"Une fois, je me suis réveillée avec un oreiller sur la tête"

"Une fois, je me suis réveillée avec un oreiller sur la tête"
"Une fois, je me suis réveillée avec un oreiller sur la tête"
A l'occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, Raphaëlle, 38 ans, nous raconte la relation qu'elle a vécue avec l'homme qui a failli la détruire. Et ce qui lui a permis de s'en sortir. Un récit brut et bouleversant.
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"C'était une de mes premières histoires, ou en tout cas, la première vraiment sérieuse. Je l'ai rencontré à 20 ans, en 2003, et je l'ai quitté à 25. On était étudiants tous les deux à l'époque. Tous les deux en prépa mais pas dans la même classe. Lui et son meilleur ami avaient une espèce d'aura irrésistible, tout le monde les trouvait beaux, intelligents... Au début, je n'ai pas compris pourquoi il s'est intéressé à moi. Je n'ai jamais trop eu confiance en moi.

On s'est mis ensemble rapidement. Ça s'est fait à une soirée, comme ça. Immédiatement, c'est devenu très fusionnel. Je dormais chez lui quasi toutes les nuits. Et puis, quand je rentrais dans ma famille, il m'appelait, éméché, vers 2-3 heures du matin. Ce que je prenais alors comme une démonstration d'affection et d'attention était en réalité déjà très problématique, mais je ne m'en rendais pas forcément compte. Il me disait : 'T'es où ? C'est pas normal que tu sois pas là ! Ta famille, c'est moi maintenant, c'est pas eux'.

Ça a été très calme, très beau, très passionnel pendant un mois - à part ces appels. Au bout de ce mois, il y a eu une soirée avec sa bande de potes. Une soirée qui a tout fait basculer.

On avait bu, et au détour d'une blague salace que l'un de ses amis a faite, une blague de cul dont je ne me souviens plus du propos aujourd'hui, son expression a changé, ses yeux sont devenus terrifiants. J'ai eu l'impression qu'il réalisait à ce moment-là que j'avais eu une vie avant lui. Alors même que la blague en question ne me concernait pas. C'est comme si il s'était transformé, complètement."

"Il faut que tu partes immédiatement"

"Je ne sais pas ce que ça a déclenché mais un truc terrible, qui, de toute façon, avait toujours été là, en lui. Dans la foulée, j'ai été témoin d'un déversement de violence incompréhensible. Au départ, c'était contre lui-même. Une jalousie telle qu'il s'est fait du mal physiquement. J'en ai parlé à une amie qui sortait d'une relation toxique. Elle m'a tout de suite dit : 'Il faut que tu partes immédiatement'. Elle, avait identifié ce qui se passait.

Mais je suis restée. Car évidemment, le lendemain, mon ex-conjoint était tout mielleux, tout plein d'excuses, à me dire 'je ne comprends pas ce qui m'a pris'. Du coup, on se dit que c'est un accident de parcours, que ça n'arrivera plus, que c'est parce qu'il avait bu... Alors que mon amie qui avait sonné la sonnette d'alarme avait raison. Pendant des années, elle m'a répété : 'Il faut que tu te casses, il faut que tu t'en ailles, il va te détruire'. Je ne voulais pas l'écouter. A tel point que j'ai failli la perdre.

Mon ex-conjoint avait un vrai problème de dépendance à l'alcool sur lequel il n'y avait pas de mot, pas d'étiquette. Parce qu'on se dit qu'on est jeune, que c'est cool de boire et que c'est normal de se mettre des mines 2 ou 3 fois par semaine.

Parallèlement à ça - et encore une fois, je me ne m'en suis rendu compte que bien après - mon petit cercle de proches à moi a peu à peu disparu au profit du sien. Je ne voyais plus trop mes amis. Il les critiquait, il m'isolait."

"Des accusations dégueulasses, une jalousie interminable, des insultes..."

"Parmi les gens que l'on continuait de côtoyer, personne ne savait ce qu'il se passait réellement lorsqu'il avait bu et que j'étais seule avec lui. Quand on était en groupe, c'était plutôt sous contrôle, son comportement était plutôt 'bon enfant'. Mais dès qu'on se retrouvait tous les deux, parfois même juste après avoir fermé la porte d'un appartement que l'on quittait pour rentrer chez nous, c'était fini.

C'étaient des accusations dégueulasses, une jalousie interminable, des insultes. Il me voyait discuter avec un copain et me lâchait : 'Je suis sûr que vous avez fait des trucs dans les chiottes'. Il passait son temps à me rabaisser, à critiquer mon physique, à critiquer ma famille avec qui c'était compliqué.

Un des trucs un peu pervers, d'ailleurs, c'est que j'étais ravie d'emménager avec lui car cela me permettait de m'éloigner de ma famille, justement. C'était plus confortable, d'abord, d'être avec lui, dans sa famille à lui. Plusieurs fois au cours des 5 ans passés ensemble, j'ai voulu le quitter, partir de l'appartement. Mais j'avais le sentiment d'être coincée. Puisque j'avais déménagé de chez mes parents, ce qui ne s'était pas fait facilement, je me disais que je leur 'devais' de rester un peu.

Je me souviens d'un soir où j'ai commencé à me confier, à leur raconter que ça se passait mal, qu'il buvait trop, que cette nuit, j'allais même dormir chez une amie. Ma mère m'a tenu un discours culpabilisateur auquel je ne m'attendais pas du tout : 'tu ne peux pas le laisser dans cet état-là', m'a-t-elle dit, 'il faut que tu rentres et que tu t'occupes de lui'. J'y suis retournée, et ça ne s'est pas très bien passé..."

"J'ai dû sauter par la fenêtre car la police n'est pas venue"
"J'ai dû sauter par la fenêtre car la police n'est pas venue"

"J'ai dû sauter par la fenêtre car la police n'est pas venue"

"Au cours de notre relation, ça a été des nuits et des nuits et des nuits de cauchemars, de cris, des coups dans les murs. Il y a une fois où je me suis réveillée avec un oreiller sur la tête. Quand il rentrait de soirée, il se mettait dans le lit et faisait exprès de me pousser avec ses pieds, ses genoux. Parfois, on se battait quasiment.

Pourtant, je me persuadais que s'il voulait vraiment me frapper, ça ferait longtemps qu'il m'aurait démolie, parce qu'il était très fort physiquement. Un mécanisme de relativisation constante que je ne comprends toujours pas à ce jour.

Un seul de ses potes a senti qu'il se passait des choses anormales, et m'a hébergée deux fois lorsque je me suis échappée du domicile conjugal. Dont une, où j'ai dû sauter par la fenêtre du premier étage après avoir appelé la police qui n'est jamais venue. Ce soir-là, il était violent, il me faisait peur. Il bloquait l'entrée et je ne pouvais pas sortir, la fenêtre était la seule issue. Les forces de l'ordre, je les avais appelées affolée. Les policiers m'ont répondu : 'Mais pourquoi vous l'avez laissé rentrer ?'. Je leur ai répliqué qu'il avait les clés : c'était chez lui, aussi.

Ma porte de sortie de cette relation s'est dessinée lorsque j'ai recommencé à faire des choses par et pour moi-même. J'étais en fac d'Histoire, et j'ai changé de voie pour préparer le CAPES d'Anglais. La même année, je m'étais inscrite à des cours de capoeira. J'ai rencontré de nouvelles personnes de mon côté, même s'il ne le supportait pas, me suspectait, fouillait dans mon agenda, dans mon téléphone. Et puis avec mes études, j'ai ressenti le désir d'aller passer plusieurs mois dans un pays anglophone. Il ne le voulait pas, mais je l'ai fait quand même.

Un mois avant que je parte, il y a eu mon anniversaire. Cette fois, je l'ai fêté non pas avec son groupe d'amis à lui mais avec mes nouveaux copains. Et il s'est révélé avec eux comme il était avec moi lorsqu'il avait bu. Notre ami commun, celui qui m'avait déjà hébergée, m'a conseillé de partir de la soirée en me disant qu'il le gérerait, qu'il le forcerait à dormir chez lui. Je suis rentrée soulagée, jusqu'à ce que j'entende la clé dans la serrure. C'était mon ex.

J'ai appris qu'il avait tenté de se battre avec mes invités. L'un d'eux lui a littéralement fait manger la terre, en l'immobilisant au sol. Et je crois que ça a été le déclic."

"Mettre une distance physique entre nous"

"Il a fallu que ça 'déborde', il a fallu que je me rende compte, presque de l'extérieur, de ce qu'il se passait normalement chez moi. Que je devienne spectatrice de ce que je vivais au quotidien, en quelque sorte, pour décider de partir. Je l'ai quitté le lendemain. Une semaine après cet événement, je prenais l'avion pour l'Irlande et rencontrer la famille chez qui j'allais devenir au pair. J'ai pu m'en aller loin. Mettre une distance physique entre nous.

Après, ça n'a pas été aussi simple. Sa mère par exemple, m'a appelée en me disant grosso modo qu'elle comprenait que c'était difficile, mais que tant qu'il ne m'avait pas défoncé la tronche à coups de poing comme elle l'avait vécu, elle, avec le père de mon ex, je n'avais pas de vraies raisons de partir, parce que ce n'était pas si atroce.

On a aussi continué, avec lui, à s'envoyer des messages sur Facebook de temps en temps pendant un long moment. Je l'ai seulement enlevé de mes contacts 4 ans après notre rupture, et je me suis débarrassée de ses lettres plus tard. Car elles étaient magnifiques ; il était brillant. C'est le propre des manipulateurs."

"Mettre de la distance physique entre nous"
"Mettre de la distance physique entre nous"

"J'ai encore des réflexes de panique"

"Je pense que ce qui m'a donné la force de ne pas retomber dans ses bras à mon retour de voyage, c'est aussi que j'étais tombée amoureuse de quelqu'un d'autre, là-bas. Que je me suis rendu compte qu'il y avait autre chose, d'autres relations. Que la vie ce n'était pas forcément comme je l'avais expérimentée avec lui.

Et puis, le fait que les derniers temps de notre couple, il ne s'excusait même plus de ses violences, ça a joué. Il retournait la situation. Il me disait : 'Je ne me souviens pas d'avoir fait ça, qu'est-ce qui me prouve que ce n'est pas toi qui inventes ? Que ce n'est pas toi qui es folle ?'.

Treize ans plus tard, lorsque mes compagnons sont alcoolisés, j'ai encore des réflexes de panique. J'ai instantanément des palpitations, je commence à avoir froid, j'ai la poitrine qui explose, je vais aux toilettes toutes les deux minutes. Ça réveille un traumatisme.

Un jour, alors que j'étais avec un homme avec qui j'ai eu une relation saine et respectueuse pendant 6 ans, ce dernier est rentré un peu tard et le bruit de la clé dans la serrure m'a démolie. Il y a une autre fois où il a imité quelqu'un de saoul en s'affalant un peu sur moi, et j'ai fondu en larmes. Ça n'invoquait même pas de souvenirs précis, mais ça provoquait des réactions physiques immédiates."

"Verbaliser, ça fait mal, mais c'est nécessaire"

"Quand on vit ce genre de relations, on est dans une sorte d'immobilisme. On est persuadée qu'il va changer, que ça va s'arranger.

Il ne faut pas faire confiance à l'autre, jamais, mais se faire confiance à soi. Il y a une vie meilleure et on la mérite. Il y a d'autres relations. Personne ne mérite de relation violente et toxique. Ce n'est pas normal d'être traitée comme ça, et le problème ne vient jamais de soi : on n'est pas responsable de ce que fait l'autre.

Personnellement, j'ai eu longtemps du mal à être seule et je dois être honnête : je ne sais pas ce que ça aurait donné si, à mon retour d'Irlande, nous avions été célibataires tous les deux. Par ailleurs, ça ne fait pas très longtemps que je me revendique comme féministe et que je m'intéresse à ces combats-là, et ça ne fait pas très longtemps que je regarde et nomme cette relation pour ce qu'elle est. J'avais tellement de copines qui vivaient ce genre de choses à l'époque que j'estimais que c'était sûrement normal.

Et puis, j'ai mis le nez dedans. J'ai regardé des documentaires, entendu parlé de la zone grise. Et je me suis rendu compte qu'il y avait de l'abus physique, de l'abus psychologique, des violences, dans ce que j'avais vécu de 2003 à 2008.

Aujourd'hui, je réalise que le jour où on arrive à poser des mots dessus, à verbaliser, ça fait mal, mais c'est nécessaire. C'est un premier pas vers la guérison."

- Si vous êtes victime ou témoin de violences conjugales, appelez le 3919. Ce numéro d'écoute national est destiné aux femmes victimes de violences, à leur entourage et aux professionnels concernés. Cet appel est anonyme et gratuit.

- En cas de danger immédiat, appelez la police, la gendarmerie ou les pompiers en composant le 17 ou le 18.