Le nom de Bertrand Cantat à l'affiche d'une pièce de théâtre crée l'indignation

Bertrand Cantat pour la tournee de son album solo "Amor Fati" à Strasbourg le 07/03/2018
Bertrand Cantat pour la tournee de son album solo "Amor Fati" à Strasbourg le 07/03/2018
Dans cette photo : Bertrand Cantat
La collaboration de l'ex-leader du groupe Noir Désir Bertrand Cantat, condamné pour le meurtre de sa compagne Marie Trintingnant en 2003, à une pièce du théâtre de la Colline à Paris suscite une vive polémique. Mais en dépit du tollé, Wajdi Mouawad, le directeur du théâtre, refuse de déprogrammer le spectacle.
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Son nom continue à faire tressauter. 18 ans après le meurtre de Marie Trintignant en 2003 à Vilnius, en Lituanie, l'ombre de Bertrand Cantat ressurgit dans le paysage artistique. L'ancien leader du groupe Noir Désir, condamné à 8 ans de prison (peine qu'il a purgée), signe la musique originale du spectacle Mère, qui se jouera dès le 19 novembre au théâtre national de la Colline à Paris. Et cette réapparition n'est pas sans susciter une vive émotion.

Ainsi, les réactions n'ont pas tardé à déferler sur les réseaux sociaux suite à cette programmation ressentie comme une énième provocation.

"Par ses décisions et ses actions, Wajdi Mouawad participe de la culture du viol et de la domination patriarcale qui permet aux auteurs de violences sexistes et sexuelles de travailler en toute impunité, comme si de rien n'était", écrit par exemple une internaute.

Ou encore : "Cantat a tué Marie Trintignant. Cantat a été violent avec Kristina Rady au point qu'elle se suicide. Deux femmes sont mortes. Deux mères. Que Wadji Mouawad quitte son poste de directeur sur le champ s'il est incapable de respecter la mémoire de ces femmes. Ni oubli. Ni pardon."

Autre motif d'indignation visant le théâtre de la Colline : la programmation en mai 2022 d'un spectacle mise en scène par Jean-Pierre Baro, visé par une plainte pour viol classée sans suite en 2019. Celui-ci avait démissionné de la direction du Centre dramatique national d'Ivry fin 2019 suite à une grève du personnel et sous la pression de l'opinion publique.

Ces deux noms à l'affiche du théâtre national ont immédiatement fait bondir les militantes féministes, alors même que le mouvement #MeTooThéâtre, visant à libérer la parole autour des violences sexistes et sexuelles dans le milieu des arts vivants, prend de l'ampleur.

Roselyne Bachelot réagit, le directeur du théâtre réplique

La ministre de la Culture Roselyne Bachelot a elle-même réagi à la présence de Bertrand Cantat sur l'affiche du spectacle. Interpelée à ce propos sur France Inter, elle a ainsi déclaré : "Il y a deux choses : la liberté de création, bien entendu, et la question est à poser à Wajdi Mouawad qui ne peut pas dans ce domaine être accusé de la moindre complaisance dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Je n'ai pas à intervenir dans la gestion de la Colline, je regrette néanmoins que Bertrand Cantat ait été invité."

Cette déclaration de la ministre a fait sortir le créateur du spectacle visé et directeur du théâtre de la Colline, Wajdi Mouawad, de son silence. Celui-ci s'est fendu d'une longue lettre publiée ce mardi (19 octobre) sur le site de son théâtre.

"Les présences de Jean-Pierre Baro comme metteur en scène pour le spectacle Un qui veut traverser de Marc-Emmanuel Soriano dans la programmation du théâtre et de Bertrand Cantat à titre de compositeur de la bande sonore du spectacle Mère ont soulevé une vive émotion dans le courant du mouvement MeToo", écrit-il. "Les combats pour l'égalité entre les femmes et les hommes et celui contre les violences et le harcèlement sexuel sont en train de transformer durablement nos sociétés. Si j'y adhère sans réserve, je ne peux en aucun cas appuyer ni partager le sacrifice que certains font, au dépend de la justice, de notre état de droit."

Il martèle : "Je refuse de me substituer à la justice", pointant un "mouvement qui punit au-delà de la justice et du droit", tout en reconnaissant "la brutalité de la situation actuelle. Une personne qui a commis un crime ou un délit envers une femme devient pour toujours, qu'elle soit entendue, mise en examen, jugée, disculpée, condamnée, incarcérée, libérée, un symbole de la violence faite aux femmes. Pour toujours. Cela nous place dans une situation cornélienne. Soit on lui interdit pour de bon la liberté de créer pour protéger le symbole, mais alors nous affaiblissons la justice, soit nous faisons le choix de nous adosser aux institutions judiciaires mais alors on écorne le symbole. Que l'on fasse ce choix plutôt que l'autre, celui-ci plutôt que celui-là, relève de la conviction personnelle."

Enfin, le directeur du théâtre de la Colline avertit : "Si la ministre de la Culture ou le Président de la République, qui m'a nommé, considèrent que mes positions sont contraires aux principes républicains, que l'un ou l'autre me le fasse savoir et je quitterai la direction du théâtre sur le champ."

Une première polémique en 2011

Comme le rappelle Libération, ce n'est pas la première fois que Wajdi Mouawad collabore avec Bertrand Cantat. L'ancien chanteur de Noir Désir devait se produire en live dans le cadre du spectacle Des femmes en 2011 donné au festival d'Avignon, ce qui avait poussé Jean-Louis Trintignant, le père de Marie, à annuler sa venue. L'acteur avait alors déclaré : "Je ne peux pas accepter de dire des poètes dans le cadre du Festival alors que Bertrand Cantat va s'y produire. Je ne comprends pas cet homme. Je ne comprends pas qu'il puisse se présenter sur une scène cet été à Avignon (...) Aujourd'hui, c'est un homme que je déteste, il s'est conduit comme une merde et il est l'homme que je déteste le plus au monde."

Suite à cette controverse, la performance de Cantat avait été annulée, mais le spectacle avait tout de même tourné en France. A l'époque, Wajdi Mouawad déclarait : "Ce fut une erreur de ne pas avoir anticipé cette polémique."

Alors même qu'il pouvait anticiper cette nouvelle affaire, pourquoi le directeur du théâtre a-t-il décidé de réitérer ? Comment ne pas percevoir que cette programmation pour le moins problématique allait choquer jusqu'au coeur de son établissement ? En effet, selon Libération , "une partie du personnel" serait "rétive à croiser dans ses murs Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro". Devra-t-il reculer une nouvelle fois ?

De son côté, l'une des instigatrices du mouvement #MeTooThéâtre, Marie Coquille-Chambel, le promet : "C'est en novembre. On sera là."