Faut-il brûler "Mean Girls" ?

"Mean Girls", teen movie culte ou comédie sexiste ?
"Mean Girls", teen movie culte ou comédie sexiste ?
"Mean Girls" ("Lolita malgré moi" en VF) est l'un des films cultes de notre adolescence. Une Lindsay Lohan au top de sa forme, Rachel McAdams parfaite en garce du lycée, les codes du teen movie passés à la moulinette de la satire... Oui, mais 15 ans après sa sortie française, ça vaut quoi ? On a fait le test.
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Cady ne connaît rien de l'école : elle a passé son enfance en Afrique. Quelle n'est donc pas sa surprise quand elle débarque au lycée d'Evanston, dans l'Illinois. L'ado candide découvre un nouveau monde, au centre duquel rayonnent des étudiantes branchées, les plus influentes du bahut. Elles, ce sont les Plastiques, des filles de riches qui passent leurs journées à se scruter dans le miroir, colporter les pires ragots et juger le physique de leurs consoeurs. Bref, ce sont de vraies "mean girls" : "méchantes", mais aussi manipulatrices, superficielles, impitoyables. Afin de déboulonner ce groupe de pestes, Cady va peu à peu s'y incruster. Un peu trop, même...

Si ce pitch provoque chez vous un sursaut de nostalgie, c'est bien normal. Mean Girls (Lolita malgré moi en français) vient de fêter les quinze ans de sa sortie française. C'est dire si la simple évocation de ce nom convoque bien des souvenirs : l'âge d'or de Lindsay Lohan (l'ère Freaky Friday), les teen movies ironiques des années 2000 (The Girl Next Door, John Tucker doit mourir, Sex Academy), ou encore l'implacable tube girly Built This Way de Samantha Ronson (à écouter en boucle).

Mais Mean Girls, ce n'est pas juste un fétiche d'ado, non, c'est un phénomène. De ces oeuvres générationnelles qui brassent 117 millions de dollars au box-office pour un budget d'à peine 20, génèrent quantité de dérivés (parodies et suite) et de mèmes sur le web. Et ce n'est pas terminé. Cette année, sa scénariste Tina Fey (à qui l'on doit les séries 30 Rock et Unbreakable Kimmy Schmidt) vient d'annoncer son futur projet : adapter au cinéma le spectacle de Broadway Mean Girls : The Musical (2018), lui-même inspiré du film original. On s'y perdrait presque.

En interview, l'autrice dit de cette madeleine de Proust qu'elle est son "univers Marvel" à elle. "J'ai passé seize ans avec ces personnages !", poursuit-elle non sans émoi. Mais Mean Girls mérite-t-il vraiment cette stature phénoménale ? Et a-t-on raison, justement, de le revoir seize ans plus tard ?

On a testé l'expérience rien que pour vous.

Une satire chic et choc

"Lolita malgré moi", une histoire savoureuse de Tina Fey.
"Lolita malgré moi", une histoire savoureuse de Tina Fey.

Impossible de ne pas succomber à Mean Girls. La faute à l'attachante Cady, dont l'innocence est appuyée par la frimousse juvénile de Lindsay Lohan (qui va peu à peu vriller au machiavélique), à une B.O. girl power à fond (Missy Elliot, Pink, Blondie, n'en jetez plus) et, surtout, à Rachel McAdams, plus que convaincante en Regina George, remarquable Reine des abeilles qui mène son petit monde par le bout du stick. Cet archétype nous est familier : Regina est une "garce", de celles que l'on a déjà pu croiser, de Carrie au bal du diable (sous les traits de Nancy Allen) à Sexe Intentions (et sa vénéneuse Kathryn Merteuil, alias Sarah Michelle Gellar).

C'est justement là que Tina Fey fait fort. Catégorisé·e·s en groupes, entre sportifs, geeks et goths, les ados qui peuplent ce lycée sont des clichés sur pattes, assumé·e·s comme tels. Une source assurée de satire pour la scénariste, laquelle nous emmène en terrain connu pour mieux y injecter son humour transgressif et féroce. A l'instar de Clueless (avec Alicia Silverstone et Paul Rudd), Mean Girls nous colle aux basques des étudiantes les plus superficielles pour interroger le monde fictionnel qu'elles investissent, fait d'apparences et de simulacres.

"Mean Girls est un film très critique des codes des teen movies, sans pour autant être un film méta et parodique comme Sex Academy [Not another teen movie en VO]. Afin de souligner leur absurdité, le film reconduit un certain nombre de stéréotypes, de façon exagérée", décrypte la docteure en études cinématographiques Célia Sauvage, co-autrice du passionnant essai Les teen movies. Qu'elle imagine un cours d'éducation sexuelle ubuesque ("N'ayez pas de rapport sexuel, parce que vous allez tomber enceinte... et mourir", alerte le prof), force les traits de ses vamps et de leur bêtise ("Tout le monde en Afrique lit le suédois !", leur assure Cady) ou les confronte à un bus meurtrier, Tina Fey transforme cette critique en jeu de massacre.

Un monde de meufs

"Mean Girls", film croquant - mais extrêmement blanc.
"Mean Girls", film croquant - mais extrêmement blanc.

Mais si Mean Girls perdure dans les esprits quinze ans après, c'est parce qu'il convoque une certaine modernité. L'air de rien, et bien avant la visibilité de ces sujets sur les réseaux sociaux, cette satire brasse des thématiques complexes comme le slut-shaming ou la sororité. Une sororité utopique d'ailleurs, tant le film met l'accent sur une rivalité féminine ravageuse, si ce n'est dévastatrice. Une compétition qui dérange et suscite d'autres débats encore. Car en édifiant les pires "soeurs" de toutes (les "mean girls" en question) en stars malmenées mais non moins iconiques, Tina Fey interroge le rôle des garces dans les films pour ados : sont-elles des reines despotiques et cruelles qu'il faudrait renverser ou, au contraire, des modèles de toute puissance féminine, qui, pleinement conscientes de leur charme, écrasent les mecs du bout de leurs talons ?

"Les figures de garce et de 'mean girls' représentent un 'empowerment' ambigu, corrobore Célia Sauvage. Elles incarnent une prise de pouvoir assumée, dénuée de toute culpabilité, des ambitions féminines et une capacité à s'affirmer, jugées d'ordinaire impossibles en société... ou même au cinéma. Mais pour réussir, elles reconfigurent une hiérarchie, un système de domination entre filles", poursuit l'experte.

A l'instar de Jawbreaker (teen movie acidulé où flamboie Rose McGowan en garce meurtrière), Mean Girls nous incite à savourer la grâce de la garce (son cynisme, ses punchlines, son hégémonie) pour mieux bousculer nos positionnements moraux.

Oui, on a envie de défendre ces personnages de jeunes femmes libres, assumant ouvertement leur sexualité et leur emprise sur les hommes. Mais c'est compliqué. Car ces pestes sont avant tout la preuve "que les filles s'oppressent très bien entre elles sans avoir besoin de présence masculine", déplore Célia Sauvage. Cet "empowrement" discutable est le coeur-même de Mean Girls, lequel déploie par ailleurs un monde majoritairement féminin, où la Reine des abeilles importe plus encore que le proviseur. L'un des seuls mecs un tant soit peu notable de l'histoire (celui que veut pécho Cady) est à ce titre d'une absolue transparence. Et Cady elle même oppose "le monde réel" au "monde des filles". Bref, on est pas loin d'un matriarcat fantasmé...

"Dans les 'chick flicks' comme Mean Girls, beaucoup de récits adaptent le schéma historiquement masculin de la 'bande de potes'. A plusieurs, les adolescentes se trouvent donc en situation de dominer. Néanmoins les garçons, bien que personnages secondaires, restent centraux dans l'arc narratif, entre jeux de séduction et conquêtes amoureuses. Peu de films s'envisagent sans cet enjeu romantique. Mean Girls fait donc figure d'exception historique, car la trame narrative amoureuse est loin d'être centrale", analyse la co-autrice de Les Teen Movies. C'est peut-être pour cela que Mean Girls n'est pas vraiment un film comme les autres.

Féroce... ou trop sage ?

Un teen movie transgressif... Ou très académique ?
Un teen movie transgressif... Ou très académique ?

Mais justement, Tina Fey elle-même sait-elle ce que Mean Girls est censé être ? On s'interroge, tant le film ne cesse d'osciller entre cynisme et moralisme, second degré et zones d'ombre. Présentée comme un déboulonnage des pestes et de ce qu'elles incarnent, cette chronique ado fait pourtant triompher Cady dès lors que celle-ci comprend la logique mise en oeuvre par Regina George. A savoir, trouver le juste équilibre entre intelligence (ou plutôt "stratégie") et beauté. D'ailleurs, lorsqu'elle finit par être sacrée Reine du bal, le discours très "Miss America" qu'elle sermonne à ses collègues (en appelant à la tolérance tout en partageant les bouts de sa couronne) ne nous renvoie-t-il pas aux compliments "fake" de Regina ?

Regina elle-même condense ce que le film a de plus furieux... et de plus réac. Pas simplement car ses propos lesbophobes passent pour un gag anodin ("Je ne pouvais pas avoir une lesbienne à ma fête, tu comprends ? Elle était lesbienne !", dit-elle à propos du personnage de Janis) et lui vaudront l'appellation de "rockstar" (énoncée par une Cady jamais avare en compliments), mais parce qu'elle représente ce qu'est le film en grande partie : une oeuvre extrêmement blanche et hétéronormée, si ce n'est hétérocentrée, trop peu inclusive. Le personnage de Damian, teenager homosexuel, est d'ailleurs écrit par-dessus la jambe. Pas si transgressif.

"L'exhibition de stéréotypes de genre, de race, et de classe convoqués par Mean Girls ne produit pas une déconstruction et ne propose donc pas de véritable alternative", s'attriste en ce sens Célia Sauvage, qui regrette cet aspect extrêmement policé. "Regina George incarne un idéal : la "white rich girl" (la fille blanche et riche). Elle habite dans une maison luxueuse, possède des accessoires, des tenues et des voitures tout aussi luxueuses. Or le film ne déconstruit par les privilèges de classe. Lorsque Cady devient la nouvelle Reine des abeilles, elle accède à ces privilèges qui lui étaient refusés... mais ne les critique pas", poursuit la docteure.

Idem pour l'humour. Cady vient d'Afrique, ce qui suscite de nombreuses blagues prévisibles. "Le personnage de Karen demande à Cady : 'Si tu viens d'Afrique, pourquoi es-tu blanche ?'. Et son amie Gretchen lui répond : 'Mon dieu, Karen, on ne demande aux gens pourquoi ils sont blancs !'. Cette réplique montre l'invisibilité du discours autour de la blanchité : inutile de la questionner, elle est la norme ! Mais en interrompant la discussion, le film ne corrige pas l'ignorance des personnages, qui s'imaginent qu'une personne blanche viendrait forcément d'un pays occidental", décrypte l'érudite. En somme, la dimension critique de Mean Girls a ses limites. Et Tina Fey n'ose jamais sortir d'une certaine "zone de confort"...

Sororal ou sexiste ?

Un film sur la sororité... Ou un film sexiste ?
Un film sur la sororité... Ou un film sexiste ?

Là où le bas blesse, c'est quand ce "décalage" investit un discours "girl power". Mais Mean Girls l'est-il vraiment ? La moralité, dictée aux filles par Tina Fey elle-même, s'énonce ainsi : "Vous devez arrêter de vous traiter de salopes, car ça encourage les mecs à faire pareil". Curieux moralisme à deux doigts du "victim blaming", qui épingle davantage les meufs que les machos - comme si celles-ci étaient la cause de la misogynie qu'elles subissent. D'ailleurs, alors que les ados les moins populaires sont censé·e ·s être les plus attachant·e·s, ils et elles n'hésitent pas à employer les noms d'oiseaux les plus sexistes, de ceux que vénèrent les "méchantes", en qualifiant Regina de "salope" (justement) ou de "marie couche-toi-là".

Regina qui, rappelons-le, sera sévèrement châtiée par là où elle a pêché : sur son corps, sa "plastique", forcément. Une punition à la violence toute patriarcale de la part d'un film qui aurait pu (rêvons un peu) être féministe... Mais non. Même dans le grand bain de la satire, Mean Girls n'échappe jamais au puritanisme de papa. Si bien que l'on se demande jusqu'à quel point le film casse les clichés... ou s'en repaît allègrement.

Constat identique concernant son grand sujet, sulfureux à souhait : les rivalités féminines. "La tyrannique Regina sera finalement victime de "bodyshaming" (alors que le film critique justement la pression liée au poids) comme si elle subissait une punition 'juste' qui rééquilibre le groupe, que c'était une rétribution bien méritée. Cette représentation serait plus durement critiquée à l'ère post-#MeToo", note encore Célia Sauvage.

Pour notre interlocutrice, le positionnement ambivalent du film vire aisément à la glissade. "Derrière l'ultra-féminité des personnages, leur pouvoir est construit sur une combinaison des codes de la domination et de la violence masculines. Un récit sur le mode de la solidarité féminine serait autrement plus féministe !", achève la spécialiste. Exercice de style périlleux, Mean Girls sombre volontiers dans ce qu'il prétend critiquer. C'est bien dommage.

Mais... un film qui a fait date

"Mean Girls 2", une suite déjà oubliée.
"Mean Girls 2", une suite déjà oubliée.

Et pourtant... Ces ambivalences constituent la richesse du film. C'est comme si chacun·e pouvait se le réapproprier pour n'en conserver que le meilleur (ou le pire). D'ailleurs, au fil des années, ce teen movie ambigu n'a cessé d'être invoqué, de Mariah Carrey à Ariana Grande en passant par l'émission queer Ru Paul's Drag Race. Eclectique ! "Mean Girls ne prétend pas être une représentation générationnelle de l'adolescence mais un film réflexif sur les codes qui construisent le genre. Il est donc plus facile pour le film de rester intemporel", nous explique Célia Sauvage.

Intemporel, puisqu'en permanence dans l'air du temps, malgré son petit fond réac'. Voire, même, en avance. La preuve ? Selon le magazine Trois Couleurs, convoquant un article captivant du site Little White Lies, ce teen movie aurait carrément anticipé la culture des mèmes, ces photomontages viraux qui constituent en partie la culture web d'aujourd'hui. "Reproduire, citer, se réapproprier un stéréotype est ce qu'il y a de plus facile. L'industrie hollywoodienne repose sur cette capacité à reproduire à l'infini des stéréotypes et des archétypes, tout comme la culture du meme", théorise notre interlocutrice. C'est comme si ce film avait été façonné par les réseaux sociaux... bien avant leur omniprésence dans notre quotidien.

A l'aune d'une nouvelle adaptation, Mean Girls se destinerait donc lui aussi à être reproduit. A l'infini, peut être. Et en mieux ?