"Ils ont détruit ma vie" : Fatima, la mère d'élève agressée par un élu RN, témoigne

Fatima, mère de famille violemment interpellée.
Fatima, mère de famille violemment interpellée.
Après avoir été violemment interpellée par l'élu RN Julien Odoul, qui a exigé d'elle le retrait de son voile (face à son enfant), la mère de famille Fatima témoigne de son expérience.
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C'est un fait qui secoue l'actualité et génère les débats les plus enflammés. Le 11 octobre dernier, Fatima, mère de famille portant le voile, se rend à l'Assemblée nationale auprès de la classe de son fils afin de leur expliquer le fonctionnement de l'institution démocratique. Mais soudain, un député la prend à partie : il s'agit de Julien Odoul, membre du Bureau du Rassemblement National. Ce dernier exige de la maman le retrait de son voile "au nom des principes républicains". Un malaise s'ensuit. Le fils de Fatima se met à pleurer. Elle l'enlace. Les membres du Rassemblement National diront de son voile qu'il est une "provocation islamiste".

Alors que ces quelques minutes ont suscité bon nombre de protestations et de débats, Fatima sort aujourd'hui du silence et témoigne de son expérience au Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). De son arrivée à cette séance plénière du Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, sortie scolaire auquel son fils participe et qu'elle accompagne, à l'accueil virulent qu'elle a vécu en sortie d'Assemblée, après "l'incident". Un récit placé sous le signe de la tristesse et de la révolte. "Les enfants sont venus là pour apprendre : qu'ont-ils appris ?", s'interroge-t-elle aujourd'hui.

"La seule chose que j'ai vue, c'était la détresse des enfants"

Au Collectif, Fatima relate les conséquences qu'a eu cette agression verbale sur sa vie. Au départ, elle ne souhaitait pas être l'accompagnatrice de cette excursion scolaire - c'est une maîtresse qui a insisté. Les enfants et elle ne devaient rester qu'une dizaine de minutes au Conseil régional. "On était dans un coin ; je pensais même que personne ne pouvait nous voir", précise-t-elle même. Mais soudain, elle entend une phrase dans l'assistance : "au nom de la laïcité". Puis des personnes qui crient et s'énervent. Quand Julien Odoul la prend à partie, la mère de famille reste impassible. C'est avant tout les enfants qu'elle regarde. Ceux-ci, confus, s'agitent et se retournent vers elle.

"J'étais là sans être là. La seule chose que j'ai vue, c'était la détresse des enfants. Ils étaient choqués et traumatisés. Et il ne fallait pas que je cède : si moi je panique, les enfants auraient été encore plus traumatisés", explique-t-elle. Elle rassure alors les enfants en leur disant que tous les élus ne sont "pas d'accord" avec le représentant du Rassemblement National - tandis que certains d'entre eux l'incitent à rester "pour ne pas donner raison à Julien Odoul".

Mais lorsque son jeune fils lui saute dans les bras, elle ne supporte plus la situation. Et finit par prendre la sortie. Elle raconte : "J'avais les larmes qui commençaient à monter. Quand j'ai vu mon fils en train de craquer, j'ai dit [aux conseillers] que je ne pourrai plus rester. Je tremblais de la tête aux pieds et je me sentais en train de tomber".

Mais en sortant de l'hémicycle, elle tombe sur l'ancienne élue Front National Karine Champy. Celle-ci hausse la voix et lui dit alors : "vous êtes contente ?! Vous avez réussi votre coup ?". Avant de surenchérir : "Vous allez voir, on va gagner. Les Russes vont arriver ! [...] Tu veux que je te pousse, c'est ça ?!". Une seconde prise à partie qu'elle juge particulièrement agressive. "Elle gesticulait beaucoup, et était à la limite de me bousculer. Je suis sûre qu'elle voulait me provoquer physiquement pour que je réagisse", raconte-t-elle encore au CCIF à propos de cette image qui "[la] hante".

"Ils ont détruit ma vie", achève simplement Fatima au sujet de ces élus véhéments. Plus précisément, elle affirme que Julien Odoul a "détruit" le suivi qu'elle consacrait "indirectement" aux élèves de cette classe. Certains, d'origine immigrée, pensaient "que la France était contre eux et qu'ils étaient rejetés". Et elle tentait de les rassurer. Aujourd'hui, l'accompagnatrice se dit "fatiguée" et aimerait reprendre une vie normale. Elle pense à son fils, qu'elle taquine (en lui disant "qu'il est devenu une star") mais dont elle s'inquiète également - il est actuellement suivi par une psychologue et ses nuits sont très agitées. "Ce qu'il m'a dit, quand il a pleuré, c'est qu'il avait l'impression que tout le monde était contre moi", se souvient-elle enfin.

Pour cette mère de famille, une chose est sûre désormais : elle ne compte pas se laisser faire. "Je comprends maintenant pourquoi les autres mamans voilées ne participent pas aux sorties scolaires. J'ai senti un rejet que je n'avais pas senti avant. Et cela va avoir des conséquences". A l'écouter, un tel accueil ne peut susciter que "la rage et la haine".

Et Fatima n'est pas la seule à s'en inquiéter. Une pétition vient d'être lancée à l'adresse d'Emmanuel Macron. Intitulée "Jusqu'où laisserons-nous passer la haine des musulmans ?", ce texte demande au président de la République de "condamner publiquement l'agression dont cette femme a été victime devant son propre fils et de dire, avec force, que les femmes musulmanes, portant le foulard ou non, et les musulmans en général ont toute leur place dans notre société". Cette tribune a déjà recueilli plus de 30 000 signatures. Et parmi elles, celles d'Omar Sy, Nekfeu, Guillaume Meurice, Rokhaya Diallo, Géraldine Nakache ou encore Mathieu Kassovitz.

Suite à cette polémique, le Premier ministre Edouard Philippe a rappelé ce mardi (15 octobre) à l'Assemblée nationale que rien n'interdisait le port du voile "quand on accompagne une sortie scolaire."