Que reste-t-il de "Sexe Intentions" 20 ans après ?

Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)
Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)
La VHS - et surtout la B.O. - tournait furieusement dans les cours d'école à l'époque. Mais alors qu'il souffle ses vingt bougies, que reste-t-il du très insolent film pour ados "Sexe Intentions" ?
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Kathryn Merteuil (Sarah Michelle Gellar) et Sebastian Valmont (Ryan Phillippe) sont deux adolescents de l'Upper East Side. Glamour, richissimes et vénéneux, ils se livrent régulièrement à quelques tours sadiques. Leur dernier pacte ? L'un doit séduire Annette (Reese Witherspoon), ange blond à la chasteté tenace, et l'autre pervertir la (trop) candide Cecile (Selma Blair), compagne lolitesque d'une récente conquête. Mais le coeur de glace de Valmont risque bien de s'effriter au contact de sa dernière proie...

Oui, à le relire ainsi, le pitch de Sexe Intentions n'a rien de révolutionnaire. Normal : il s'agit tout de même de la quatrième adaptation à l'écran des Liaisons Dangereuses, le chef d'oeuvre de Pierre Choderlos de Laclos. Mais peu importe le flacon. Du premier long-métrage de Roger Kumble, l'on retenait surtout l'ivresse. La prestance de Sarah Michelle Gellar, les rires nerveux libérés à chaque réplique crue, la perversité de ces personnages, l'érotisme si diffus qu'il semblait envahir chaque geste. Aujourd'hui, ce teen movie célèbre ses vingt ans - l'âge de maturité. Mais passés les premiers émois juvéniles, que reste-t-il de notre amour de Sexe Intentions ?

Une vibe 90s (à fond)

Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)
Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)

Quand le film que vous ressortez du placard s'ouvre sur du Placebo, aucun doute, la nostalgie sera rude. Très vite, elle nous envahit lorsque Fatboy Slim, Blur, Aimee Mann et Craig Armstrong résonnent à nos oreilles. Et surtout Colorblind, ce hit sirupeux signé Counting Crows, qui rendrait romantique n'importe quel trajet en escalator. Plus qu'un défilé fashion (les ados se sapent en Calvin Klein, Dolce & Gabbana et Prada), Sexe Intentions est un manifeste des années 90 et de ses étoiles : Sarah Michelle Gellar (plus proche de la guerrière Buffy que de la Miss de Souviens-toi... l'été dernier), Ryan Philippe (aussi charismatique que le Josh Hartnett de The Faculty), Selma Blair, Reese Witherspoon...Et même Jennifer Love Hewitt, qui apparaît à la Une d'un magazine feuilleté par nos protagonistes. Toute une époque.

En 1999, le genre très codifié du teen movie se fait plus cynique que jamais. La reine du lycée Rose McGowan trucide et parade dans Jawbreaker. Les kids de Mrs Tingle séquestrent leur proviseure. Sofia Coppola offre aux jeunes femmes de son ère une superbe oraison funèbre (Virgin Suicides). Bref, le gloss a un sérieux goût de sang. Le siècle s'achève sur la fureur d'une génération qui, au fond, n'a plus qu'un espoir : le bug de l'an 2000. Un chaos qui ne viendra pas. Et Sexe Intentions rajoute encore un peu plus de férocité à cette liste déjà longues d'adolescences assassines.

Beaucoup (trop) de masculinité toxique

Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)
Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)

Qui est Sebastian Valmont ? Un bellâtre sulfureux, un Alain Delon - celui de La Piscine - qui aurait atterri dans l'univers de Dawson, un antihéros que l'on croirait sorti des Lois de l'attraction de Bret Easton Ellis (roman adapté au cinéma avec...Dawson en personne)... Oui mais non, n'en jetez plus : c'est avant tout l'un des mâles les plus toxiques qui soit. Sa psy a su trouver les mots en le qualifiant affectueusement de "sale petite merde". Valmont adore photographier les jambes des femmes qu'il juge séduisantes, n'hésite pas à pratiquer le revenge porn, menace "d'outer" un collègue homosexuel. Pour lui, la philosophie du Don Juan se résume à peu de choses, si ce n'est "dompter une chatte" - et c'est tout. Un adorable garçon.

Si Sexe Intentions sortait aujourd'hui, Sebastian serait un pickup artist. Un sociopathe de la séduction capable de stalker sa proie durant trois semaines avant de décocher un "not all men" de gentleman. Il a beau se targuer de briser le coeur des "oies blanches de bonne famille new-yorkaise", ce gamin de riches n'est jamais incendié. Il est puni, oui, mais pas haï. Même la prude Annette, qui voit clair dans son jeu, ne peut lui résister. "Toi qui es si charmant, je n'arrive pas à comprendre que tu sois si manipulateur", lui dit-elle.

Puisqu'Hollywood (et son public) a toujours été fasciné par les "sales petites merdes" lorsqu'ils sont avant tout de sacrés beaux gosses, ceux-ci ont toujours droit à la repentance. Revoir Sexe Intentions aujourd'hui, c'est avant tout rêver que Sebastian se prenne dans la face un #MeToo bien mérité.

Du sexe (tout le temps, partout)

Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)
Sexe Intentions de Roger Kumble (1999)

Magie des traductions françaises, il n'y a pas plus de "SEXE" dans le titre originel - Cruel Intentions - qu'il n'y en a dans celui de SexCrimes, autre film pour ados moite des années 90. Mais pour une fois, c'est la VF qui remporte la palme de la pertinence. Car Sexe Intentions est très cul(te). Pas simplement pour les décolletés plongeants de Sarah Michelle Gellar, les fesses musclées de Ryan Philippe (qui reçoit encore les compliments des garçons sur Twitter) ou la "air-fellation" de Selma Blair (dont les seins sont "très fermes et juvéniles" nous précise-t-on au cas où). Sexe Intentions, ce sont surtout des scènes d'inceste bien avant Game of Thrones, des allusions au plaisir anal ("Tu pourras me la mettre où tu veux", suggère délicatement Merteuil à son Valmont), et un éloge appuyé de l'orgasme féminin - un cunni pour Cécile, sinon rien. De quoi secouer l'ado qui, à l'abri du regard parental, avait osé enfoncer la cassette dans la fente de son magnétoscope.

Mais alors que la sexualité dans les séries pour teenagers s'est largement démocratisée - et ne parlons même pas de la diffusion massive du porno - que reste-t-il de ces jeux de mains jeux de vilains ? Plus qu'on ne le croit. Un coup de rétro décoché par IndieWire nous affirme que Sexe Intentions a su influencer - positivement - une génération de jeunes adultes épanouis, sensibilisés aux préceptes du féminisme pro-sexe et attachés aux notions de "sex-positive", de sexualité ouverte, de fantasmes "kinky" et de fétiches sadomasochistes.

Ce que l'on ne trouvait pas dans les manuels d'éducation sexuelle, Sexe Intentions nous l'a livré fois mille : des répliques vulgaires, de la nudité perverse, des "tags" à foison (la MILF, la vierge, la "bitch") tournés en dérision et des pulsions explicites, le tout exprimé par un casting prestigieux. Pas de complexe, pas de filtre, mais du sexe, un point c'est tout.

La plus belle des garces

"Sexe Intentions" de Roger Kumble (1999)
"Sexe Intentions" de Roger Kumble (1999)

D'accord, mais à quoi bon mater tout ce spectacle pour les beaux yeux d'un mec - sacrément antipathique qui plus est ? Se poser la question serait avouer que l'on est peut être passé·e à côté de Sexe Intentions. Car qui s'intéresse vraiment à Valmont ? Pas grand monde, on est d'accord. Aucun héros dans ce teen movie, mais des héroïnes, plein, et surtout une : Kathryn Merteuil. Celle qui planque sa réserve de cocaïne dans la croix qu'elle porte en bandoulière ne se contente pas de narguer son comparse. Elle le manipule. Pour elle, Sebastian est un sex-toy posé "entre [ses] mains expertes", dit-elle. Un pantin qu'elle ridiculise, une flûte à champagne à la main.

Kathryn est sublime car elle n'est pas simplement désinvolte, mais blessée, vulnérable, amère. "C'est moi la plus grande baisée pour compte des beaux quartiers" explique-t-elle à un Valmont venu lui faire des leçons de morale. Ses manipulations à lui sont bien pires. Et pourtant, c'est elle que l'on dépeint en garce, en "putain", en "salope" ou en nympho. En réponse à cette misogynie, elle fait de son corps une arme. Pas besoin de tours de magie pour moucher le macho, une punchline suffit : "je ne baise pas avec les losers".

Spoiler alert : sa déconfiture sera le fruit non pas de Valmont, mais d'Annette, âme revancharde devenue garce à son tour - le regard froid, sûre d'elle, impitoyable, victorieuse. En fin de parcours, la caméra s'attarde sur le visage de Merteuil et ce sont les paroles du hit Bitterweet Symphony qui résonnent : "I can't change". Un aveu de faiblesse ? L'inverse, plutôt. Garce et fière de l'être, Merteuil est le sexe fort. A l'heure où le "bitch power" a envahi la pop culture, on la redécouvre, on jubile, et l'on prend note.