité. "Avoir des désirs n'est ni l'apanage de la vieillesse, ni de la jeunesse", rappelle Francis Carrier. "C'est une forme de caractère que certains ont et que d'autres n'ont jamais."

Il insiste également sur le fait qu'être "privé·e de sexualité, de l'expression de ses désirs est une amputation d'une part de nous-même. Dans ce sens, parler de sexualité est vital pour conserver son intégrité et continuer à être considéré comme un être humain et non pas comme un objet de soin. Ma sexualité ne me définit mais elle me constitue."

"Nier leur sexualité revient à nier notre sexualité future"

En réfléchissant au terme, on s'est aussi demandé s'il représentait la même chose chez un homme que chez une femme. Si on considérait une femme comme "senior" plus tôt qu'un homme, par exemple, et quelles en étaient les répercussions. "Le vieillissement des femmes est beaucoup plus stigmatisé que celui des hommes", assure Olympe de G, pornographe féministe et réalisatrice trentenaire de La Dernière fois de Salomé, un long-métrage qui conte l'histoire d'une septuagénaire à la recherche d'une dernière nuit d'amour avant de mourir.

"Celui des hommes est appréhendé comme une maturation bénéfique. 'Les hommes c'est comme le bon vin'. Alors que les femmes... Quelle que soit la façon dont elles gèrent le vieillissement de leur corps, elles ont tort. Soit on leur reproche de se laisser aller à être des mamies, quand elles décident de rester naturelles, de laisser grisonner leurs cheveux longs, de ne pas combattre le plissement de leur peau... Soit on leur reproche d'être d'éternelles adolescentes névrosées, quand elles sont interventionnistes et qu'elles travaillent à conserver une apparence jeune". Un constat qu'elle reproche à la société, mais aussi à celles et ceux qui la composent, qui y vont de leur critique acerbe envers leur entourage ou les célébrités (on se souvient notamment du déferlement de commentaires haineux sur le visage refait de Renée Zelweger). "Nous ne sommes pas bienveillant·e·s avec nos mères, nos grand-mères, nos soeurs plus âgées", reprend Olympe de G. "Nous ne sommes pas bienveillant·e·s avec nos futur·e·s nous. Je trouve ça désolant".

Car pour elle, "nier leur sexualité revient à nier notre sexualité future. C'est un mauvais investissement sur notre propre avenir ! Quelle vie nous souhaitons-nous ? Avons-nous envie de continuer à nous masturber ? À continuer d'avoir une intimité physique avec quelqu'un ? Moi, je me le souhaite de tout coeur." Nous aussi.