"Tenacious" : le fanzine qui donne la parole aux prisonnières américaines

La journaliste et écrivaine Victoria Law a aidé des prisonnières à travers tout le continent américain à publier le fanzine "Tenacious" pour qu'elles puissent faire entendre leurs voix et dénoncer les problèmes qu'elles rencontrent derrière les barreaux en tant que femmes.
A lire aussi

Avant la série carcérale Orange is the New Black, on ne pensait pas aux femmes quand on pensait à la prison. On pensait aux hommes, à leurs crânes rasés, à leurs bastons sanglantes. On pensait au film Le Prophète, à Prison Break, ou aux Poings contre les murs. La prison était un univers aussi glaçant que fascinant, mais vierge de la moindre trace d'oestrogène. On savait bien évidemment qu'il y avait aussi des femmes en prison, mais on n'y réfléchissait pas et on n'en entendait pas parler. Il n'y avait quasiment aucun témoignage, oral, écrit ou filmique, de ce que c'était que d'être une femme derrière les barreaux.

Face à ce silence, un groupe de femmes prisonnières dans l'Oregon a décidé en 2003 de faire entendre leurs voix en créant un fanzine (un journal libre souvent spécialisé autour d'un sujet). Elles s'étaient rendues compte en lisant les fanzines existants, qui étaient exclusivement masculins, que certes, elles se retrouvaient sur certains points dans ces témoignages comme la dureté de l'enfermement, la violence ou la discrimination raciale mais que certaines problématiques étaient propres à leur sexe, et donc passées sous silence. Elles ont contacté la journaliste Victoria Law, auteur de "Resistance Behind Bars: The Struggle Behind Incarcerated Women", pour qu'elle publie de l'extérieur un fanzine où les femmes incarcérées pourraient s'exprimer. Victoria Law a accepté. "Comment aurais-je pu dire non?", explique-t-elle dans son interview pour Vice en mars 2016. Et Tenacious était né.

"On a dit aux femmes en prison que leurs vies ne comptaient pas, que leurs mots ne comptaient pas, et peu importe ce qu'elles feraient ou diraient, rien ne changerait cela" dit Law. "Que leurs histoires ou leurs mots soient mis en valeur est primordial pour qu'elles réalisent qu'elles sont capables d'agir pour faire changer des choses."

Law a créé une relation solide avec des prisonnières sur l'ensemble du territoire des Etats-Unis depuis son premier papier sur la réalité de l'univers carcéral pour une femme, écrit alors qu'elle n'était encore qu'à l'université. Elle fut l'une des premières à recueillir les confidences des détenues américaines et à dénoncer le silence déconcertant qu'on leur imposait. En effet, leurs tentatives pour protester contre les abus sexuels au sein des établissements, le manque de soins médicaux y compris pour les femmes enceintes ou atteintes de maladies graves, et les difficultés qu'elles ont à avoir accès à leurs enfants les exposaient à des risques importants : une perte de leurs droits, des allongements de sentences ou l'isolement. "Tenacious : Arts & Writings by Women in Prison" permet aux détenues à travers les Etats-Unis de raconter les affres de la vie de détenue. Le fanzine aborde des sujets délicats comme la grossesse derrière les barreaux, les abus sexuels commis par le personnel de la prison, la difficulté pour une femme de vieillir en prison, ou encore le violent traumatisme de devoir abandonner à l'adoption son nouveau-né. Le numéro pour la fête des mères est bouleversant : il nous montre la difficulté qu'ont ces femmes à garder un lien avec leurs enfants.

"Tenacious permet aux femmes de raconter leurs histoires avec leurs propres mots : ce n'est pas moi qui les écrit", explique Law. Ce zine, dont le 36e numéro est sur le point d'être publié, est envoyé de New York aux femmes partout en prison sur le territoire américain, jusqu'en Alaska. Une fois arrivé, il passe de femme en femme. Il permet de créer un lien entre elles et leur rend la parole. C'est essentiel aux yeux de Victoria Law, pour qui les conditions de vie des femmes emprisonnées ne dépendent pas seulement du système carcéral ou des politiciens, mais aussi des gens qui les écoutent et les soutiennent. Permettre aux détenues de s'exprimer sur leurs vies et de raconter leurs histoires, c'est aussi leur donner le pouvoir d'alerter les gens et de les sensibiliser alors qu'ils n'avaient jusqu'alors pas pensé à ce que voulait dire être une femme lorsqu'on vit dans une cellule. C'est une belle preuve de la vocation première des médias : faire évoluer les choses en informant, en permettant à ceux qu'on oublie de se faire entendre.

Pour commander un numéro de Tenacious (5 dollars l'un) ou faire un don, c'est par ici.