Féminisme : faut-il avoir peur de 2015 ?

Féminisme : faut-il avoir peur de 2015 ?
Féminisme : faut-il avoir peur de 2015 ?
Dans cette photo : Emma Watson
L’année 2014 a-t-elle été celle de l’avènement des idées féministes ? Du vibrant discours d’Emma Watson à la tribune de l’ONU en passant par l’adoption de la loi sur l’égalité femmes-hommes, jamais jusqu’ici la lutte contre les inégalités entre les sexes n’avait bénéficié d’une telle portée dans les médias. Avant un possible retour de bâton en 2015 ?
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N'en déplaise aux lecteurs du Time Magazine qui, en novembre dernier, ont voté massivement pour bannir le terme " féministe " du vocabulaire pour l'année à venir, 2014 fut incontestablement l'année où le combat pour l'égalité des droits entre hommes et femmes est devenu une question de société. " S'il y a bien une chose qui a distingué 2014 des années précédentes, c'est l'écho médiatique donné aux sujets féministes, constate sur son blog Les Martiennes la journaliste Myriam Levain. Habituellement cantonnés aux entrefilets des journaux, ils se sont payé le luxe d'occuper l'espace régulièrement, à travers des dossiers voire des couvertures dans les magazines. Si les Femen avaient amorcé le boulot - pour de bonnes ou de mauvaises raisons, elles ont donné un coup de projecteur sur ces sujets - elles se sont fait emboîter le pas cette année par diverses popstars qui ont probablement fait plus pour la popularisation de la cause que le militantisme quotidien de toutes les féministes les plus convaincues. [...] Cette année aura donc été celle d'une tournée ultra-féministe de Beyoncé, d'une campagne "I am not bossy, I am the boss" relayée par des célébrités américaines, d'une prise de conscience féministe pour Taylor Swift ou encore d'un coming out féministe de Pharrell. Toutes ces initiatives reflètent la disparition progressive de la frilosité entourant le concept de féminisme, trop souvent associé à de l'agressivité. "

En France aussi, l'année 2014 a été marquée par des avancées en matière de droits des femmes : l'adoption cet été de la loi sur l'égalité réelle entre les hommes et les femmes, le lancement en grande pompe de Macholand.fr ou encore l'écho médiatique rencontré par la campagne d'Osez le féminisme contre le harcèlement de rue ou celle du collectif Georgette Sand contre la " Woman Tax " semblent indiquer qu'enfin, le féminisme est entré dans les moeurs et n'est plus considéré comme un gros mot.

Mais si 2014 a été une année faste pour le féminisme, faut-il pour autant en conclure que 2015 poussera un peu plus en avant le combat pour l'égalité entre hommes et femmes ? Dans un article paru sur Slate.com, la journaliste Amanda Marcotte ne cache pas ses craintes : " Ce dont je suis sûre, c'est que la trajectoire du féminisme tend à être cyclique. Les multiples frénésies d'énergie féministe dans l'histoire américaine ont toujours été suivies par une résurgence d'idées anti-féministes. La Seconde Guerre mondiale a donné aux femmes beaucoup d'indépendance, mais elle a été suivie par les années 1950 " tradi " qui ont renvoyé les femmes à la cuisine et [...] l'essor du féminisme dans les années 1990 est retombé avec l'essor de la droite religieuse de l'ère Bush. "

La tendance féministe va-t-elle donc continuer à se développer en 2015 ? Revue des raisons qui nous laissent espérer que 2015 sera aussi une année féministe.

Le grand come-back d'Hillary Clinton

2015, ce sera son année. Si pour l'heure, Hillary Clinton, 67 ans, n'est pas encore officiellement candidate à l'investiture démocrate en prévision de l'élection présidentielle de 2016, ça ne saurait tarder. Récemment élue personnalité la plus admirée des Américains, l'ancienne secrétaire d'État de Barack Obama pourrait bien, si elle se présente aux primaires démocrates, être la première femme à faire son entrée à la Maison-Blanche dans un autre rôle que celui de première dame. D'ailleurs, selon un sondage paru le 29 décembre, si l'élection avait lieu en ce moment, Hillary Clinton remporterait 54% des suffrages contre 41% pour le républicain Jeb Bush, frère cadet de George W.


Ce qu'on peut craindre en 2015 : qu'après le bilan en demi-teinte du second mandat de Barack Obama, les Américains préfèrent élire Jeb Bush à la présidence américaine. Républicain conservateur converti au catholicisme, Jeb Bush, 61 ans, est proche des lobbies des armes à feu, et est fermement opposé au mariage gay, ainsi qu'à l'avortement.

IVG, violences faites aux femmes : des avancées, mais...

2014 a été l'année de nombreuses avancées en matière de droits des femmes. En France, la loi sur l'égalité hommes-femmes portée par Najat Vallaud-Belkacem réaffirme la volonté du gouvernement de lutter contre les stéréotypes sexistes, de défendre la parité en entreprise et de renforcer le dispositif de protection des victimes de violences conjugales. Quarante ans après la loi Veil, 2014 a également été l'année de réaffirmation du droit des femmes à disposer librement de leur corps. La loi sur l'égalité supprime la notion de " situation de détresse " pour justifier une demande d'avortement et étend le délit d'entrave à l'IVG. La justice peut ainsi sanctionner le simple fait d'" empêcher de s'informer ", notamment sur Internet, sur le droit à l'avortement. Les faux sites d'information lancés par des militants anti-avortement et épinglés sont donc désormais passibles de poursuites.

Ce qu'on peut craindre en 2015 : que la résurgence de la parole réactionnaire, symbolisée en France par le succès en librairie du Suicide français d'Éric Zemmour, ne finisse par entraver les droits des femmes. Comme en Espagne, où le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy souhaitait faire passer une loi réduisant considérablement les possibilités pour les femmes espagnoles de recourir à l'IVG.

L'égalité professionnelle, bientôt une réalité ?

Autre mesure phare du projet de loi sur l'égalité réelle entre les femmes et les hommes promulguée en 2014 : celle instituant l'égalité professionnelle et la parité en entreprise. Désormais, les entreprises ne respectant pas les dispositions sur l'égalité professionnelle ne pourront pas soumissionner aux marchés publics ou aux délégations de service public. Les établissements publics industriels et commerciaux, comme les théâtres nationaux ou la Banque de France, ainsi que les chambres de commerce et d'industrie devront aussi respecter la parité dans leurs organes de décision. Les fédérations sportives auront quant à elles jusqu'en 2020 pour avoir au moins 40% de femmes dans leurs instances dirigeantes, sous peine de perdre leur agrément.

Ce qu'on peut craindre en 2015 : que les dispositions visant à instaurer la parité dans le monde du travail restent parole d'Évangile. Selon un récent rapport de l'Organisation internationale du travail (OIT), en Europe, le salaire moyen des femmes est toujours à inférieur de 18,9% à celui des hommes. La France ne fait guère mieux que la moyenne européenne, puisque les femmes sont payées en moyenne 25% de moins que leurs homologues masculins. La parité dans le monde du travail n'est d'ailleurs pas prête d'arriver, si l'on en croit un rapport publié en octobre par le Forum économique mondial (EFW), dans lequel les chercheurs estiment que l'égalité hommes-femmes au travail ne sera pas atteinte avant 2095.

L'avènement du " féminisme pop "

2014, c'est aussi la première année où les stars se sont fièrement revendiquées féministes. Mais de Lena Dunham à Beyoncé, en passant par Taylor Swift, c'est l'engagement d'Emma Watson qui a le plus marqué les esprits. Fraîchement nommée ambassadrice de bonne volonté à l'ONU Femmes, l'actrice de la saga Harry Potter a fait le 21 septembre dernier un vibrant éloge du féminisme à la tribune des Nations Unies à l'occasion du lancement de la campagne " HeForShe ", qui vise à impliquer les hommes dans la lutte pour l'égalité des sexes.

Ce qu'on peut craindre en 2015 : que le combat pour l'égalité ne finisse par lasser les stars qui jusqu'ici se revendiquaient féministes, et que le phénomène du " féminisme pop " et, il faut l'avouer, un peu intéressé, de Beyoncé et autre Miley Cyrus ne donne raison à ceux qui ne voient dans la lutte pour l'égalité entre les sexes qu'un simple effet de mode.

Malala Yousafzai, porte-parole des femmes dans le monde

Le 9 octobre 2012, alors qu'elle se rendait à l'école en bus scolaire dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, au nord-ouest du Pakistan, Malala Yousafzai, 15 ans, est attaquée par les talibans. Reprochant à l'adolescente son engagement en faveur de la scolarisation des filles dans le pays, les terroristes lui tirent une balle dans la tête. Deux ans presque jour pour jour après la tragédie, le comité Nobel a décerné à Malala le prix Nobel de la paix pour récompenser son combat pour l'éducation pour les droits des femmes. Un message d'espoir pour toute la société civile pakistanaise, mais aussi un prix hautement symbolique, puisque Malala devient, à 17 ans, la plus jeune lauréate du prix Nobel pour son engagement en faveur des droits des femmes.

Ce qu'on peut craindre en 2015 : si la remise du prix Nobel de la paix à Malala est évidemment une excellente nouvelle, elle ne doit pas éclipser le triste sort réservé aux femmes dans de nombreuses régions du monde. Comme en Inde, où une femme est violée toutes les vingt minutes. Ou en Arabie saoudite, seul pays qui interdit encore aux femmes de conduire sans le consentement de leur tuteur. 2015 ne doit pas non plus être l'année de l'oubli pour les 200 lycéennes nigérianes enlevées en avril dernier par la secte islamiste Boko Haram. Il y a huit mois, leur kidnapping avait suscité une très vive émotion et un hashtag, #BringBackOurGirls, relayé des millions de fois sur les réseaux sociaux. De Carla Bruni à Michelle Obama, en passant par Valérie Trierweiler, de nombreuses personnalités s'étaient aussi exprimées pour réclamer leur libération. Pourtant aujourd'hui, plus rien. On espère que la fin de 2014 ne signifie pas pour autant la fin de la mobilisation internationale.