"Ça m'a dévastée" : Charlotte Muller, créatrice de Fertility Yoga, raconte son parcours de FIV

Charlotte Muller, fondatrice de Fertility Yoga, nous livre son parcours FIV
Charlotte Muller, fondatrice de Fertility Yoga, nous livre son parcours FIV
Charlotte Muller a importé le yoga de la fertilité en France, une pratique qui s'inspire du Hatha et favorise l'équilibre hormonale. A 35 ans, elle est aussi maman d'une petite fille de 18 mois, qu'elle a eue naturellement après trois fécondations in vitro infructueuses. Elle nous raconte son parcours.
A lire aussi

Lorsque Charlotte Muller découvre le yoga de la fertilité, une pratique douce théorisée par la professeure en psychologie Alice Domar et destinée, entre autres, aux femmes qui se sont engagées dans des fécondations in vitro (FIV), elle sort de longues années a expérimenter elle-même le parcours long, sinueux et douloureux de la procréation médicalement assistée (PMA).

A l'époque, la jeune femme a 31 ans. Elle vient de se séparer de son compagnon, et elle décide de lâcher prise. De faire une pause dans ce tourbillon épuisant après trois tentatives qui n'aboutiront pas, et de se pencher vers des moyens plus doux pour son corps d'appréhender la FIV, dans un futur hypothétique. A 34 ans, elle tombera enceinte naturellement de sa fille, aujourd'hui âgée de presque 18 mois. Un chemin qu'elle n'imaginait même pas entreprendre dans sa vingtaine. Car elle nous le confie : son désir d'enfant n'a pas toujours été présent. Voire pendant longtemps, "pas du tout", nous explique-t-elle par téléphone.

"Je vais être hyper transparente : je n'ai pas eu une enfance très légère. J'étais la première, j'ai très vite été responsabilisée. J'ai vraiment ressenti le poids des attentes de ma famille sur moi, et j'ai été élevée comme un bon petit soldat. En tant qu'adulte, jeune adulte, après avoir fait de longues études, très rigoureuses, dans la suite de ce personnage de bonne exécutante, je ne voyais pas l'enfant et la maternité comme un moment de grand bonheur mais comme encore plus de règles, encore plus de structure et encore plus d'exécution."

Et un jour, tout change. "A 28 ans je suis tombée très amoureuse. Et je me suis dit : 'Ah si, en fait, ça a tellement de sens d'avoir un enfant'. J'imagine que pour certain·e·s, ce n'est jamais une évidence, qu'elles n'en voudront jamais. Mais moi, avec cette personne, ça l'était. L'amour plus fort que toi. Je me suis rendu compte que ça pouvait être source de grosse joie, de gros bonheur. Là a commencé cette projection de la famille." Et un parcours qu'on pourrait qualifier de la combattante, dont elle ne soupçonne pas encore l'intensité.

"Je sentais que quelque chose n'allait pas"

La FIV, un parcours sinueux et douloureux.
La FIV, un parcours sinueux et douloureux.

"J'ai d'abord voulu arrêter la pilule car, et ce depuis 3 ans, je sentais que ça ne me convenait pas", poursuit Charlotte Muller. "Lorsque j'étais étudiante aux Etats-Unis, plus jeune, je loupais parfois trois, quatre jours de cours - ce qui, en fac de droit là-bas, était énorme - à cause de migraines hormonales provoquées par mon contraceptif. Je devais rester dans le noir, je ne pouvais rien faire."

"Au fil des années, je sentais bien que fondamentalement, quelque chose n'allait pas. A mon retour en France après un passage au Qatar, j'ai voulu trouver un boulot plus tranquille, prendre soin de moi, de ma santé et de mes hormones. Et ça passait par laisser tomber la pilule." Seulement, ses règles ne viennent pas. Elle est suivie par une gynécologue qui lui assure qu'il faut attendre, que son aménorrhée est causée par son stress. "Au bout d'un an sans règles, je me suis dit qu'il fallait se soucier d'autre chose que l'équilibre hormonal : potentiellement, la fertilité."

Lasse de ne pas avancer avec sa praticienne, la jeune femme décide de prendre rendez-vous avec un ponte du domaine, le Dr Claude Debache, gynécologue-obstétricien à la clinique de la Muette. Au vu de ses symptômes, il lui diagnostique rapidement une forme sévère du syndrome des ovaires polykystiques (SOPK). Une maladie qui, chez Charlotte Muller, entraîne une absence d'ovulation, et par conséquent, de grandes difficultés à tomber enceinte. Pour y arriver, il faudra passer par la fécondation in-vitro.

"Ça m'a dévastée"

"Psychologiquement, les FIV, c'est très dur", lâche-t-elle. "On a un premier diagnostic à intégrer en tant que femme, c'est l'infertilité. Moi, j'y suis allée pour savoir pourquoi je n'avais pas mes règles, je suis ressortie avec un diagnostic d'infertilité." Même si le spécialiste lui répète à chaque consultation qu'"infertile ne veut pas dire stérile", "le mot est très lourd", confie-t-elle.

"Alors que pendant des années j'ai pensé que je ne voulais pas d'enfant, le fait que l'on me dise 'tu n'es pas capable', 'tu es moins femme qu'une autre', ou en tout cas c'est ainsi que je l'ai interprété, ça m'a dévastée. Encore une fois parce que j'ai grandi avec ce modèle de bon petit soldat, de méritocratie. L'assurance qu'en travaillant dur, les choses arrivent. Et clairement, la vie n'est pas comme ça. Là, on m'enlevait les bases de toute la façon dont je me suis construite : je fais bien donc tout va bien se passer. Comme si on me dérayait. J'ai perdu pied au quotidien, dans ma capacité à aller de l'avant. Je n'avais plus les outils pour m'extraire de cette souffrance."

Avec son compagnon, qui rencontre lui aussi des difficultés, ils se lancent dans une PMA. Elle nous le précise cependant : l'homme avec qui elle entame cette procédure n'est pas le père de sa fille. "Je peux vous dire que 3, 4 rounds de PMA, de FIV qui ne fonctionnent pas, si le couple n'est pas béton, ça abime. Ça abîme, les FIV."

En tout, ils en entreprendront "deux rounds", puis un traitement arrêté en cours de route. A savoir qu'avant la mise en contact des cellules sexuelles dans un laboratoire, la femme est soumise à plusieurs étapes préparatoires adaptées à son dossier.

En général, en voici le déroulé : l'injection d'hormones pendant 10 à 20 jours, couplée à un contrôle par prise de sang ou échographie pour estimer son efficacité, afin de mettre les ovaires au repos et mieux contrôler le traitement ; la stimulation ovarienne par une nouvelle injection d'hormones et contrôle sur 10 à 12 jours afin de faire mûrir plusieurs follicules au lieu d'un à chaque cycle ; une injection pour déclencher l'ovulation ; et enfin, la ponction des follicules. En parallèle, l'homme mettra son sperme dans une éprouvette.

"Ce n'est qu'au troisième traitement que nous avons pu avoir des embryons", se souvient Charlotte Muller. "J'ai fait une hémorragie interne la 3e fois, j'ai été hospitalisée et on a failli m'enlever les ovaires". Encore une fois, en "bon petit soldat", elle "serre les dents". "Je me suis dit qu'il fallait que je tienne et j'ai tenu. Nous avions 4 embryons, ce qui n'est pas énorme mais c'était déjà ça, qu'on a congelé." Le premier ne tient pas, et les trois suivants (insérés sur deux fois) résultent en deux grossesse, et deux fausses couches. "C'était terrible. Quelques mois plus tard, c'était la fin de mon couple".

"Si je devais recommencer, qu'est-ce que je ferais différemment ?"

La FIV requiert de nombreuses injections d'hormones pour les futures femmes enceintes.
La FIV requiert de nombreuses injections d'hormones pour les futures femmes enceintes.

Pour se remettre de cette épreuve, elle consulte plusieurs psychologues, dont un qui l'introduit à la technique du neurofeedback. Un procédé qui consiste à placer des capteurs sur le crâne et les oreilles pour y diffuser, dans son cas, de la musique classique, et ainsi communiquer directement avec le système nerveux central pour l'inviter à se ré-orienter seul vers un fonctionnement plus confortable, détendu et efficace. "Un outil pour réussir à se débarrasser de penser inutiles", résume-t-elle. "Ça m'a énormément aidée".

A ce moment-là, elle se fait plaisir. "Je suis allée au festival Burning Man dans le désert du Nevada (rires), je me suis laissée vivre et me suis sortie de ce contexte FIV". Elle tente également une approche de l'infertilité toute autre. "Je me suis demandée, si je devais recommencer ce parcours, qu'est-ce que je ferais différemment ? Car je n'abandonnais pas l'idée de retomber aussi amoureuse, de fonder une famille, de maternité." Et elle a raison : quelques mois plus tard, elle rencontrera celui avec qui elle concrétisera ce projet.

Au fil de ses recherches, elle découvre le yoga de la fertilité, qui s'accompagne d'une alimentation équilibrée. En parallèle, pour retrouve un quotidien plus sain et aligné sur ses envies, elle quitte son boulot de juriste dans une grosse entreprise, et prend un an pour elle. En 2018, à 32 ans et après plusieurs formations à l'étranger, elle fonde Fertility Yoga, à Paris. C'est un succès. Début 2019, elle tombe enceinte, par accident, en enseignant 20 heures de cours par semaine.

"Quand je l'apprends, c'est un choc. D'autant que j'ai l'impression de n'avoir ni le droit d'y croire ni d'être heureuse. Les femmes qui ont fait des fausses couches, qui ont des problèmes d'infertilité, le diront : elles n'arrivent pas à se réjouir. L'insouciance n'arrive pas. Jusqu'au 6e mois, je suis stressée. Ensuite, c'est l'été, je suis plus sereine. Mais en rentrant, le bébé est en siège. Je n'ai jamais eu un moment de légèreté. Heureusement, tout finit par bien se passer".

Charlotte Muller, fondatrice de Fertility Yoga
Charlotte Muller, fondatrice de Fertility Yoga

Aujourd'hui, alors que sa fille babille à ses côtés à l'autre bout du combiné, on lui demande, ce parcours a-t-il façonné sa manière d'être mère ? "Le parcours, mais aussi l'accompagnement du parcours et mon enfance, oui", répond franchement Charlotte Muller. "Avec toutes ces difficultés, je suis particulièrement à l'écoute. Je ne suis pas inconséquente quant à son éducation. Peut-être que ça en fera une enfant chérie, une enfant reine, mais je veux qu'elle ait droit à la légèreté que je n'ai pas eu."

Enfin, aux femmes qui, comme elle, traversent ces périodes éprouvantes, elle donne un précieux conseil, empli de bienveillance : "En vous levez le matin, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour vous. Pas ce que vous devez faire pour votre travail mais ce que vous voulez faire, ce qui vous fait du bien en vous réveillant. Une petite chose atteignable qui va vous rendre fière et contente. Ça peut aller de prendre 10 minutes de soleil, à manger des myrtilles, à aller regarder la Seine..."

Et de conclure : "L'important, c'est de cultiver les petits bonheurs, et de s'en émerveiller. Car y a tellement de raisons de trouver la vie dure, objectivement, que si on ne se force pas à se faire du bien, on se fait passer en dernière. Et cela accroît un stress qui, en plus, jouera défavorablement sur la fertilité".