Peut-on porter du rouge à lèvres et être féministe ?

Rose McGowan dans "Doom Generation"
Rose McGowan dans "Doom Generation"
C'est une question un brin provoc' et pourtant, le rouge à lèvres en dit long, très long, sur le féminisme. De son refus à sa mise à l'honneur, ce lipstick flamboyant oscille entre injonctions et émancipation. On vous raconte tout.
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Aujourd'hui encore, le rouge à lèvres n'est pas qu'un simple objet que l'on planque dans son sac. Car le maquillage ne cesse d'interroger les femmes. Il les confronte à leur rapport à la beauté, à leur corps, à elles-mêmes. Et à leurs convictions aussi. Gadget superficiel ou arme militante ? Support de toutes les constructions de genre ou source d'émancipation ? Cela fait des siècles que le rouge à lèvres fascine par son ambivalence.

Peut-on être féministe et porter du rouge à lèvres ? La question est provoc', et pourtant... Certaines activistes l'ont sur le bout de la langue depuis quelques temps déjà. En Corée du Sud, par exemple, où les citoyennes se sont soulevées contre la "dictature" du make-up et tout ce qu'elle cristallise : les canons de beauté pour papier glacé, les injonctions à une féminité "parfaite" fantasmée par les hommes, le malaise d'une norme imposée - et tout sauf épanouissante. Pour les citoyennes de la nouvelle génération, jeter son rouge à lèvres revient à brûler son soutien-gorge.

A raison ? Répondre à cela, c'est faire cogiter notre conscience féministe - et son histoire. Aux confins des contradictions... et des révolutions.

Balance ton rouge

Balance ton rouge ! C'est une exclamation que l'on aurait peut-être raison de clamer. Les Coréennes du Sud ont revendiqué la destruction de leur trousse à maquillage en 2018 avec un hashtag des plus éloquents : #EchappeAuCorset. Comme si le rouge à lèvres était, à l'instar du sous-vêtement millénaire, une fioriture désuète et étouffante. Le symbole d'une féminité qui a fait son temps. En tout cas, il en est le cliché par excellence. Si bien que celles qui en portent n'échappent pas aux jugements. On les dit superficielles. On voit en elles les victimes d'un système consumériste qui les pousse à dépenser toujours plus, s'exerçant à atteindre l'idéal impossible dépeint par les plus surréalistes des affiches publicitaires.

On l'imagine, ce que l'on s'applique sur les lèvres en dit long sur notre monde et ses diktats. C'est ce que nous explique d'ailleurs Sylvie Borau, professeure de marketing à la Toulouse Business School. Selon cette spécialiste du marketing éthique, le maquillage concentre en un simple trait les trois piliers de l'attractivité physique : la symétrie, la jeunesse et le "dimorphisme sexuel", c'est-à-dire les différences d'aspect entre l'homme de la femme. On s'applique donc du rouge à lèvres dans un souci esthétique, pour augmenter la taille de sa bouche et ainsi "exagérer les signes de féminité", mais aussi pour colorer ces lèvres qui au fil des années ont trop tendance à blanchir.

Il s'agit ainsi "d'envoyer un signal de jeunesse" dans une société où les femmes d'un certain âge ne sont pas les plus visibles (surtout passés cinquante ans)... Un geste cosmétique qui traduit une certaine angoisse. Il n'en faut pas plus pour voir là une forme d'aliénation. Un asservissement à l'industrie de la beauté et à ses codes qui "corsètent" les femmes depuis trop longtemps. Voire même "de la docilité ou de la soumission aux désirs et au regard des hommes", poursuit Sylvie Borau.

D'autant plus que ces mecs, eux, ne se gênent jamais pour retourner la chose à leur avantage. Le rouge à lèvres est un cliché de la féminité si puissant qu'il permet de faire passer bien des couleuvres. Jusqu'au point de rupture. Symbole naïf, il est porté par ces célébrités qui, le 8 mars, se mobilisent afin de soutenir la lutte contre les violences faites aux femmes. Au fil de campagnes sont ainsi venues défiler des personnalités bien connues comme Vincent Cassel ou... Patrick Bruel, accusé d'agression sexuelle l'an dernier.

En 2016, à l'occasion d'une opération pour la journée des droits des femmes, plusieurs députés se sont également affichés, tout sourire, le rouge aux lèvres, un hashtag en évidence : #MettezDuRouge. Parmi eux, Denis Baupin. C'est ce cliché qui incitera de nombreuses femmes à révéler le vrai visage du député écologiste en témoignant (dans Mediapart) du harcèlement et des agressions sexuelles répétées que ce dernier leur a fait subir. Sorte d'alibi, le rouge à lèvres que porte l'homme politique est une insulte faite aux femmes. Et ce n'est pas la première (ni la dernière) fois que cet outil cosmétique sera retourné contre la condition féminine, sa cause et ses combats du quotidien.

 

L'an dernier encore, l'association espagnole d'extrême-droite Hazte Oír a fait scandale avec une virulente campagne, placardée sur les bus de Barcelone. Sur les affiches, on voit Adolf Hitler, arborant un rouge à lèvres flashy. Une façon pour Hazte Oír de contester un projet de loi national sur les violences conjugales et de s'en prendre à ce que ses partisans appellent très délicatement "les féminazies". Bref, quand il est réapproprié par les hommes, le rouge à lèvres fait du mal au féminisme. Beaucoup de mal.

L'histoire féministe du rouge à lèvres

"The Doom Generation" : Rose McGowan toute de rouge recouverte.
"The Doom Generation" : Rose McGowan toute de rouge recouverte.

Et pourtant ! Le rouge à lèvres fait partie de l'histoire du féminisme. Si si. C'est ce passionnant panorama de l'émission Woman's Hour (L'heure de la femme, sur la BBC) qui nous le rappelle. Les femmes de pouvoir portent du rouge à lèvres depuis des siècles. La reine de l'Egypte antique Cléopâtre en arborait pour démontrer non seulement sa beauté mais "toute sa puissance et sa richesse". Constitué à base de scarabées et de fourmis moulus, son rouge devait rester vif pour faire rayonner son influence. Elizabeth I régnait quant à elle sur l'Angleterre du 16e siècle avec son "lipstick", bien avant la commercialisation du rouge à lèvres moderne, en 1884. Ces nuances vermillon étaient là encore l'expression de sa royauté et de son prestige.

Mais c'est le début du 20e siècle qui rend ce rouge si féministe, tel que le relate le site Your Dream. Porté entre temps par des figures iconiques (comme l'actrice française Sarah Bernhardt), ce cramoisi se fait synonyme de révolution lorsque le mouvement des Suffragettes s'en empare. Ces militantes qui se battent pour le droit de vote des femmes au Royaume-Uni emportent toujours avec elles des tubes de rouge à lèvres. Cet objet ne les rend pas juste visibles aux yeux du pouvoir, il les rassemble et renforce leur unité.

Bien des décennies après cette lutte pour le suffrage, le rouge à lèvres n'a pas déserté les grands mouvements de protestation féministe, ça non. En 2018, la comédienne et activiste Sarah Sophie Flicker, l'une des organisatrices de la Women's March (cet élan de protestation majeur contre Donald Trump) insistait sur le pouvoir militant de l'objet. Le rouge à lèvres, dit-elle, est quelque chose "de profondément unificateur" pour les femmes, comme peut l'être un badge, un slogan, un hymne que l'on chante à l'unisson. "Il nous fait nous sentir ensemble", s'enthousiasme-t-elle du côté de Glamour.

Pour la marcheuse, l'apparence féminine n'est pas juste "le reflet du regard masculin", elle implique un retour à un soi et un point de vue sur le monde. "Pour moi, cela signifie être critique envers mes propres convictions et me demander : suis-je attirée par cela parce que je l'aime vraiment, ou est-ce que j'essaie de plaire à quelqu'un d'autre ?".

Une opinion à laquelle s'accorde Sylvie Borau, pour qui le rouge à lèvres est une ligne déviante, "qui dit toute la nuance entre séduire ou plaire". Explications de la professeure : "Si je m'oblige à en porter car c'est la norme, là j'ai envie de plaire (aux hommes et à la société), mais si j'ai conscience de mon pouvoir de séduction et que je me sens libre de l'utiliser, cela devient un acte féministe".

La liberté, c'est d'ailleurs ce que prône le Lipstick Feminism, un courant du féminisme popularisé outre-Atlantique tout au long des années 80 et 90. Pour le "féminisme rouge à lèvres" (littéralement), les femmes ont le droit de porter du maquillage tout comme elles ont le droit (fondamental) de disposer librement de leurs corps et de leur sexualité. Etre féministe, c'est justement revendiquer cette liberté, totale, jubilatoire et "sex-positive".

La couleur des "femmes fortes et libres"

Et ce n'est pas Natacha Paschal qui nous contredira. Vous avez peut être déjà croisé certaines de ses esquisses dans les pages de Grazia. Cette illustratrice et peintre féministe croque des visages de femmes aux physiques jamais normés mais toujours barrés d'un généreux rouge à lèvres. C'est même sa marque de fabrique. L'artiste nous raconte qu'elle aime redonner vie aux représentations "figées" des égéries sur papier glacé, de celles qui envahissent les magazines féminins par exemple.

En détournant les codes et en faisant baver ce rouge à lèvres, Natacha Paschal démontre que cet objet si conventionnel peut être synonyme d'une beauté différente, aux antipodes des canons. Elle-même s'applique d'ailleurs dans la vie de tous les jours un lipstick qui lui permet de "booster [sa] confiance" en elle. Mais pas que.

 

"Le rouge symbolise la femme libre et forte, en accord avec sa féminité, qui s'en amuse et en joue, la femme rebelle, multiple, qui assume sa puissance", nous explique-t-elle. En nous obligeant à fixer cette bouche, le rouge à lèvres met l'accent sur le discours qu'elle porte. Ce maquillage n'est pas l'ennemi de la militance, il en est l'écrin. Il a le goût de la révolution.

"Couleur de la vie, le rouge est aussi le symbole de la puissance du corps féminin chaque mois, la couleur de l'interdit, de la passion, du " sexy ", et le sexe est politique bien sûr !", s'enthousiasme la peintre, pour qui le rouge à lèvres est l'arme des femmes désinvoltes qui "vivent avec leur époque et explorent les possibilités que le monde a à leur offrir sans culpabiliser de quoi que ce soit".

Nombreuses sont celles aujourd'hui à penser comme Natacha Paschal. Des artistes, des femmes jeunes, militantes, pleines d'inventivité. C'est par exemple le cas de Lorraine, l'instigatrice des Lèvres Rouges. Un salon de tatouage parisien nommé ainsi à cause de la signature fétiche de sa patronne : une fine silhouette féminine aux lèvres d'un rouge très sensuel. Une majorité de clientes féminines viennent voir Lorraine pour arborer ce charmant motif. Elles ont entre 18 et 25 ans et, pour beaucoup, sont féministes, nous explique cette dernière. Pour cette créatrice, le rouge à lèvres est "une petite astuce de magicien pour qu'on t'écoute plus", mais aussi une affirmation de soi. Et de son corps. Car comme le tatouage, il s'inscrit sur la peau des femmes.

Vers un "féminisme incarné"

Et comme lui, il est source des préjugés les plus patriarcaux. Le tatouage est toujours associé "aux libertines voire aux prostituées, comme si se faire tatouer une partie du corps donnait la permission aux hommes d'y accéder", a remarqué Lorraine. Quand elle était plus jeune, son père lui interdisait d'ailleurs de porter du rouge à lèvres, car il trouvait que cela "faisait trop femme". CQFD ! Tatouage et rouge à lèvres sont donc tous les deux sexualisés, et l'instigatrice des Lèvres Rouges en a conscience.

Les femmes qui viennent la voir désirent justement se réapproprier leur corps par-delà ce regard masculin. Elles se font tatouer ces bouches rougeoyantes sur les tétons, sur les fesses. Et en tirent d'indéniables vertus body positive. "Cela leur permet d'assumer une partie de leur corps qu'elles n'aiment pas, d'exorciser certains complexes, de s'aimer", raconte encore Lorraine.

C'est justement vers cet amour de soi qu'aboutit cette vision contemporaine du rouge à lèvres. Ce maquillage est celui des reines, des femmes fatales "glamour" et des pin-ups. Mais il est aussi le symbole d'un féminisme moderne qui fait des injonctions d'antan de nouvelles formes d'émancipation. Une conviction que porte sur elle la philosophie féministe et professeure de sciences politiques Camille Froidevaux Metterie.

Pour l'autrice du passionnant essai Le corps des femmes, "on peut porter du rouge à lèvres, c'est-à-dire s'approprier les canons esthétiques, mais aussi jouer avec, sans pour autant être dans une forme d'aliénation". C'est là le grand motif du féminisme d'aujourd'hui, raconte l'érudite au magazine Elle : "Développer une conscience féministe sans parvenir à s'affranchir complètement de la manière dont on a éprouvé et vécu son corps de femme". Cette expérience du corps "conscient", Camille Froidevaux Metterie appelle cela "le féminisme incarné". Un concept super stimulant. Et une complexité qui donne à penser par-delà la simple question du marketing.

Entre "aliénation" et "émancipation", ce féminisme dit toute la richesse des combats actuels. Et leur puissance. Une lutte plus ardente que jamais.