Flingueuses en talons aiguilles : faut-il en finir avec la figure de la "hitwoman" ?

"Resident Evil", avec l'ancienne mannequin Milla Jovovich.
"Resident Evil", avec l'ancienne mannequin Milla Jovovich.
La "hitwoman" nous est familière. Elle porte des robes haute couture et maîtrise les arts martiaux comme personne. Assassine sexy, elle flingue sans entacher son make-up. Milla Jovovich, Angelina Jolie ou encore Jessica Chastain l'ont incarnée sur grand écran... Mais si cette figure iconique de la pop culture avait fait son temps ?
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Zoe Saldana dans Colombiana, Jessica Chastain dans Ava, Sasha Luss dans Anna, Amanda Seyfried dans Anon... Hormis une overdose de "a", que contiennent donc ces films ? Facile : des flingueuses, jeunes pour la plupart, qui parviennent à concilier look stylé et meurtres, missions explosives et glamour. Qui font parler la poudre, dans tous les sens du terme.

On les connaît très bien, ces personnages. Trop, peut-être. C'est tout du moins l'avis du Guardian, qui l'espace d'une cinglante tribune en appelle à la fin des "assassins en bas et talons aiguilles". A en lire le journal britannique, les tueuses se suivent et se ressemblent quand leur condition se limite "à n'être que des machines à tuer chics aux bas joliment déchirés, arborant un super rouge à lèvres et tout un assortiment de perruques". On rit jaune.

Difficile de contredire cette description qui en dit long sur la considération de ces personnages qui perdurent à Hollywood : limités, schématiques, plus marquants par leur plastique que par leur psychologie. "L'idée qu'il y ait des femmes aux seins énormes et en robes de grands stylistes qui tuent des gens pour de l'argent est un fantasme total", s'amuse à l'unisson l'auteur de récits d'espionnage Luke Jennings. Mais le ridicule ne tue pas, si bien que ces protagonistes vident encore leur chargeur sur grand écran.

Des tueuses qui énervent, oui, mais fascinent aussi. On aimerait défendre leur force si elle n'était pas à ce point imprégnée de "male gaze", ce regard masculin qui sexualise le corps des femmes. Redoutables mais oubliables, ces assassines sont d'éternels paradoxes en talons aiguilles. Enquête.

Robes haute couture et flingues chargés

"Ava", avec Jessica Chastain.
"Ava", avec Jessica Chastain.

A force de la revoir sur nos écrans comme une redondante rengaine, on ne questionne plus son origine. D'où vient donc la flingueuse en talons aiguilles ? Charme, manipulation, violence... Cet archétype semble beaucoup emprunter à la figure de la femme fatale, cet indispensable des films noirs, séduisant et tuant avec la même aisance. Une sorte de veuve noire. Créatrice du podcast de cinéma The Lemon Adaptation Club et habituée de l'émission de pop culture Blockbusters, Océane Zerbini voit plutôt là l'héritage de la saga James Bond, imposant à chaque opus et depuis des décennies son lot de "James Bond girls"... et de rivales féminines plus glamour encore.

Barbara Carrera (Jamais plus jamais), Grace Jones (Dangereusement vôtre), Famke Janssen (GoldenEye)... A côté des femmes qu'il séduit ou soutient entre deux fusillades, l'agent secret au service de sa majesté doit affronter cette protagoniste qui peut s'avérer vénéneuse. Des super-vilaines en somme. "Ce sont de véritables armes sur pattes, qui tuent avec leur corps", décrypte Océane Zerbini. Et "007" de se laisser supplanter par ses propres désirs. Le revers de la libido. En témoigne un film comme Le monde ne suffit pas, opposant "bonne" et "mauvaise" féminité à travers la "gentille" Denise Richards et la "méchante" Sophie Marceau, forcément frenchy.

"Mr and Mrs Smith", avec Angelina Jolie.
"Mr and Mrs Smith", avec Angelina Jolie.

"C'est une saga qui perpétue le cliché de la 'femme fatale européenne', façon Sophie Marceau, Eva Green... Dans Le monde ne suffit pas, Denise Richards est la 'girl next door', jeune, en débardeur et les cheveux lâchés, là où Sophie Marceau, froide et distante, incarne la femme fatale inaccessible. Mais en vérité, ce sont juste deux produits des fantasmes masculins hétéronormés", tacle la podcasteuse.

C'est là le souci de la "hitwoman". Transgressive ou classieuse, croqueuse d'hommes ou tueuse indépendante, elle repose sur un même besoin : répondre aux prétendues attentes d'une audience masculine associant dangerosité et sensualité.

Pas vraiment plus féministe qu'une Angelina Jolie portant sur elle les oripeaux de Lara Croft donc (Tomb Raider). Pourtant, comment peut-on renier celles qui ne se laissent pas faire ? D'Ellen Ripley (la saga Alien) à Beatrix Kiddo (Kill Bill), les femmes qui portent les armes sont largement entrées au panthéon pop. Mais le couac vient peut-être de leur généralisation. Car "plus de femmes tueuses" n'est pas synonyme de personnages féminins mieux écrits. C'est là le souci de ce que Océane Zerbini intitule "l'ère Girl Power" des années 80 et 90 : les femmes investissent davantage le cinéma d'action, mais les rôles marquants se comptent sur les doigts de la main.

"Le monde ne suffit pas", avec Sophie Marceau.
"Le monde ne suffit pas", avec Sophie Marceau.

"Girl Power est un terme fourre-tout. Pour les producteurs, il peut vouloir dire : on imagine des meufs qui ont autant d'autorité que les mecs", théorise-t-elle. L'espace d'un podcast, l'experte détaille plus encore cette imagerie faite "de femmes puissantes qui portent des robes, des combinaisons en latex ou des mini-shorts". Au creux de cette iconographie, un équilibre constant entre la testostérone et l'hypersexualisation. Pour une esthétique, dixit la podcasteuse, "aussi bien inspirée par la mode et ses modèles tendance que par le porno soft". Un drôle de cocktail.

A la lecture de cette description nous viennent à l'esprit les images de l'ancienne mannequin Milla Jovovich, tapant la pose dans Resident Evil (2001) avec, sur les épaules, une légère robe rouge sanguine du plus bel effet, et, dans les mains, un imposant fusil prêt à pétarader. Actions choc, peut-être, mais look chic, érigé en étendard du genre. Dézinguer, mais sans se décoiffer, c'est là le challenge volontiers accepté par des icônes du glam comme Angelina Jolie (Mr and Mrs Smith, Salt), Margot Robbie (Terminal) ou encore Jennifer Garner (Peppermint).

Si l'érotisme de ces films est évident (le corps féminin y est toujours une arme), leur facette fashion façon pub pour parfum étonne davantage. Ou pas. "Dans ces films, la mode contribue à normaliser le corps des femmes à travers un idéal, caractéristique d'une industrie qui idéalise leur apparence à force de paires de chaussures et de tailleurs, de mascaras et de rouges à lèvres", nous éclaire Océane Zerbini. Comme pour mieux sceller ces tueuses dans un système patriarcal et capitaliste et faire de leur liberté (de détruire) une simple illusion. Fatale ou pas, c'est "la femme" qui importe.

Vers une (r)évolution ?

"Au revoir à jamais", avec Geena Davis.
"Au revoir à jamais", avec Geena Davis.

Bon, mais faut-il pour autant flinguer les flingueuses ? Non, bien sûr. Car comme tout mythe pop, la tueuse sexy s'inscrit dans une histoire qui n'est pas dépourvue d'exceptions. Exemple ? En 1996, le scénariste Shane Black (L'arme fatale, Le dernier samaritain), expert des last action heroes durs à cuire mais vulnérables, délivre une savoureuse réécriture de ce trope sexiste avec Au revoir à jamais. Le récit d'une mère de famille anonyme qui se révèle être une dangereuse tueuse. Et pour l'incarner ? Geena Davis.

Oui, Geena Davis, l'actrice féministe, aussi emblématique qu'engagée. Aux côtés de Samuel L. Jackson (dans le rôle du partenaire burlesque), la comédienne décontenance par sa sa "badasserie" et se joue des clichés inhérents au stéréotype, notamment sa sexualisation, tournée en dérision. "Shane Black devait avoir Thelma et Louise en tête car c'est le même état d'esprit qui imprègne les deux oeuvres", commente Océane Zerbini.

CQFD. Dans le rôle de la fugitive Thelma comme dans celui de la redoutable Charly Baltimore, Geena Davis pointe son flingue et le fait au nom d'une émancipation bienvenue, se fichant des injonctions à la féminité. Girl power, vous dites ? C'est vrai. Mais cette Davis-là est aussi badass que déboussolée. A l'instar d'une plus complexe et mythique Sarah Connor...

"Spy", avec Melissa McCarthy.
"Spy", avec Melissa McCarthy.

Les reproches qui sont faits aux films de "hitwomen" recouvrent un autre sous-genre, celui du "rape and revenge". Dans ces récits (La dernière maison sur la gauche, L'ange de la vengeance ou le plus récent Revenge de Coralie Fargeat), les femmes répondent aux violences qui leur sont faites (un viol, des humiliations physiques) par une agressivité sanguinaire. Comme si, pour avoir le droit d'être violentes, les femmes au cinéma devaient forcément souffrir et faire office de martyres. Peut-on alors considérer ces films (pas toujours subtils) comme féministes, d'autant plus quand certains sexualisent le viol ? Le débat n'en finit pas au sein des cercles cinéphiles.

"Ces femmes vengeresses sont des personnages féminins forts qui désobéissent activement à la culture patriarcale dans une démonstration apparemment féministe d'autonomisation", explique au magazine Vice Lara Stache, autrice de The Rhetorical Construction of Female Empowerment. De son côté, le sociologue et spécialiste du genre Neal King tranche : "Il est tout de même agréable de profiter de ces rares moments où des personnages féminins supposément 'impuissants' en font en baver aux hommes et les tuent". Radical, mais juste. Et c'est cela que nous offrent les "hitwomen" : un bref instant de renversement des rapports de force.

Charlize Theron cogne et flingue dans "Atomic Blonde".
Charlize Theron cogne et flingue dans "Atomic Blonde".

Les années défilant, la "hitwoman" se décline avec plus ou moins d'originalité. Brise la frontière du "jeunisme" à l'hollywoodienne lorsque c'est l'iconique septuagénaire Helen Mirren qui joue les snipers dans l'oubliable mais rigolo Red. Ou sort du sexy outrancier façon clip quand Blake Lively dégaine le gun dans Le rythme de la vengeance, et que sa garde-robe (sobre) comme sa coiffure (courte) redéfinissent quelque peu les contours d'un profil trop éculé.

Et puis, il y a les cas rares du genre, qui malgré leur relatif succès, parasitent une imagerie démodée. C'est le cas de Spy, le film d'action de Paul Feig avec Melissa McCarthy. Feig, à qui l'on doit le trash Mes meilleures amies et le reboot féministe de SOS Fantômes, met à l'honneur une actrice qui bouscule les diktats.

"Ce film te fait ressentir les années de frustration et de discriminations qu'a vécues Melissa McCarthy à cause de son surpoids. Spy parle en partie de ça. Et associe cela à une héroïne qui casse des gueules et peut sauver Jason Statham", se réjouit l'instigatrice du Lemon Adaptation Club. "Mais c'est une immense exception", modère cependant la podcasteuse.

Et il y a fort à parier que malgré le regain des grosses machines plus "vénères" et enthousiasmantes que la moyenne (comme la production Warner Birds of Prey), les tueuses conventionnelles type Salt ou Colombiana ont plus de chances de repointer le bout de leur nez dans les multiplexes.

A moins d'une révolution aussi explosive qu'un blockbuster.