Isabel Lamberti : "Ce qui retient encore les réalisatrices ? Le patriarcat"

La réalisatrice Isabel Lamberti
La réalisatrice Isabel Lamberti
Quelle place pour les femmes réalisatrices dans l'ère post-#MeToo ? A l'occasion des Arcs Film Festival 2020, rendez-vous incontournable du cinéma européen qui se tient cette année en version digitale du 12 au 19 décembre, nous interrogeons ces cinéastes engagées qui se battent pour faire bouger les lignes. Zoom sur la réalisatrice néérlandaise Isabel Lamberti.
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Mettre en lumière les invisibles, pointer sa caméra sur les luttes en marge. La réalisatrice Isabel Lamberti s'est fixée ce bel objectif et y a consacré un premier long-métrage, Last Days of Spring, présenté lors de cette édition 2020 du Festival des Arcs. L'ancienne documentariste y retrace le calvaire des habitant·e·s- incarné·e·s par des actrices et acteurs non-professionnel·le·s- d'un bidonville en périphérie de Madrid, forcé·e·s de quitter les maisons construites de leurs propres mains. Un film âpre, sensible, qui jette une lumière crue sur ces populations précaires ostracisées.

Nous avons interrogé Isabel Lamberti sur sa place de créatrice, sur ses inspirations et sur le chemin qu'il reste encore à parcourir pour valoriser le travail des réalisatrices.

Terrafemina : Comment avez-vous vécu cette année 2020 si particulière ?

Isabel Lamberti : Et bien bizarrement, pour moi, cette année a été très bonne, bien que chaotique. Bien sûr, ce n'est pas le meilleur moment pour sortir un film. Je n'aime vraiment pas le fait que je ne puisse pas me rendre à certains festivals de cinéma (comme le festival des Arcs), mais j'ai un état d'esprit positif et je suis vraiment reconnaissante pour ce que j'ai accompli cette année.

Par exemple, j'ai terminé mon premier long-métrage, j'ai pu faire la première du film avec les principaux acteurs présents. Et il a rencontré, jusqu'à présent, un grand succès en étant sélectionné par de nombreux festivals de films merveilleux. Par exemple, j'ai déjà remporté deux prix, dont le prix principal au Festival de San Sebastian, mon film a pu sortir dans les cinémas aux Pays-Bas.

Et bien sûr, il y a le plus important : ma famille et mes proches ne sont pas tombés malades et sont en sécurité jusqu'à présent. Ne pas pouvoir voyager, sortir ou dîner au restaurant est bien sûr dommage, mais aussi un luxe que je peux facilement surmonter. Cette année m'a également rendu encore plus consciente de ma vie privilégiée en tant que personne blanche avec un passeport européen.

Un mot pour qualifier 2020 ?

I.L.: Montagnes russes.

Votre film Last Days of Spring parle de la lutte des habitants des bidonvilles. Pourquoi avez-vous choisi ce sujet? Est-ce important pour vous de montrer ces "invisibles", ces personnes frappées par la pauvreté ?

I.L.: Je ne cherchais pas ce sujet. Parfois dans la vie d'un cinéaste, on a presque l'impression que le sujet vous choisit. J'ai rencontré les personnages de mon film il y a presque six ans en faisant un court-métrage, et nous sommes toujours restés en contact. Je leur ai rendu visite deux fois par an et nous sommes devenus très proches.

Quand j'ai entendu dire qu'ils allaient être expulsés, j'ai su que nous devions faire un film là-dessus. Non seulement pour capturer l'un des plus grands microcosmes (et en voie de disparition rapide) d'Europe, mais aussi pour reconnaître les difficultés émotionnelles de ce processus d'intégration forcée. Connaissant si bien la famille, j'ai pu raconter cette histoire de l'intérieur, au lieu de la dépeindre avec un regard extérieur.

Mais oui, même si je n'ai pas cherché ce thème, j'ai tendance à dépeindre des personnages dans mes films qui, à mon avis, méritent d'être vus et qui sont souvent "invisibles" ou dépeints de manière stéréotypée voire stigmatisée. Leur lutte dans la vie et les combats injustes qu'ils mènent méritent d'être sous les projecteurs.

Bande-annonce de "Last Days of Spring" d'Isabel Lamberti

Qu'est-ce qui retient encore les réalisatrices aujourd'hui ?

I.L.: Pour faire court : le patriarcat. Nous luttons pour l'égalité dans tous les aspects de la vie. Malheureusement, on en est encore loin. Surtout parce que nous avons encore majoritairement des hommes qui décident de tout ce qui est important pour nous et pour notre liberté : notre corps, nos soins de santé, le congé paternité, les frais de garde des enfants... Je peux continuer encore et encore.

Le patriarcat est si profondément enraciné qu'il est même à l'intérieur de nous. Le partage éducatif d'un enfant entre partenaires "modernes" est au moins aujourd'hui sur la table, mais c'est souvent un combat que nous perdons au lieu d'être une norme. Et cela s'explique aussi parce que les hommes sont toujours plus payés que les femmes ou qu'on ne trouve des tables à langer pour les bébés que dans les toilettes pour femmes. C'est un grand shitshow patriarcal ! Donc non, ça ne va pas se terminer de sitôt, nous ne faisons que commencer.


Quelles formes de sexisme avez-vous déjà expérimentées dans ce milieu du cinéma ?

I.L.: Par exemple, j'ai eu à faire une interview "questions-réponses" avec un autre cinéaste masculin en binôme. Toutes les questions destinées à mon collègue masculin portaient sur son film et les miennes portaient principalement sur mon apparence. Et puis j'ai vécu des rencontres difficiles avec des professionnels du cinéma plus intéressés par un rendez-vous "galant" que par mon film. L'un d'eux avait 35 ans de plus que moi.

Avez-vous déjà ressenti quelques changements depuis #MeToo ?

I.L.: Je pense que la plupart des changements que j'ai ressentis sont liés à ma propre perspective ou aux limites relativement nouvelles que je me fixe sur certaines choses. Par exemple, j'ai été appelée "chérie" par des enseignants masculins. Je n'avais même pas réalisé à quel point c'était dégradant. Maintenant oui.

Que faire pour booster les représentations féminines devant et derrière la caméra ?

I.L.: C'est une question difficile. À long terme, il est clair que nous avons besoin de plus de femmes et de femmes politiques féministes. Pour le moment, je pense que la mise en place d'une sorte de quota pourrait être intéressante. La moitié de l'argent des fonds nationaux pour le cinéma devrait aller aux réalisatrices. Et s'il n'y a pas assez de plans intéressants et qualitatifs à financer, il devrait aller à un programme spécial dédié à l'introduction au cinéma comme profession chez les filles au lycée ou quelque chose du genre.

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma
Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Quel est votre film "female gaze" préféré ?

I.L.: Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. J'ai particulièrement aimé le paysage sonore, l'utilisation de la musique et le travail de caméra. Si puissant.

Quelle actrice rêveriez-vous de diriger ?

I.L.: Je ne travaille généralement pas avec des actrices à proprement parler, c'est donc une question difficile pour moi. J'adore travailler avec de vrais hommes et femmes, non-professionnels. En fait, la femme qui m'a le plus inspirée en 2020 est Violetta, l'aide-soignante de ma grand-mère. Elle a laissé ses jeunes enfants au Pérou pour venir toute seule sur un nouveau continent sans papiers. D'ailleurs, en Espagne, depuis 2018, il y a pour la première fois plus de femmes immigrées que d'hommes.

Inspirée par Violetta et toutes les autres femmes que j'ai rencontrées lors de mes recherches sur ce thème, j'écris aujourd'hui un film sur le point de vue des femmes concernant la migration et sur la façon dont ces immigrées créent des liens matriarcaux dans une communauté encore patriarcale.

Quels sont vos voeux pour 2021 ?


I.L.: Obtenir des fonds pour tourner ce film !