Pourquoi tant de femmes ont peur la nuit, seules chez elles

Peur la nuit seule
Peur la nuit seule
Les insécurités ne concernent pas uniquement l'extérieur, la rue, les transports. Pour certaines femmes, être seule chez soi la nuit apparaît aussi comme une source de peurs difficiles à contrôler. En cause ? Une vulnérabilité intériorisée, notamment véhiculée par une éducation biaisée et la culture populaire.
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Dans son étude réalisée en 2019, l'Insee révéle que 19,9 % des femmes éprouvent un sentiment d'insécurité à leur domicile. Un chiffre en légère baisse par rapport à 2015 et 2010, mais toujours deux fois supérieur aux hommes. La faute, dans de nombreux cas, à un partenaire violent et menaçant qui partage leur toit et y installe un climat nocif.

Pour d'autres en revanche, cette peur viscérale se manifeste lorsqu'elles se retrouvent seules chez elles, la nuit, et craignent l'agression de la part d'un sombre inconnu. Un scénario hypothétique parfois paralysant, qui en vient à nuire à leur bien-être jusque dans le confort de leur intérieur.

Pourtant, si ce genre de crimes existent bel et bien, ils restent très minoritaires, les femmes étant davantage victimes d'un membre de leur entourage ou d'une attaque dans l'espace public. Les transports, la rue ou même le bureau. S'agirait-il alors d'une crainte irrationnelle ? Pas vraiment. Car elle prend notamment racine dans la façon dont on éduque les filles à constamment faire attention, et se nourrit de la culture populaire, qui véhicule à outrance un mythe de la "demoiselle en détresse" ravageur. Décryptage d'un phénomène bien réel.

"J'ai peur qu'une personne malveillante entre dans la maison"

Claire a 33 ans et vient de faire l'acquisition d'une bâtisse isolée avec un terrain imposant, à retaper intégralement. Un domaine niché dans la campagne bordelaise où elle se projette déjà beaucoup. Les travaux, la déco, les aménagements : un futur qui la réjouit.

Seulement, elle le confie, elle pense aussi rapidement aux soirées qu'elle y passera solo, lorsque son compagnon sera absent. Une perspective moins agréable, et un sentiment qui ne lui est pas étranger. "Je crois que j'ai commencé à avoir peur à cause de certains films à suspens, puis plus tard des faits divers", nous raconte-t-elle, listant notamment quelques exemples - de Jurassic Park à Chucky en passant par le fil d'infos en continu de BFM TV.

Ce qui l'effraie ? "Le grand classique, j'ai peur qu'une personne malveillante rentre dans la maison", répond la jeune femme. "Mais ça peut être aussi absurde et fantaisiste, je peux avoir peur qu'une bête se cache sous mon lit ! Ça se manifeste quand je suis seule dans un endroit, dehors ou dans une pièce et même si mes proches sont tout près." Si elle ne parvient pas exactement à mettre le doigt sur l'origine de cette crainte, elle évoque tout de même "l'angoisse de ne pas maîtriser [son] environnement, et donc de ne pas réussir à [se] défendre."

On lui demande : y a-t-il un lien avec le fait d'être une femme, et donc plus à risque d'être confrontée à certains crimes, sexuels entre autres ? "Pas systématiquement, mais en partie oui", lâche Claire. "J'ai l'impression d'être une cible plus 'facile' dans certains cas, et cela ne fait qu'augmenter ma peur."

Ce schéma de prédation dont elle aurait le mauvais rôle, Fanny, autre trentenaire habitant à Paris, le formule également. "Je ne sais pas si c'est parce qu'on passe son temps à me dire de bien regarder qu'on ne me suit pas quand je rentre dans le hall de mon immeuble, de fermer ma porte à double tour et de vérifier que mes fenêtres ne sont pas ouvertes la nuit", énumère la célibataire, visiblement lasse, "mais dès que je me retrouve toute seule chez moi, je me sens un peu comme une proie : totalement vulnérable. Et j'alimente malgré moi toutes sortes de fantasmes flippants et oppressants dans ma tête, que je sais improbables".

Fantasmes dans lesquels elle ne serait jamais en mesure de s'échapper, ni de répliquer face à l'assaillant.

Une vulnérabilité intériorisée

La vulnérabilité intériorisée, un phénomène lié à des stéréotypes destructeurs.
La vulnérabilité intériorisée, un phénomène lié à des stéréotypes destructeurs.

Cette "vulnérabilité" que mentionne Fanny, la professeure en sociologie du genre Marylène Lieber, qui exerce à l'Université de Genève, l'épingle. D'après l'experte, c'est justement à cause d'une certaine représentation de la femme comme un être incapable de se défendre, et de l'éducation biaisée qui suit, que nombreuses subissent cette peur particulière. Alors qu'elle le note : ce n'est pas parce qu'un homme est un homme qu'il sera mieux à même de se battre contre son agresseur. Pour autant, il souffrira moins psychologiquement de ce cas de figure potentiel.

"Les femmes apprennent à vivre avec le risque des violences", nous explique-t-elle. "Cela leur est constamment réaffirmé à travers des précautions à prendre, des conseils donnés par leurs parents, ce qu'elles peuvent faire et ne pas faire. Ces violences de genre n'ont d'ailleurs pas besoin d'être perpétrées dans leurs formes les plus graves pour que toutes les femmes intègrent cette question du risque."

Elle poursuit : "On a donc cette construction sociale du fait qu'une femme ne peut pas se défendre, a moins de force qu'un homme, est plus vulnérable aux violences et notamment aux violences sexuelles. Cette 'vulnérabilité par essence', certaines l'ont intériorisée comme une norme qui devient une seconde peau, une manière d'être, de se penser. Et qui peut permettre de comprendre pourquoi toutes les études montrent qu'elles témoignent d'un sentiment d'insécurité beaucoup plus important que les hommes." Et ce, à l'extérieur de chez elles, comme à l'intérieur, la faute aux inégalités inscrites dès le plus jeune âge.

Au-delà de susciter un sentiment négatif toxique, cette crainte insufflée aux femmes, comme les directives qui l'accompagnent, trahissent aussi la façon dont la société répartit la responsabilité d'une potentielle agression. En faisant peser une bonne partie de son poids sur les épaules des victimes et non uniquement sur celles du coupable. On éduque les filles à faire attention aux garçons plutôt qu'aux garçons à ne pas "faire de mal" aux filles. Et celles-ci, petites puis plus grandes, en pâtissent au quotidien, qu'elles aient été agressées ou non.

Cette "représentation permet de maintenir des formes de contrôle social sur le corps des femmes", précise en outre Marylène Lieber. "Cela va également avoir un impact extrêmement important sur le bien-être, puisque cela amène à prendre des précautions absurdes. On va fermer les volets tôt, faire attention à ne pas être seule. Une sorte d'anticipation de risques potentiels, qui sont des formes de savoir-faire que les femmes partagent, même si ce n'est pas pareil pour toutes, et qui fait partie de ce que signifie devenir, incorporer et être une femme."

Une image de "petite chose fragile" aussi largement véhiculée dans les films, les séries, les livres qui jouent jusqu'à l'épuisement sur le stéréotype de la "demoiselle en détresse".

Quand la culture populaire contribue au sentiment d'insécurité

La faute à la culture populaire et au mythe de la "demoiselle en détresse" ?
La faute à la culture populaire et au mythe de la "demoiselle en détresse" ?

Si Jurassic Park ou Chucky n'illustrent pas particulièrement ce trope, les références de Fanny, elles, en sont blindées. "Vous allez dire que je me fais du mal mais j'ai développé une passion au fil des années pour la série policière Esprits Criminels. Leurs enquêtes portent sur des criminels ultra-tordus et souvent, les victimes sont des femmes. Alors je sais très bien qu'il s'agit d'une fiction, mais cet axe de protagoniste féminine sans défense face à de gros pervers est tellement utilisé qu'il finit par participer activement à mes angoisses nocturnes. Et pourtant, j'y suis accro".

Pour Marylène Lieber, ça ne fait aucun doute : la culture populaire contribue au sentiment d'insécurité féminin. Elle met des mots sur l'origine de ce schéma : le male gaze, ou le regard masculin. "Il y a vraiment quelque chose de l'ordre du male gaze qui réaffirme ce côté où les femmes sont mises en situation d'êtres vulnérables et cette vulnérabilité à la violence extrême est constamment rejouée." Heureusement, admet-elle, l'industrie du cinéma permet aussi le contraire. "Pas assez selon certaines, mais ça change. Ce regard masculin est mis à mal et d'autres représentations de la sexualité des femmes commencent à apparaître, dans lesquelles elles peuvent aussi lutter et résister".

On pense notamment à Thelma et Louise du film éponyme, un duo girl power et badass efficace, bien que vintage, ou aux héroïnes plus récentes de Birds of Prey, Margot Robbie en tête de file, qui manient l'attaque et l'autodéfense comme personne. Et si c'était ça, d'ailleurs, la clé pour se débarrasser de sa peur ?

Prendre conscience de sa force

Au lieu de s'imaginer forcément vaincue, on peut opérer différemment : en prenant conscience de sa force, et en se persuadant qu'on possède les clés pour répliquer au cas où quelque chose finirait par réellement arriver. Voire, en s'entraînant. "Toutes les personnes qui ont fait des stages d'autodéfense, des sports de combat, vous disent que ça a changé complètement leur posture", note la professeure. La façon de se placer, de s'imaginer agir, même notre voix, peuvent s'en trouver plus assurées. "C'est un des B.A.-BA de l'autodéfense féministe, d'ailleurs".

Fanny a récemment eu un déclic majeur, alors qu'elle binge-watchait la série Dirty John, sur Netflix. Dedans, Eric Bana joue un beau-père manipulateur et escroc. Quand sa belle-fille de 13 ans découvre le pot-aux-roses, il tente de la poignarder sur un parking. Manque de bol, la gamine est fan de films de zombies, et a appris par coeur toutes les parades pour se battre le jour de l'apocalypse venu. Elle lui assène une dizaine de coups de pieds de façon tellement déterminée que les rôles s'inversent : l'agresseur finit à terre. Et le scénario (cette séquence incluse) est tiré d'une histoire vraie.

"Je me suis dit : 'Si elle y arrive à 13 ans, c'est qu'à 30, je peux tout à fait en être capable'", se souvient la jeune femme. "Je me force à y croire et ça me rassure". Elle insiste toutefois fermement : elle n'insinue en aucun cas qu'il "suffit de le vouloir pour s'extirper d'une agression". "C'est toujours la faute de l'assaillant", martèle-t-elle. Seulement, savoir que c'est possible, de riposter, atténue son sentiment d'insécurité.

Claire, elle, mise plutôt sur un processus d'apaisement mental : "Je respire un bon coup, j'accueille ma peur et j'essaie de la dédramatiser." Chacun son truc, pourvu que ça marche. En attendant que les inégalités qui façonnent ces craintes soient, elles aussi, éradiquées.

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