Je suis une maman comblée, mais aussi nostalgique de ma vie d'avant

Je suis maman et parfois nostalgique de ma vie d'avant
Je suis maman et parfois nostalgique de ma vie d'avant
La maternité vient avec bien des bouleversements. Et la fatigue qui en résulte peut pousser à se rappeler tendrement d'une époque où l'on n'avait ni couches à changer, ni petits pots à préparer. Une nostalgie légitime qui n'a rien de rare. Ou du moins, c'est ce que je me répète.
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Aujourd'hui, ma fille a 17 mois. Pour les gens qui n'ont pas d'enfant, la précision laisse perplexe. Pas flagrant, je le concède, le besoin de spécifier au mois près l'âge d'un bébé. Pour celles et ceux dont le quotidien a récemment été chamboulé par l'arrivée de cet être en demande non-stop d'attention, en revanche, le détail a du sens tant quelques semaines de plus ou de moins entraînent une différence considérable.

C'est un peu comme avec les restrictions sanitaires : tout peut évoluer d'un jour à l'autre. Pour le meilleur, ou pour redescendre d'un bon gros point sur l'échelle du confort (relatif) qu'on était enfin parvenu·e·s à atteindre après un démarrage ultra-rude. Et avec les gosses comme le reste, on ne réalise pas vraiment que certains acquis ne tiennent qu'à un fil avant qu'ils ne nous glissent entre les doigts, comme ça. Genre, le verre de blanc en terrasse. Ou le sommeil.

Souvenez-vous. Parents pour la première fois, dès que les nuits ne se découpent plus au gré des biberons et s'étendent sur des plages horaires de dix à onze heures, on se dit, étouffé·e·s par notre ignorance, qu'on ne sera plus jamais réveillé·e·s à 2 heures du mat' pour une histoire de tétine. Et puis, viennent les dents. Les terreurs nocturnes. Et nos certitudes (comme notre repos) s'envolent en fumée, ne nous laissant que nos yeux cernés pour chialer. "Craquage" n'incarnant qu'un doux euphémisme pour qualifier l'état dans lequel ces phases nous plongent. Ou plutôt, me plongent.

Je m'arrêterai là dans la description d'un quotidien qui me rend dingue parce que ce n'est pas le but de la manoeuvre. J'aurai bien d'autres occasions de raconter comment je me suis retrouvée à dormir debout dans la cuisine pendant ma pause-dej', en faisant cuire des raviolis gorgonzola-cèpes (pas ouf, au demeurant), mais aujourd'hui, je préfère m'attarder sur un sujet quelque peu différent.

Le fait, pour résumer, que cette vie de famille avec tout ce qu'elle comporte de merveilleux que je n'échangerais pour rien au monde, ne m'empêche pas de connaître des envies fulgurantes de revivre solo dans un studio de 18m2. Un sentiment qui, je le devine (ou l'espère), n'a rien d'isolé.

Liberté chérie

Voilà : je suis maman, comblée et parfois nostalgique de ma vie d'avant. En ce moment surtout, cette sensation est plutôt omniprésente. J'y pense quand je suis avec ou sans ma fille, dans la voiture, dans la rue. Il y a même des jours où je m'assois sur mon canapé épuisée après douze heures à cumuler boulot et occupation de ma tête blonde (ou en l'occurrence, chauve). Et je me repasse cette période bénie les yeux dans le vide.

Je me rappelle des semaines à n'avoir rien ni personne d'autre à gérer que moi. Où le seul mystère à élucider n'était ni "est-ce que je l'emmène chez le pédiatre pour son eczéma ?" et encore moins "comment faire pour qu'elle arrête de me planter ses ongles dans les yeux quand je m'allonge deux secondes sur le canapé ?", mais simplement : "Est-ce que je suis plus dans une humeur sushis ou McDo ce soir pour binge-watcher New Girl ?".

A l'époque, pas de réveil obligé à 7h30 du matin le week-end, pas de baby-sitter à trouver pour aller siroter un Spritz pendant deux heures sans poussette, pas de pleurs (stridents) de frustration après mon refus de la laisser croquer le câble d'iPhone, pas de prise de tête sur l'éducation, pas de fameuse deuxième journée qui démarre quand mon ordi, le veinard, s'éteint à 18h30.

La nostalgie quand on vient d'avoir un enfant : un sentiment légitime.
La nostalgie quand on vient d'avoir un enfant : un sentiment légitime.

Je me souviens, et j'envie, de la sensation de pouvoir me promener sans grand but, sans avoir à me demander si une seule Pom'potes suffira pour le goûter. D'aller au ciné solo sans avoir prévu une organisation colossale en amont. De ne pas culpabiliser de sortir trop tard pendant que mon mec veille au grain. Et je rêve éveillée de ce temps pour couper, me reposer, faire plein de choses ou rien du tout. De ce temps pour déconnecter vraiment. Et être libre.

La liberté, tiens. Un mot particulièrement connoté, à l'heure où pour le bien des autres, on met la nôtre entre parenthèses. Si je suis tout à fait honnête d'ailleurs, le contexte sanitaire et l'incapacité de me changer les idées autrement qu'en faisant le tour de mon quartier n'est pas totalement étranger à mon besoin d'évasion pressant, à deux doigts de tout plaquer pour vivre dans une yourte en Auvergne (non, quand même). Cependant, la situation actuelle n'explique pas tout. Ce que je ressens est aussi tout bonnement lié au fait que, peut-être, je n'étais pas prête.

Tourner la page

C'est un sentiment vraiment particulier que celui d'être à la fois pleine de bonheur pour ce qu'on construit, et un peu triste de devoir dire adieu à une vie qu'on aimait tant. Une douce contradiction emprunte d'une bonne dose de culpabilité (là encore, c'est dire comme la maternité en est imprégnée) qui rend d'autant plus inaccessibles les portes de sortie temporaires. Quoiqu'on dise et quoiqu'on fasse, même si on part en amoureux un week-end, même si on prend des vacances avec ses potes ou que la petite file chez papi-mamie pour trois jours, elle est là. Dans notre tête. Elle nous manque et on s'inquiète. Impossible de faire autrement même en profitant de son absence.

Lors de ces moments d'égarement, je me prends à réaliser que je n'avais pas conscience d'à quel point mon quotidien était précieux pré-2019. Au milieu des jouets qui gagnent un terrain effrayant sur mon salon, la flippante chanson du clown et de son gros nez rouge tournant en boucle comme dans un mauvais thriller, je me dis que j'aimerais rien qu'une journée regoûter à l'insouciance d'avant. Celle à laquelle, étant la première de mes copines à être maman, je suis fréquemment confrontée par le biais de leurs vies que je juge (certainement à tort, me diront-elles) trépidantes.

Et puis, je me souviens. Je me rappelle qu'avant, justement, je rêvais de changement, de relation sérieuse, de ne plus habiter dans une chambre de 6 mètres par 3 qui me coûtait un oeil. Que j'ai entamé cette nouvelle page parce que je le souhaitais, aussi rapide ait été notre décision de se lancer dans l'aventure bébé. Finalement prête ou non : cette nouvelle vie, je l'ai choisie. On l'a choisie.

Je me rappelle surtout qu'aussi inestimables soient ces souvenirs de ma vingtaine, ils émanent d'une réalité où ma fille n'existe pas, et ça me crève le coeur quand je l'envisage comme ça. Non pas que ce que j'y ai vécu n'a pas de valeur, au contraire, mais aujourd'hui, me dire qu'à une époque elle ne faisait pas partie du paysage me semble inconcevable.

Je vois son petit sourire qui me fait fondre, ses yeux émerveillés devant des fourmis, des poteaux et des mégots (je sais), sa démarche mal assurée qui la fait ricaner elle-même, son obsession pour le chocolat, le beurre et la porte de la machine à laver, son rire adorable, ses mots incompréhensibles, ses trois cheveux qui poussent. Son odeur, ses joues, sa bonne humeur. Ses 18 mois qui arrivent à grands pas. Son papa.

Et je sais que, si cette nostalgie d'un passé heureux et libre est clairement légitime, c'est dans ce présent, même fatiguant et bouleversant, que je veux rester. Sans hésiter.