Le harcèlement pour maternité, la plaie des femmes actives japonaises

Régulièrement victimes de " matahara " - de harcèlement de maternité -, près de 60% de Japonaises quittent leur emploi après la naissance de leur premier enfant.
Régulièrement victimes de " matahara " - de harcèlement de maternité -, près de 60% de Japonaises quittent leur emploi après la naissance de leur premier enfant.
Longtemps resté majoritairement masculin, le monde du travail japonais peine à laisser aux femmes enceintes et aux jeunes mères de famille la place qu'elles méritent. Régulièrement victimes de "matahara" (le harcèlement de maternité), elles sont près de 60% à quitter leur emploi après la naissance de leur premier enfant. Elle aussi harcelée, Sayaka Osakabe a décidé de se battre pour prouver aux Japonais que les femmes sont des employées comme les autres.
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Il n'y a pas qu'en Europe et aux États-Unis que les femmes subissent une pression folle pour choisir entre carrière professionnelle et aspirations familiales. Au Japon aussi, les salariées qui décident de fonder une famille sont régulièrement brimées par leur hiérarchie, harcelées ou tout simplement tenues à l'écart, au point que 60% des employées quittent aujourd'hui leur poste après la naissance de leur premier enfant.


Le nom de ce phénomène ? Le "matahara", contraction de "maternity harassment", soit le harcèlement pour cause de maternité.


Malgré le vote d'une loi en 1986 sur l'égalité des chances au travail, les cas de matahara sont loin d'être marginaux dans l'Archipel. En 2013, ce sont plus de 3 300 femmes qui ont déclaré avoir été victimes de harcèlement pour cause de grossesse de la part de leur employeur.


Mais comment expliquer l'ampleur du problème ? Il est avant tout culturel. Longtemps resté profondément masculin – et misogyne – le marché du travail nippon reste aujourd'hui profondément misogyne, persuadé que les femmes doivent impérativement choisir entre leur désir d'enfant et leur carrière.


"La femme enceinte est entourée d'ennemis"

L'histoire de Sakaya Osakabe est là pour le rappeler. En 2012, cette ex-responsable des relations publiques dans "un grand groupe de services à la personne" a été contrainte par sa direction de quitter son poste. Harcelée par son supérieur, soumise à un rythme de travail infernal pour la faire craquer, Sakaya Osakabe finira par faire une fausse couche, puis une deuxième. En juin 2014, elle poursuit son ancienne boîte, qui est finalement condamnée à lui verser des indemnités d'un montant "ridicule" et à lui adresser une lettre d'excuses.


Un dédommagement bien maigre comparé au préjudice subi, qui incite Sakaya à s'engager. Quelques jours après le verdict, elle fonde Matahara.net, une ONG qui donne la parole aux femmes enceintes harcelées. En quelques mois, elle y recueille des milliers de témoignages de femmes discriminées parce que mères de famille. Comme celui de cette infirmière, obligée de présenter ses excuses à l'ensemble de ses collègues après avoir annoncé sa troisième grossesse, et contrainte d'attester par écrit que c'est la dernière fois qu'elle tombe enceinte.


"Le harcèlement maternel est une maladie infectieuse redoutable qui concerne d'abord la mère. Souvent victime avant, pendant et après la naissance, elle est entourée d'ennemis. Puis, l'infection se propage aux autres collègues, à l'entreprise dans son ensemble. Il faut parler", explique Sakaya Osakabe à Libération.

Une lente évolution des mentalités

Le combat acharné de Sakaya Osakabe contre le matahara a fini par porter ses fruits. Le 23 janvier dernier, le gouvernement a officiellement rappelé que les licenciements et pertes de responsabilités pour cause de maternité étaient illégaux, avant que le parlement nippon ne se penche sur les questions d'égalité professionnelle.


Porté par le premier ministre Shinzo Abe, un projet de loi souhaite voir les femmes "briller" dans la société en leur laissant davantage de place sur le marché du travail.

L'objectif fixé ? Que les femmes occupent 30% des postes à responsabilité et dans la vie publique d'ici 2020. Mais ce n'est pas encore gagné. "Au Japon, cette idée ne passe pas. L'opinion dominante reste que toute personne obtient un poste à la mesure de sa compétence", explique au Monde la ministre chargée de la promotion féminine Haruko Arimura.


De son côté, Sakaya Osakabe poursuit son travail de sensibilisation au harcèlement que subissent les Japonaises qui choisissent d'enfanter. Refusant pour le moment de chercher un nouveau poste en entreprise, elle a reçu le 6 mars dernier de la part du département d'État américain le prix international des femmes de courage qui "s'illustrent d'une manière exceptionnelle pour la défense des droits de l'homme, l'égalité des femmes et le progrès social, souvent en prenant des risques personnels".