J'ai testé les poèmes à murmurer à l'oreille de son bébé

J'ai testé pour vous : lire des poèmes à mon bébé
J'ai testé pour vous : lire des poèmes à mon bébé
On lit souvent des histoires aux tout·e petit·e·s. Des récits qui vont vite, avec des images qui les éveillent. Marcella, sophrologue et autrice, a eu l'idée d'écrire des poèmes qu'on leur murmurerait à l'oreille. Pour créer un lien unique, et aussi les apaiser. J'ai voulu essayer.
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Ma fille a dix mois et elle est facile. Elle dort bien, elle mange bien, elle pleure peu et sourit souvent. En plus de ça, elle est belle et sûrement précoce. D'aucuns diraient que l'objectivité a quitté le navire il y a bien longtemps et de façon définitive : ils·elles auraient raison. En réalité, je n'ai pas à me plaindre. Enfin, jusque-là. Car figurez-vous - et personne ne m'avait prévenue ou du moins je n'ai pas voulu écouter - que maintenant, elle parle. Enfin... elle "parle" : elle pousse un cri extrêmement strident qui retourne mes tripes et celles des voisins dès qu'elle s'y met. Pour un rien d'ailleurs.

Elle aperçoit son hippopotame rose préféré flotter dans la bassine qui lui sert de bain, elle crie. Elle se met debout en manquant de renverser la table basse et tout son contenu au sol, elle crie. Elle déchire tous les magazines et fout des quantités astronomiques de bouts de papier glacé à la bouche, elle crie. Des cris de joie, hein, mais des cris quand même. Je ne sais pas si vous avez déjà entendu le bruit que font les bonobos dans la forêt équatoriale pour se repérer et communiquer ? C'est à peu près pareil, les poux en moins. Et dans un appartement de 44m2 (d'où la bassine), c'est tendu.

L'élément déclencheur

Dimanche, on a atteint le paroxysme. On rentrait d'une balade à laquelle elle avait succombé, s'endormant profondément dans la poussette. Son mal de dent semblait contrôlé, son rhume aussi (je ne vous épargne aucun détail). C'est donc avec une naïveté certaine que je me suis dirigée vers mon lit à moi après l'avoir couchée, pour faire une sieste "bien méritée", lançais-je à mon partenaire, comblée.

Sauf qu'apparemment pas : à peine ma tête se posait-elle sur l'oreiller que j'ai entendu le son reconnaissable parmi mille qui émanait de sa chambre. "Hiiiiiiiiiiiii ! Hiiiiiiiiiiii ! Hiiiiiiiiii !". Je me suis traînée jusqu'à son lit à barreau et je l'ai vue, debout parmi ses peluches, fière comme une papesse de s'être levée solo, me souriant de ses trois dents telle une pirate irrésistible car trop mignonne - et en même temps un peu machiavélique. J'ai donc fait ce que tout parent intransigeant sur les limites imposées à l'enfant aurait fait : j'ai craqué et je l'ai embarquée avec nous.

Dix minutes plus tard, aux "hi ! hi !" s'ajoutaient des "ho ! ho !". Il fallait bien nous montrer à quel point elle était contente d'avoir gagné, et surtout de pouvoir se mouvoir dans un lit si grand pour elle toute seule (le fait que nous soyons deux adultes à l'occuper n'avait pas l'air de la déranger tant que ça dans ses déplacements). Jetez-moi la pierre : j'en avais ras-le-bol de ses roulades sur mon visage et autres babillages, je voulais dormir. Mais là, même avec la technique ultime pour la calmer, aka Three Little Birds de Bob Marley, rien à faire. Stress, détresse, fatigue de ce côté de la pièce.

Quand soudain, une idée.

Poèmes au creux de l'oreille

"Tes tout petits pied"
"Tes tout petits pied"

Je me suis souvenue d'un livre reçu un peu avant l'été : des poèmes à lire aux bébés. Ou plutôt, murmurés dans leurs toutes petites oreilles, chuchotés comme un sourire, comme une caresse. Un recueil intitulé sobrement Poèmes à murmurer à l'oreille des bébés (de 9 secondes à 9 mois et au-delà...), édité par Les Venterniers, et rédigé par l'autrice Marcella, sophrologue et écrivaine, en collaboration avec l'illustratrice Marie Poirier. Des textes courts qui rythment autant notre flot de paroles que notre respiration, et permettent, c'est garanti, de partager un moment privilégié entre conteur·se et auditeur·ice. Ou dans le cas présent, entre maman et petite monstresse adorable.

Je me suis dit que c'était l'occasion ou jamais d'essayer. J'ai donc choisi celui qui me plaisait le plus, et j'ai installé ma fille dans mes bras ; moi assise sur la couette contre un oreiller, elle face contre ma poitrine. J'ai susurré dans son oreille :

"Toi, tes tout petits pieds, tes toutes petites jambes, ton tout petit bassin, tes toutes petites fesses. Toi, ton tout petit ventre, ton tout petit dos, ton tout petit thorax, tes tout petits bras, tes toutes petites mains. Toi, tes toutes petites épaules, ta toute petite nuque, ton tout petit cou. Toi, ton tout petit menton, ta toute petite bouche, tes toutes petites oreilles, tes toutes petites joues, ton tout petit nez, tes tout petits yeux, ton tout petit front, ton tout petit crâne. Toi, ton immensité".

Elle m'a regardée avec insistance, les lèvres entrouvertes, un "ho !" s'échappant de sa "toute petite bouche". Comme si elle en redemandait. J'ai recommencé, plus doucement, en touchant du bout de mon doigt chaque partie de son corps. Son ventre l'a fait rigoler, sa nuque l'a fait sourire, sa joue l'a fait se frotter les yeux, et poser sa "toute petite tête" contre mon épaule. A la troisième lecture, un (pas si) petit ronflement s'échappait de son nez dans mon cou, et cette fois, c'est moi qui avais gagné. Mais je n'ai pas eu le coeur à la remettre dans sa chambre. La sieste n'en a été que plus douce.

Instants suspendus

Alors attention, aussi magique l'anecdote semble-t-elle, l'astuce n'est pas miraculeuse. Je peux dire avec certitude que ça ne marche pas à tous les coups si on cherche le silence et l'apaisement. J'ai remis le couvert deux jours après avec un autre poème, elle a fait des vocalises pendant trente minutes, visiblement inspirée. Mais ce qui fonctionne, et la raison pour laquelle Marcella a écrit ces lignes, c'est le lien qu'on crée avec son bébé.

Un instant suspendu où il·elle nous écoute, nous sent, nous regarde. Une connexion unique qu'on partage à deux ou à trois, voire à plusieurs si la famille s'agrandit. C'est précieux ces moments-là, et on les chérit, même éclatée à quatre heures du matin entre deux biberons ou tétées. Quand il·elle pose sa "toute petite main" sur notre grand visage, on fond. Et souvent, c'est nous qui en redemandons.

Alors, la prochaine fois qu'elle sera un peu excitée, ou que je voudrais simplement interagir autrement qu'en la regardant (gaga) balancer des bouts de pain de sa chaise haute, je m'en remettrai à la poésie et à ses nombreuses vertus sur les petit·e·s. Et qui sait, peut-être que d'ici quelques années, on récitera toutes les deux les vers de l'Immensité.

Poèmes à murmurer à l'oreille des bébés (de 9 secondes à 9 mois et au-delà...)

Un livre de Marcella et Marie Poirier, éd. Les Venterniers. 20 euros