La soeur d'Isabelle, victime de féminicide, demande la condamnation de l'Etat français

Une voix contre l'horreur des féminicides.
Une voix contre l'horreur des féminicides.
En 2020, le taux de féminicides s'accroît. Et les proches des victimes réclament la justice. Une juste exigence face à l'impunité des agresseurs et aux insuffisances d'un système.
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Isabelle Thomas n'avait que 49 ans quand son ex-compagnon l'a abattue, ainsi que ses parents. Son assassin, Patrick Lemoine, l'a visée avec un fusil, puis a tiré, alors qu'elle le fuyait à toute vitesse, au volant de sa voiture, vers Dunkerque. Avant le drame, cette professeure de mathématiques avait plusieurs fois déposé plainte au commissariat : son ancien mari avait déjà tenté de l'étrangler, et, suite à cette agression, n'a eu de cesse de la harceler. Mais en dépit de ce passif plus qu'alarmant, Patrick Lemoine avait été libéré et placé sous contrôle judiciaire. Un contrôle qu'il a par ailleurs largement bafoué.

L'assassinat d'Isabelle Thomas nous renvoie au mois d'août 2014, mais l'affaire est encore loin d'être terminée. Aujourd'hui, comme l'énonce RTL, Cathy Thomas, soeur d'Isabelle, réclame toujours la justice. Une justice, justement, qu'elle considère comme largement dysfonctionnelle. C'est d'ailleurs pour cela que la soeur de la victime vient d'exiger la condamnation de l'Etat français pour "faute lourde". Son indignation en dit long sur le traitement insuffisant accordé aux agresseurs et auteurs de féminicides. Mais également au suivi des victimes.

Un système toujours aussi dysfonctionnel ?

Obliger l'Etat à reconnaître sa responsabilité concernant ce triple assassinat, tel est le souhait de Cathy Thomas, qui réclame 300 000 euros d'indemnités afin que la mort tragique de sa soeur, mais également de ses parents, ne sombre pas dans l'oubli. Une soif de justice d'autant plus forte que Patrick Lemoine a mis fin à ses jours dans sa cellule, le 8 octobre 2014, ce qui l'a empêché de comparaître en cour d'assises.

Mais ce 10 février 2020, enfin, une audience s'est tenue. Cathy Thomas était au tribunal judiciaire de Paris, en compagnie de son avocate Isabelle Steyer. A l'instar de sa cliente, celle-ci met l'accent sur les "failles" du dossier, relate le journal Libération. Par exemple ? Le suivi insuffisamment sévère de Patrick Lemoine. Ou encore "l'absence de suite donnée" par les services de police lorsque celui-ci n'a pas respecté son contrôle judiciaire.

Tel que l'énonce l'avocate, les preuves de sa dangerosité étaient pourtant évidentes. On peut ainsi évoquer les menaces de mort proférées par Patrick Lemoine à l'encontre d'Isabelle Thomas, suite à l'agression physique de celle-ci, par ailleurs relatées par la victime au commissariat de Condé-sur-l'Escaut, en 2014. Et plus précisément, trois mois avant son assassinat. "Il m'a dit qu'il allait me tuer", précisait déjà la victime dans sa déposition d'alors. Comme démonstration de cette menace explicite, on trouve aussi le certificat médical d'Isabelle Thomas, présentant de nombreux bleus attestant de la régularité de ces violences. "Tous les clignotants étaient allumés", déplore aujourd'hui Isabelle Steyer au tribunal judiciaire.

D'ailleurs, Patrick Lemoine n'a jamais nié ces agressions. En garde à vue en juin 2014, l'homme avoue avoir "[attrapé] par la gorge" Isabelle Thomas. Pire encore, tout en violant les obligations relatives à son contrôle judiciaire (celle de "pointer" tous les quinze jours au commissariat notamment), l'agresseur s'est mis à menacer et harceler systématiquement son ex-conjointe. Mais la seconde plainte et la main courante qui s'ensuivront n'auront aucune incidence : son contrôle ne sera jamais renforcé.

La persécution se poursuivra donc jusqu'à l'assassinat d'Isabelle Thomas et de ses parents, lors d'une course-poursuite entre Patrick Lemoine et la famille. Malgré l'appel immédiat de la victime, mais aussi la proximité entre le lieu du crime et le commissariat, les secours arriveront après le drame... Avant de mourir, développe Libération, Isabelle Thomas leur avait encore crié, paniquée, à l'autre bout du fil : "Vite, vite, Il tire ! On nous tue ! Il a tué maman".

"Faire entendre la voix de toutes les femmes battues"

Mais malgré la gravité de ces faits rappelés ce 10 février, la mise en cause de l'Etat semble bien complexe. Son représentant, Alexandre de Jorna, assure ainsi que "le service public de la justice n'a pas dysfonctionné" dans ce dossier. Idem pour la procureure de la République, qui considère "qu'aucune faute lourde ne peut être caractérisée dans la décision du juge des libertés et de la détention, ni dans l'intervention des services de police". Cependant, Cathy Thomas ne baisse pas les bras.

Aujourd'hui, elle affirme s'exprimer "pour faire entendre la voix de toutes les femmes battues, celles qui sont assassinées, alors qu'elles avaient porté plainte". Et sa parole n'est pas vaine. La ministre de la Justice elle-même pourrait y accorder sa voix. L'an dernier, la garde des Sceaux Nicole Belloubet constatait elle aussi les carences du système judiciaire, suite au témoignage bouleversant de Stella Guitton (qui avait vu sa mère mourir sous ses yeux). "Collectivement, notre système ne fonctionne pas pour protéger ces femmes, et c'est un drame", avouait-elle au micro d'Europe 1. Un constat indiscutable à l'écoute du récit insoutenable d'Isabelle Thomas. Une affaire édifiante, sur laquelle le tribunal judiciaire rendra son verdict, le 23 mars prochain.