Théodora est victime de misogynoir depuis son triomphe absolu aux Victoires de la Musique vendredi dernier. Mais qu'est-ce que c’est ? Et bien, un phénomène qui concerne autant Aya Nakamura et l’interprète de “Melodrama”... Que quantité de femmes et d’artistes en France, et ailleurs.
On récapitule. Théodora est ressortie triomphante des Victoires de la Musique, avec quatre prix à son actif, pour un seul opus (si on excepte son EP bien sûr). C’est une réussite, et la confirmation d’un phénomène musical, fascinant par la densité mélodique, et culturelle, de son art. Mais encore faut-il l’écouter. Et n’être ni raciste ni misogyne. Ce qui exclue beaucoup d’internautes apparemment.
Démonstration est faite hélas avec le florilège de réactions nauséeuses qui a découlé de cette victoire. Réflexions ignobles sur ses tenues, sa musique, son statut d’artiste française, sur le caractère pour le moins symbolique de ce triomphe qu’elle partage avec Disiz (tel leur hit commun : “Mélodrama”), bref, il semblerait que beaucoup vivent encore dans le passé : l’idéalisation d’une culture monochrome, qui ne serait ni inclusive ni polyphonique, autrement dit l’inverse de la musique francophone.
Et justement, c’est là où la teneur raciste et sexiste de cette palanquée de retours acerbes, très virulents sur les réseaux sociaux, embrasse un concept important : la misogynoir. Qu’est-ce qu’est ?
On vous explique tout en détails.
Théodora est victime de réactions nauséeuses qui portent un nom : la misogynoir. Un phénomène maintes fois constaté en France.
De Aya Nakamura à Yseult, nombreuses ont été les chanteuses françaises à en être victimes. Développé par des chercheurs en gender studies, la misogynoir désigne la discrimination à l’intersection du racisme et du sexisme. La “double-peine” que subissent précisément les femmes noires, à la fois victimes de préjugés misogynes, et de préjugés racistes, et que dénonce à juste titre le féminisme intersectionnel : celui qui prend en compte les diverses discriminations (sociales, ethniques) et étudie leurs analogies. A quel point Théodora en fait-elle l’objet ?
C’est l’évidence même : la chanteuse est victime de “slut shaming”, qualifiée de tous les noms en arborant des tenues jugées “indécentes” ou “vulgaires” - des simagrées qui résonnent au moins depuis les toutes premières tenues sur scène de Madonna, rien de bien révolutionnaire en somme. On vous épargne d’ailleurs les termes exacts : dans son dernier essai en date, la documentariste Ovidie explique que, dès lors qu’une femme dévoile une partie de son corps, elle est qualifiée de “putain” et vouée aux gémonies. Théodora est sujette aux mêmes “insultes” (dans la bouche des misogynes) en arborant n’importe quelle tenue. Ceux qui détestent Théodora sont les premiers à commenter, abondamment, ses performances ou ses looks. Le doux paradoxe du misogyne ordinaire.
A cela s’ajoutent de nombreuses désignations racistes. Théodora est avant tout perçue comme une femme noire, sa musique est incomprise, ses influences, ses références culturelles, échappent à beaucoup, et l’on retrouve les mêmes billevesées dont Aya Nakamura longtemps a fait l’objet : “on ne comprend rien”, “ça ne veut rien dire”, “elle chante n’importe quoi”, “la musique française régresse”.
La culture afro caribéenne à laquelle se réfère la chanteuse franco congolaise échappe à beaucoup, qui ne souhaitent vraisemblablement pas rectifier cet oubli. Star de la dernière cérémonie des Jeux Olympiques, Aya Nakamura résumait la chose en ces termes, déjà : "Je suis une renoi, je sais qu'il y a beaucoup de discrimination envers nous, mais avant d'être chanteuse je n'ai jamais eu de remarque sur mon physique. Jamais ! Ce n'est que quand j'ai commencé à être connue que j'ai eu des remarques"
Précisant : "Je pense qu'en toute honnêteté, en tant que femme noire, j'ai pris pour tout le monde. Dans le sens où j'ai eu à faire à des discussions sur la caricature de la femme noire que les gens ont vu en moi"
Cela, Théodora elle-même a pu le constater. Au magazine américain The Fader, elle fustigeait : « Quand vous êtes une femme noire et que vous faites de la musique en France, vous devez vous battre cinq fois plus. Parce que personne n'aime les femmes noires. Si je n'avais pas réussi à me faire une place, vous ne me verriez pas parce que nous sommes dans un pays raciste »
Récemment encore, la chanteuse à succès Maureen cristallisait la même haine intersectionnelle : réactions déplacées sur ses tenues jugées “indécentes”, commentaires racistes sur sa musique et ses paroles. La musique francophone, hexagonale, n’a jamais été aussi riche et plurielle, et cela semble déplaire à beaucoup d’auditeurs, comme en témoignent les résultats de ces Victoires, pas du goût de tout le monde : alors que Disiz a étrillé la stigmatisation raciste des cérémonies officielles, se vantant de sacrer la "culture urbaine" (une époque pas si lointaine), Théodora a sublimé sa vocation de "Boss Lady" dont l'art reste incompris par beaucoup. Le fait que les artistes les plus en vogue soient des femmes contribue à cette haine disproportionnée, sans grande surprise malheureusement.
Peu importe : vendredi soir dernier, les prix sont venus contrecarrer une ignorance crasse qui n'a jamais été aussi bien silenciée.