L'appel de l'écrivaine Leïla Slimani : pourquoi nous devons garder espoir en 2016

L'écrivaine Leïla Slimani
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Un mois après les attentats du 13 novembre, l'écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani livre sa vision de la France de 2015 et sa foi en un Islam humaniste, entre colère et espoir.
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Deux semaines seulement après les terribles attentats du 13 novembre sortait un petit livre "Qui est Daech ?". Un ouvrage nécessaire, qui, à travers les analyses de spécialistes de l'Islam et du Moyen-Orient, des textes d'écrivains, de philosophes et d'historiens, offre un éclairage pédagogique et passionnant sur ce nouvel acteur barbare qui a fait brutalement irruption sur l'équichier mondial. Parmi ces contributeurs, l'écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani, auteure de l'excellent Dans le jardin de l'ogre, qui livre une tribune déchirante intitulée "Intégristes, je vous hais". Refugiée à la campagne où elle écrit son prochain roman, elle se confie sur cette fin d'année 2015 chaotique, encore secouée par la montée du FN au premier tour des élections régionales.

Vous dites que vous avez eu la chance d'avoir des parents humanistes. Est-ce ce qui a manqué à ces jeunes qui ont basculé dans la radicalisation ?

Quand je dis "humanistes", c'est que mes parents accordaient une importance capitale à la vie humaine, donc presque au sens biologique du terme. C'était des gens qui étaient soucieux du fait qu'on soit en vie, qu'on profite de notre vie, qu'on en fasse quelque chose, qu'on s'épanouisse et qu'on ait un avenir. Ce sont des gens qui m'ont toujours enseigné que le plus important, ce n'était la religion, la nationalité, mais simplement le fait d'être humain. Mais c'est vrai qu'au Maroc, malheureusement avec les années, avec l'augmentation de l'intégrisme, avec une certaine fermeture des esprits, il y a eu cette tendance à considérer que l'Islam était une religion supérieure aux autres, que l'homme est supérieur à la femme, et qu'en gros, toutes les vies ne se valent pas. Mes parents se sont toujours battus contre ça.

La montée de l'intégrisme au Maroc vous a-t-elle frappée ces dernières années ?

Oui, beaucoup. C'est un pays qui reste encore très ouvert, c'est un pays qui a une tradition d'un Islam tolérant ouvert aux autres religions, qui reste très attaché à son histoire et à ses traditions. Mais il est indéniable que l'influence de l'Arabie saoudite et du Qatar, l'influence des chaînes de télévision satellitaires et des prédicateurs complètement fous ont été très importantes. Et le contexte international manipulé par des gens mal intentionnés a eu aussi une influence absolument délétère notamment dans les milieux populaires. Les gens se sentant abandonnés par l'Etat se sont tournés vers l'obscurantisme.

Quid de ces parents qui n'ont rien vu venir ? On a entendu de nombreux témoignages de proches des terroristes du 13 novembre qui n'avaient pas vu la dérive...

C'est effectivement extrêmement mystérieux et en même temps, les ressorts psychologiques ne nous sont pas complètement inconnus. Je pense qu'il y a quelque chose de l'ordre de la dissimulation chez ces jeunes qui se construisent une espèce de projet utopique, totalement fou, dans le secret. Je pense qu'ils ont l'impression que tout le monde les nie. La société, mais aussi leur famille qui ne peut pas comprendre. Ils ont l'impression que tout ce qui les entoure les menace. Et c'est ça qui est absolument atroce et vertigineux : ce mélange de paranoïa et de solitude dans lequel ces jeunes s'enferment. Et tous les témoignages le disent : c'est très difficile de les aider et pire encore, de les dissuader.

Vous écrivez : "Nous nous devons d'être entiers, d'avoir du panache et d'être vraiment Français". Entre fierté patriotique et nationalisme nauséabond, la frontière est parfois ténue, et le scrutin des Régionales le montre...

Justement, c'est l'un des devoirs de nos dirigeants. La confusion entre les deux vient aussi du trop-plein de cynisme de la part de nos dirigeants. Quand on passe son temps à dire que les valeurs de la France, ce sont la liberté, l'égalité et la fraternité, à les mettre en valeur, etc, et que derrière, la politique qu'on mène va à l'encontre de ces valeurs, il ne faut pas s'étonner que les gens ne sachent plus sur quel pied danser. On ne peut pas par exemple serrer la main à quelqu'un qui bafoue ses valeurs tous les jours.

A qui pensez-vous ?

Je pense aux Saoudiens, à Bachar el-Assad, aux Qataris.

Dans votre texte "Intégristes, je vous hais", vous faites une très belle déclaration d'amour à Paris...

Oui, on l'oublie mais Paris, c'est une ville où il y a beaucoup de gens blessés. On parle des Maghrébins, mais il y a aussi toutes les communautés d'artistes, d'homosexuels, d'immigrés qui ont fui leur pays pour venir sur Paris, parce que Paris, c'est un pays pour eux. C'est une ville qui représente beaucoup.

La France finit l'année 2015 sonnée après les attentats et la lame de fond du FN. Assiste-t-on à la victoire de la peur ?

Non, je trouve ça trop facile de dire que les gens qui votent Front national sont des gens qui ont peur. On est quand même dans un pays de droits, les gens mènent des campagnes, le vote reste libre et les gens peuvent s'informer s'ils le veulent... J'étais très en colère en entendant "Le vote FN est un vote d'exaspération, c'est un vote de colère". Quelqu'un qui va voter pour un type qui a une croix gammée tatouée sur son torse ou un autre qui veut expulser les migrants de Calais comme si c'était des animaux, ce n'est pas la peur qui le mène, c'est la haine. Il faut penser à tous ces gens contre qui le Front national fait campagne, à toutes les insultes que tous les immigrés de France se prennent en pleine tronche. En tant que citoyens, on ne peut pas faire grand-chose contre Daech. Par contre, on peut agir contre le Front national.

Un Front national qui se distingue aussi par ses propositions anti-femmes.

Oui, quand on entend Marion Maréchal-Le Pen qui dit : "L'Etat ne doit pas payer pour l'inattention des femmes" en parlant du remboursement de l'IVG, je ne comprends pas. Il y a encore deux semaines, on était en train de parler des valeurs de la France, qu'est-ce que c'est de résister à la barbarie, à l'obscurantisme. Pour moi, cette femme est profondément obscurantiste. Sans comparer l'incomparable, c'est tout de même très triste.

Vous êtes féministe et musulmane. Que répondez-vous aux gens qui pensent que les deux ne sont pas compatibles ?

Je leur fais une petite bibliographie, ils lisent quelques livres et ils vont comprendre tout seuls. Il faudrait que les gens se documentent un peu, qu'ils lisent... Effectivement, c'est très difficile d'être une femme dans le monde musulman. Mais il y a plein de gens qui se battent, plein de gens qui font des choses... Et ces gens-là, il faut les soutenir, soutenir ces femmes qui se battent dans le monde musulman pour qu'on ait des droits. Ça avance, doucement certes, mais il y a plein de gens sur le terrain qui travaillent. Donc au lieu de se poser toujours les mêmes questions, à savoir est-ce que l'Islam est une religion violente et misogyne, il faut aller voir ces vrais gens et les soutenir.

Nous terminons enfin cette année 2015 très sombre. Avez-vous de l'espoir ?

Oui, j'ai de l'espoir ! Je suis obligée, j'ai un enfant... Quand on a un enfant et qu'on n'a plus d'espoir, c'est juste irrespirable ! Ce qui me donne de l'espoir, c'est de voir tous ces militants très courageux, en France comme au Maroc, en Tunisie, en Algérie. Tous ces gens qui essaient de faire en sorte que leur société soit plus juste, plus égalitaire, plus féminine... Ces gens ont le courage de le faire. Si eux ont de l'espoir, nous n'avons pas le droit de ne pas en avoir... J'ai de l'espoir, même si aujourd'hui, j'ai assez peu d'énergie ! Parce que j'ai l'impression qu'on parle un peu dans le vide. Je pense que nous vivons en ce moment dans une société vraiment travaillée par la haine et que si on n'ose jamais le dire, cela ne s'arrangera pas. Il faudrait un peu plus de courage !

Je n'ai pas de solutions, mais mon devoir à moi, c'est de continuer à faire ce que je fais, d'essayer d'être une artiste sincère, d'écrire des histoires qui donneront envie de mieux comprendre les autres, de s'intéresser à l'âme humaine. Bref, il ne faut pas baisser les bras. Je me dis qu'il faut être à la hauteur par rapport à tous ces jeunes Marocains qui trouvent ça merveilleux de pouvoir vivre de sa passion, des gens de milieux populaires qui sont très ouverts à l'art, qui n'ont pas beaucoup les moyens de s'acheter des livres... Je me dis qu'il faut être à la hauteur.