France-Angleterre, c'est ce 18 juillet à 23h - heure hexagonale. Une opportunité pour le duo amical de se battre pour une troisième place de cette Coupe du monde ô combien romanesque - arbitrages contestés, controverses multiples, racisme éhonté, discours exemplaires de Kylian Mbappé. Tiens, "exemplaire" : voilà un terme qui convient comme un gant de gardien à l'un des meilleurs buteurs british.
Dans une lettre ouverte pour Laureus, écrite en 2025 et on ne peut plus pertinente aujourd'hui, un an plus tard, alors que l'Angleterre vient d'essuyer un échec fatal envers l'Argentine, Jude Bellingham raconte la pression, les réseaux, l'injonction à rester coûte que coûte un "athlète macho". Le footballeur a décoché de salutaires mots sur la masculinité dans le foot. On les décrypte pour vous alors que le futur duel Lamine Yamal/Lionel Messi qui clôturera ce championnat suscite déjà animosité et affects délirants de supporters pas très mesurés.
« L’amour qu’un athlète reçoit est extraordinaire" débute-t-il dans cette tribune très relayée. "Mais pour chaque personne qui vous aime, il y en a d’autres qui vous méprisent à cause de l’équipe pour laquelle vous jouez ou de quelque chose que vous avez accompli", poursuit-il en pleine introspection. Et c'est là que ça devient très intéressant...
"Cette haine peut être très dure pour les athlètes, et je comprends ceux qui souffrent de problèmes de santé mentale. Avec le développement des réseaux sociaux, les moyens d’attaquer quelqu’un et de le culpabiliser se multiplient, et je pense qu’il existe encore une stigmatisation autour des questions de la santé mentale".
Jude Bellingham sort le carton rouge pour tous ceux qui minimisent ces enjeux cruciaux. Et sa lettre a des airs d'éloge de la sensibilité.
Le champion, qui a notamment sauvé son équipe contre la Norvège, en vient au fait : "Je sais qu’il y a eu des moments où je me suis senti vulnérable, et où j’avais besoin de parler à quelqu’un".
"Mais, au lieu de cela, j’ai essayé de conserver cette image d’athlète macho qui dit "Je n’ai besoin de personne". En réalité, j’en ai besoin, comme tout le monde. Cela ouvre un dialogue plus large avec ceux qui luttent dans l’ombre. Je n’ai jamais connu de dépression mentale profonde, mais j’ai côtoyé des personnes qui l’ont vécue, et c’est triste à voir. Je préfère être le genre de coéquipier vers qui on peut se tourner pour parler de ses problèmes de santé mentale."
Le buteur Britannique brise clairement un tabou à nos yeux : la santé mentale des sportifs. Un sujet notamment cher à la tenniswoman japonaise Naomi Osaka. Mais surtout : il s’attaque au virilisme ! Et aux concours de gros bras si chers aux footballeurs… Comme à leur public. Et là, ça devient carrément culturel.
Pourquoi ? C'est simple... Et très britannique. Pour mieux comprendre l'importance de ces mots, il faut tutoyer tout un patrimoine. Analyse.
Une superstar british qui tacle les “machos” ?
Pour Bellingham, c’est en vérité une façon de répondre à la “lad culture”. La “culture des garçons” indissociable de la jeunesse britannique, et profondément ancrée dans l'histoire du pays. Un “état d’esprit” défini par l’entre soi masculin, la compétition, la présence physique. Qui fuit la faiblesse et la féminité : c’est une “culture des mecs”, comme celle des "frat bros" aux Etats-Unis, ces fraternités définies par l'inconscience masculine - comportements à risques et misogynie décomplexée.
Le mot "lad", au sens multiple, a beaucoup été employé dans les années 90 pour définir les fans… Du groupe Oasis, aujourd’hui célébré en pleine Coupe du Monde, puisque leur plus grand hit est entonné par l'équipe britannique - et sa large audience présente en stade.
A l’époque, les frères Gallagher, Noel et Liam, sont effectivement l’incarnation des “lad” : des garçons fort en gueule qui se bastonnent, picolent, insultent, collectionnent les “groupies” et redoublent d’ego. C’est l’image qu’on se fait d’eux.
“Nous ne sommes pas des hooligans !”, rétorquera Noel, agacé par les provocations de son petit frère - et peu enthousiaste à l'idée que l'on retienne leurs frasques plutôt que son talent de parolier hors pair. Pas très “Wonderwall” comme réputation. On navigue là dans la représentation la plus caricaturale de l'imaginaire rock n roll.
Quand Jude dit “machiste”, il a forcément cela à l’esprit, car cette lad culture n'a jamais vraiment disparu. D'ailleurs, le come back fracassant de Oasis, et leurs tournées ultra médiatisée, a remis sur le devant de la scène toutes les controverses entourant cette culture "masculine" voire "misogyne". Le Guardian, par exemple, a dédié une tribune entière à cet aspect peu reluisant, s'inquiétant du retour du groupe et de son audience.
Bellingham y répond à sa manière. Mais pas que… Alors que le “folklore” foot s’imprègne de sexisme, mais aussi d’homophobie, d’insultes toujours minimisées, cette citation est une prise de position.
Tout comme les déclarations de tendresse de Jude envers son meilleur ami : Erling Haaland. Toujours, ces deux-là s'enlacent, s'accolent, et même, s'embrassent, sur le terrain, et ailleurs. D'interviews en compétitions, ils assument une complicité émouvante d'authenticité. Se font la bise, se câlinent. Des gestes très expressifs qui énervent les hommes toxiques.
Haaland, justement. Parlons-en. L'attaquant magique de la Norvège, symbole d'une équipe solidaire et résistante, est aussi l'emblème de cette nouvelle masculinité qui s'exprime près des bancs et des tribunes. "Meme" indéniable de cette Coupe du Monde, Haaland amuse, et fascine. La masculinité. Ce champion né en 2000 l’incarne à merveille, mais surtout, il la déconstruit à grands coups de rames.
Haaland, ce sont des tirs fracassants, une stature imposante (quasi 2 mètres) et des célébrations parfois glaciales. Mais le sportif s’amuse de cette virilité et la dynamise ! Comment ? Déjà, par ses cheveux. Sa longue chevelure blonde, il la noue avec des élastiques, façon chignon. Et en plein Mondial, le maestro a carrément lancé sa propre collection.
8 élastiques finement ficelés, intégrés à la marque KKNEKKI. Cet accessoire qui convient autant aux femmes qu’aux hommes, bouscule le merchandising foot et les stéréotypes de genre. Vogue India en fait l'éloge énamourée : “On perçoit chez lui une douceur et une sincérité auxquelles on ne s'attend pas dans un sport associé à l'agressivité. Il montre qu'être gentil, respectueux et drôle peut vous faire aimer du monde entier."
La revue lance un appel déguisé en mantra : "On espère que des hommes s'inspireront de lui”
Oui, c'est vrai, Haaland se démarque clairement du culte du buteur starifié. Notamment par son humilité. Dès qu’on l’interroge sur sa lucidité face aux cages, il hasarde une réponse, dans un sourire timide et gêné : “Je suis juste bon pour marquer des buts, j’imagine, je suis chanceux, je ne sais pas quoi dire car je ne sais pas toujours ce que je fais”. C’est visible suite à son but face à la Côte d’Ivoire. En plein stade, il soupire, s’esclaffe, lève les yeux au ciel, s’amuse de sa réussite, comme si son triomphe était un simple quiproquo.
Mais son humour aussi fait toute la différence. Sur Snapchat et ailleurs, on le voit ainsi ressortir les posts qui le comparent… À Shrek. Les blagues pas très subtiles sur son physique, Haaland en fait une composante de sa personnalité. Et puis, enfin, Erling veut gagner, mais son sens de la compétition ne vrille pas à la guéguerre de coqs. Il n’a jamais caché son admiration pour ses rivaux (Lionel Messi, Mbappé) et on le voit enlacer ses concurrents de terrain avant ses matches - Désiré Doué, récemment.
Erling n’est qu’amour. C’est dire si l’équipe du Paraguay le déteste.
Comme son grand ami Bellingham, ce "GOAT" s'est libéré du poids de l'injonction à la virilité, sans pour autant renier l'esprit de compétition. Pour nous, c'est là que ces deux champions ont gagné, malgré tout.