Elle s'apprête - enfin - à revenir dans l'industrie cette année avec un très attendu nouvel album... Qui pourrait très bien ne jamais arriver. Elle fait l'objet d'enquêtes - comme celle de la revue Society - s'exerçant à éclaircir le moindre de ses mystères - et elle en a beaucoup. Tout le monde cherche à la décrypter, à rassembler les pièces du puzzle. Oui mais voilà, n'ayons pas peur des mots : Lana Del Rey, est insaisissable.
C’est ce que rappelle la journaliste Sarah Dahan dans son tout dernier livre, intensément pop, et profondément féministe. A Terrafemina nous avions adoré son “Divas” (ode féministe à Céline Dion, Taylor Swift, Madonna) et aujourd’hui, elle déshabille Lana. Dans "Lana Del Rey : anti popstar", l'érudite détaille pourquoi la chanteuse synonyme de spleen américain (et estival) est une somme de contradictions, de paradoxes... Et de motifs quasi mythologiques.
Intime et politique, iconoclaste et iconique, Lana Del Rey a mille visages. On a décidé de se focaliser sur quelques uns d'entre eux. Histoire de mieux comprendre le mythe.
Ca veut dire quoi, au juste, être une anti popstar, pour Lana Del Rey ? Qu’il est difficile de la lier à Britney, Katy Perry, Lady Gaga. En tout cas, leur vision de la pop diffère - ce qui les lie, c’est le sexisme outrageux subi, hélas, ce dont on se serait volontiers passé bien entendu. Non, la confrontation de Lana avec le concept même de popstar se situe ailleurs.. Et prend la forme d'un pas de côté.
“Sa pop est lente et mélancolique, en dehors des codes et des dogmes, ses refrains ne sont ni conventionnels ni si entraînants, ses concerts ne sont pas spectaculaires. C’est une popstar qui ne fait pas de pop. Et pourtant, elle a vendu près de 40 millions d’albums”, analyse à ce titre Sarah Dahan dans sa réflexion. Devenir une légende pop en fuyant à tout prix la pop ? C'est le secret de sa réussite.
Lana Del Rey dans Drag Race, la géniale émission de la culture queer ? Sarah Dahan rappelle dans son livre que oui, Lana a beau être qualifiée de “caricature” de fantasme hyper hétéro, victime du male gaze, voire de parolière problématique, c’est malgré tout un emblème LGBTQ. Que John Waters, cinéaste underground dont l’égérie était drag (la mythique Divine), adule. Il en a déjà parlé en interview. Un étonnant "coming out" de la part du réalisateur provocateur de Baltimore. A moins que ?...
“Sa singularité, ses tenues glamour, ses coiffures bouffantes, mais aussi ses récits de marginalité, sa quête d’affirmation de soi, font écho auprès de la communauté drag et queer, confrontée elle aussi à la discrimination et à la stigmatisation”, effeuille Sarah Dahan. Les popstars, de Madonna à Lana, comptent pour rendre visibles des profils trop invisibilisés.
Lana Del Rey n'est autre que la personnification sur scène d'un cinéma, et peut être le plus beau qui soit. A savoir ? Celui de David Lynch, sphinx regretté du septième art.
Comme les films de Lynch - Mulholland Drive, Blue Velvet - les chansons de Lana Del Rey recyclent les plus grands symboles du rêve américain pour mieux les dynamiser. L’imagerie est blindée de fantasmes, mais le propos est violent, virulent, nihiliste. Ses clips et ses paroles se composent de banlieues idylliques, de palmiers, de villas, de silhouettes légendaires - Marilyn, Jackie Kennedy. Lana confronte le glamour aux désillusions, “et son désenchantement envers sa terre natale ne cesse de s’intensifier”.
À partir de quand la liberté devient une injonction ? Voilà une question qui ne cesse de hanter la militance féministe. Et auquel l'art de la chanteuse apporte une semi-réponse trouble et complexe. Car oui... Lana n’est guère synonyme “d’empowerment”. Et pour cela, car elle est nuancée, ambiguë, on l’insulte. Les haters lui reprochent souvent de jouer de cette différence “exprès” pour attirer l’attention.
“Elle refuse de prôner une philosophie de guerrière comme Beyoncé et Katy Perry, et du coup, on la discrédite. On voit en elle une caricature de femme superficielle et débauchée. Elle est moquée pour sa fragilité émotionnelle, et on l'accuse de glorifier les relations toxiques”, étaye la journaliste dans son ode à "l'anti-popstar".
Les hommes vont moquer son physique, et parmi les féministes, on la juge douteuse, voire carrément dangereuse pour les nouvelles générations. À tort ? Sarah Dahan le suggère, oui : “Ses textes reflètent son vécu. Lana explore l’ambivalence des sentiments et redonne une voix aux femmes que la société préfère ignorer. Elle transforme sa vulnérabilité en outil de réflexion”
Cette figure exubérante, despotique, capricieuse, critiquée pour ses excès. Alors quoi, une femme n’a pas le droit d’agir comme une rockstar ? Paradoxe, Lana intimide, mais surtout : elle est timide. Sarah Dahan en atteste. Elle raconte d'emblée, en guise d'introduction, son face à face avec l'énigmatique star...
“Quand je l’ai rencontrée, elle est arrivée en peignoir, des rouleaux dans les cheveux, elle ressemblait à une star hollywoodienne. Et pourtant, c’était une jeune femme sensible, à fleur de peau, qui m’a profondément touchée, entre force et vulnérabilité, séduction et timidité”
En lisant ces dernières lignes, on pense illico à Marilyn Monroe. Ses photos les plus intimes, prises chez elle, signées Richard Avedon : Norma Jean y est introspective, très mélancolique, rêveuse. Loin de la violence d’Hollywood. Loin de la grandiloquence et de son statut de mythe inaccessible. “Sensible, à fleur de peau…”. Ce n'est naturellement pas le seul écho que l'on peut tisser entre ces deux femmes loin de se limiter à d'emblématiques silhouettes. Deux superstars pour raconter la condition féminine et le regard des hommes.
Lana, trend infinie pour la gén Z ?
Et oui, certains buvaient encore un lait fraise à l’époque du clip hypnotique de “Video Games” diffusé à la télé, et cela ne les empêche pas de vénérer l’icône sur leur plateforme préf. Role model sur Reddit (via la communauté r/lanadelrey) également, la chanteuse “cumule surtout 6 milliards de vues via le hashtag #LanaTok, uniquement employé par les fans pour des montages vidéo TikTok”. Quant au mot-clé #LanaDelRey, “il cumule 31 milliards de vues de plus !”. Lana, présidente ?
A l’heure où Chappell Roan, Addison Rae et Sombr obnubilent, l’aînée perdure dans les esprits. On disait d’elle qu’elle resterait un phénomène. Elle est devenue une légende. Il y a mille autres choses à décortiquer dans “Lana Del Rey : anti popstar”, que tu peux retrouver en librairies. L’idéal pour attendre son prochain album, prévu cette année. C’est une lecture hyper illustrée et abondante en analyses pertinentes.
Et allez : allons donc réécouter “Summertime sadness”, pour la peine. Spleen 4ever.