"The Goop Lab" de Gwyneth Paltrow ou les dérives du self-care

"The Goop Lab", ou les dérives du self-care
"The Goop Lab", ou les dérives du self-care
Dans cette photo : Gwyneth Paltrow
L'actrice et businesswoman Gwyneth Paltrow est de retour sur Netflix. Cette fois, la pro des astuces non-conventionnelles (et fortement déconseillées par les expert·es) envoie ses troupes bouffer des champignons hallucinogènes en Jamaïque ou se jeter dans l'eau glacée du Lac Tahoe après une session de yoga à poil dans la neige. Tout ça pour "optimiser son être". Clairement, la tendance self-care a des limites.
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Netflix l'a annoncé comme une docu-série, The Goop Lab n'est en réalité qu'une longue (et pénible) publicité pour la marque éponyme. Six épisodes d'une trentaine de minutes s'y succèdent et avec eux une bonne centaine de soupirs d'exaspération de ce côté de l'écran. Dès la bande-annonce, le projet fleurait bon les interprétations scientifiques approximatives (les services de santé britanniques alertent d'ailleurs sur ce qu'on y raconte) : c'est encore pire. On se retrouve nez à nez avec une bande de joyeux·ses collègues prêt·es à tout pour se faire remarquer par Gwyneth Paltrow, alias la gourou-in-chief. Et pleurer dans les bras d'inconnu·es qui les serrent fort après leur avoir filé un thé au psychotropes. Ça promet.

On vous place le contexte : Gwyneth Paltrow, dans un souci de jeunesse éternelle fatigant, souhaite dénicher les meilleurs moyens pour "optimiser son être". Elle réunit donc dans une grande pièce très lumineuse, dont les teintes pastels rappellent les plus sombres épisodes de Black Mirror, des soit-disant expert·es qui viennent vanter les mérites de leurs pratiques. A les écouter, ils et elles auraient mis le doigt sur LA façon de vivre plus longtemps, mieux, et plus en phase avec soi-même. Cette obsession californienne pour la longévité irrite, mais soit.

On découvre ainsi, entrecoupées à ces interviews, des séquences où une dizaine d'employé·es dévoué·es prennent part aux ateliers prônés par les invité·es, ainsi que des "cas d'étude", pour qui la vie aurait changé après ces expériences. Recette à l'américaine pour faire pleurer dans les chaumières oblige : on sort le vétéran d'Irak en choc post-traumatique qui ne retrouvera la volonté de vivre qu'après une thérapie à base de MDMA.

"Ce que nous essayons de faire à Goop, c'est explorer des idées qui peuvent sembler aller trop loin ou être trop effrayantes", affirme, un sourire angoissant vissé sur son visage, Elise Loehnen, directrice des contenus du groupe. Gloups. Pendant ce temps, les cobayes (baptisé·es les "goopers") continuent leur aventure, et Gwyneth de boire les paroles des charlatans.

Le New Age à son paroxysme

Alors attention, loin de nous l'idée de faire passer l'actrice devenue businesswoman pour une imbécile. Gwyneth Paltrow a peut-être du mal à comprendre ce qu'implique la mention "conseils médicaux" - elle écopera d'ailleurs d'une amende de 145 000 dollars pour publicité mensongère après avoir certifié que ses oeufs de jade étaient bon pour la santé - mais elle n'est pas stupide. En 10 ans, elle a réussi à transformer une newsletter de "trucs cool qu'elle achetait" en entreprise de 150 personnes dont la valeur atteint les 250 millions de dollars selon l'estimation la plus récente (2018), comme le rappelle Time Magazine. Une femme d'affaires de talent, donc.

Toujours est-il qu'elle ne connaissait pas la différence entre "vulve" et "vagin" avant l'épisode 3. Et que pour la boss d'une boîte qui oriente une bonne partie de sa stratégie de vente sur l'intimité des femmes, ça craint.

C'est sûrement l'épisode qui sort le mieux son épingle du jeu, d'ailleurs. The Pleasure is Ours ("Le plaisir est pour nous", en VF), aborde le plaisir féminin en s'appuyant sur le constat dramatique - mais juste - que les femmes connaissent très peu leur anatomie, et surtout ne savent pas toujours comment atteindre l'orgasme. Betty Dodson, nonagénaire qui maîtrise le sujet sur le bout des doigts, organise depuis les années 70 des sessions pour apprendre aux participantes à s'ouvrir au plaisir. Une démarche qui en dit long sur la place qu'on réserve à ce sujet dans la société.

Quelques salariées se retrouvent ainsi dans son antre, nues pour se libérer du tabou, installées en tailleur et en cercle. Elles se caressent les mains pour devenir plus réceptives et se regardent la vulve dans un miroir pour enfin faire connaissance avec leur soi intime. Jusque-là tout va bien. Sauf que, clou du spectacle, à la fin de l'épisode, l'acolyte de Betty se retrouve sur une table et se masturbe jusqu'à jouir, gros plans sur son visage en prime. "That was incredible!", s'enthousiasmera une productrice avant de couper. Le New Age à son paroxysme.

The Goop Lab sur Netflix
The Goop Lab sur Netflix
Dans cette photo : Gwyneth Paltrow

De self-care à selfish

Evidemment, Gwyneth Paltrow ne participe pas à cet atelier, comme elle ne participe pas à la plupart des expériences improbables qu'elle conseille pourtant vivement depuis le confort de son canapé rose pâle. La CEO ne va pas faire du yoga quasi nue sur la neige glaciale des rives du Lac Tahoe. Elle ne va pas non plus se faire câliner par des chamanes, en plein trip de champignons hallucinogènes en Jamaïque. Et personne ne lit son esprit ni ne communique avec ses morts.

Les seules séances auxquelles elle s'adonne sont celles du régime pour rajeunir et de l'énergéticien. Dans le premier, après un diagnostic flou de son organisme qui donnera son "âge biologique" (44 au lieu de 46), elle suit un régime de cinq jours qui s'approche du jeûne. Adieu french fries, bonjour soupes reconstituées qui puent l'ennui et l'entourloupe. Une base de 800 calories par 24 heures qui garantit un allongement considérable de l'espérance de vie quand on le suit trois fois par an, précise Valter Longo, l'expert derrière le processus. Evidemment, Gwyneth faiblit vite - 800 calories, c'est peu - et exprime son désir de tout envoyer valser pour une orgie culinaire : "Je pourrais mourir pour un pudding aux graines de chia là, tout de suite" confie-t-elle, à moitié alitée. "Rien ne m'a jamais semblé plus délicieux". On sait se faire plaisir, chez Goop.

Ce que The Goop Lab révèle, au-delà d'un message douteux en termes d'éthique, c'est surtout comment le business du self-care donne parfois, quand poussé à l'extrême, lieu à des comportements discutables. Sous prétexte qu'on veut prendre soin de soi et s'accepter, on finit par tomber dans un égocentrisme notoire saupoudré d'individualisme néfaste. Le tout monté à la sauce "empowerment", histoire de coller au vocable du moment. Se cajoler, analyser ce qui nous blesse et tenir compte de son passé pour avancer reste essentiel à notre bien-être, il n'y a aucun doute là-dessus. Mais faire de sa personne la chose la plus importante dans sa vie peut aussi nous faire oublier les autres. Et si Elise Loehnen affirme l'opposé dans l'un des épisodes, on ne peut s'empêcher de penser qu'avant toute chose, la série n'est qu'une grosse fabrique à devenir encore plus autocentré·e.