Entre espoir et combats, la rentrée de Ghada Hatem, fondatrice de la Maison des femmes

Ghada Hatem, la gynécologue créatrice de la Maison des femmes
Ghada Hatem, la gynécologue créatrice de la Maison des femmes
Elle a ouvert en 2016 à Saint-Denis un endroit unique en France : la Maison des femmes, centre médico-social qui aide et accompagne les victimes de violences. En cette rentrée 2021, la gynécologue engagée Ghada Hatem fait le point.
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Ghada Hatem a le sourire : en ce mois de septembre, sa Maison des femmes, nichée à Saint-Denis (93), s'est agrandi. Aujourd'hui, ce centre médico-social unique en France, entièrement dédié à la prise en charge et à l'accompagnement des femmes en difficulté ou victimes de violences, se déploie sur près de 225 m². Si elle a de quoi se réjouir de ce nouveau confort, la gynécologue-obstétricienne franco-libanaise, infatigable vigie des droits des femmes, ne baisse pas la garde. Elle le sait : le chemin est encore long pour protéger, éduquer et libérer la parole.

Nous avons rencontré la fondatrice engagée de la Maison des femmes pour faire le point sur les retentissements du Covid, sur ses combats et ses espoirs.

Terrafemina : Comment abordez-vous cette rentrée 2021 ?

Ghada Hatem : Assez sereinement. Nous sommes un lieu de soin et nous n'avons jamais fermé pendant les confinements : il n'y a donc pas de rééquilibrage ou de nouvelle organisation. Et puis nous avons fini nos travaux.

Nous sommes aujourd'hui très bien installés sur 225 m², ce qui nous a permis de rajouter six box de consultation supplémentaires, une salle d'activité plus grande pour l'atelier karaté et le yoga, une salle pour les examens médico-légaux, un bloc-opératoire pour les avortements, une salle de repos, une véritable infirmerie, une salle de jeux pour accueillir les enfants quand les mamans sont en consultation ou en groupe de parole... C'est important pour les femmes, mais aussi pour le personnel.

Vous avez noté que très peu de femmes s'étaient rendues à la Maison des femmes lors du premier confinement. Comment l'expliquez-vous, alors que cette période a vu une explosion des violences conjugales ?

G.H. : Il y a plein de raisons à cela. Les seules femmes qui venaient, c'était pour pratiquer un avortement, car elles avaient compris que ce n'était pas dans les prochains mois qu'elles pourraient y recourir. Les autres femmes avaient peur de sortir : rappelons-nous que tout le monde avait peur de mourir en sortant de chez soi. Ensuite, elles étaient persuadées que l'hôpital était un endroit très dangereux et plein de microbes.

Et puis on se met à "relativiser" nos propres problèmes : "Il y a plein de gens en réanimation, je ne vais pas aller déranger le docteur". Ce qui était paradoxal pendant cette période, c'est que les violences ont augmenté, mais il y a eu beaucoup moins de fémincides. Comme si les agresseurs s'étaient dit : "En ce moment, elle ne peut pas partir, je n'ai pas besoin de la tuer pour qu'elle reste à moi". Ce n'est que lors du déconfinement que les femmes sont revenues et qu'elles nous ont raconté que cela avait été très compliqué.

Avez-vous vu de nouveaux profils de patientes émerger pendant l'épidémie de Covid ?

G.H. : Des profils qui se recoupent souvent avec la précarité. Une partie de notre patientèle vient de la Seine-Saint-Denis : ce sont des mamans célibataires, avec de petits boulots, mal logées, avec peu d'équipements informatiques. Et les confinements les ont encore plus plombées.

Nous avons reçu pas mal de dons, donc nous avons pu faire de la redistribution de couches, de nourriture, notamment en partenariat avec l'association MaMaMa... Certaines femmes n'avaient plus de lait dans leurs seins car elles mangeaient mal, l'une d'elles donnait même de la tisane à son bébé. Et puis il y a eu des femmes mises à la porte de leur logement.

La Maison des femmes à Saint-Denis
La Maison des femmes à Saint-Denis

Ces derniers mois, on a pu voir les sénateurs refuser l'allongement du délai légal de l'avortement. La Maison des femmes est l'une des structures qui accepte de pratiquer l'IVG pour ces femmes laissées sans solution. Parlez-nous de votre bataille.

G.H. : Cette décision des sénateurs est assez insupportable pour nous. C'est la France d'en haut contre la France d'en bas. Ce sont des hommes- pour la plupart- qui n'ont pas de problèmes, qui sont pétris de certitudes et qui assènent des vérités comme : "La femme va le regretter", "Elle va se sentir coupable", "C'est tellement pire d'avorter". Mais qu'est-ce que vous en savez ? Ces débats se sont joués sur des postures, c'était intolérable.

Nous, sur le terrain, nous rencontrons des femmes de tous les âges, de tous les milieux sociaux. On observe tant de cas pour expliquer qu'une grossesse n'est pas la bienvenue : la situation a changé, le conjoint est devenu violent, elle avait ses règles... Pourquoi ces femmes devraient-elles porter ce poids ? On sait qu'il y a plein d'enfants qui vont mal, plein de familles qui déconnent, que l'aide sociale à l'enfance est submergée. Et il y a encore des gens qui disent : "Elle n'a qu'à le donner à l'adoption !". Comme si c'était le destin le plus chouette pour un gamin... C'est hallucinant.

Pensez-vous qu'il y ait un espoir de voir ce délai finalement allongé ?

G.H. : Pas dans l'immédiat, les sénateurs nous ont bien savonné la planche. Mais heureusement, il y a cette loi, l'interruption médicale de grossesse, qui nous permet de faire des avortements lorsque le terme est dépassé, quand il le faut. Mais c'est vraiment dommage qu'on ne comprenne pas qu'une femme a juste besoin d'un service de soin : laissons l'équipe médicale le soin d'apprécier la pertinence de cette décision d'avorter.

Le droit à l'avortement reste menacé partout dans le monde, on l'a encore vu récemment au Texas.

G.H. : Je n'imagine pas une France où l'on perdrait le droit d'avorter. Mais ce qui me désole, c'est que l'avortement reste un truc honteux, un truc tabou. Il existe encore des gynécos qui refusent de pratiquer l'IVG, des personnes qui portent des jugements, des personnes qui se sentent obligées de se justifier avant d'avorter. J'aimerais que la parole se libère : ce n'est ni bien, ni mal. C'est un droit, point.

Opération à la Maison des femmes de Saint-Denis
Opération à la Maison des femmes de Saint-Denis

Le Grenelle des violences conjugales a été lancé il y a deux ans. Quel bilan en tirez-vous ?

G.H. : La ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes Elisabeth Moreno a dit- à raison- que 100% des actions étaient engagées. La question est : quand est-ce que ces actions vont être abouties ? Ce qui semble manquer, c'est une cellule de vigilance sur les "travaux finis". On a besoin que des actions soient plus rapidement mises en oeuvre comme les tribunaux spécialisés, le fait d'exfiltrer l'agresseur du foyer plus rapidement... Mais il s'est quand même passé plein de choses en deux ans.

Quelles actions positives avez-vous pu observer ?

G.H. : La mise en place 24h/24 de la ligne d'écoute 3919, la création de douze centres de réinsertion pour conjoints violents en 2021, le fait d'avoir l'ordonnance de protection en six jours, l'idée d'avoir des tribunaux spécialisés et compétents qui feraient plus vite car la justice est beaucoup plus longue, l'expérimentation des bracelets anti-rapprochement, la multiplication des téléphones grave danger.

Par contre, l'hébergement des victimes de violences reste très flou. Et il faudrait vraiment améliorer la coordination des différents acteurs. Le féminicide de Mérignac a bien montré les erreurs : le manque de communication, le fait que l'on ne sache pas que ce meurtrier avait déjà des condamnations, que la victime avait déjà porté plainte... C'est une chaîne d'erreurs. Il faudrait colmater ces brèches. Je pense qu'il y a eu une prise de conscience.

Il y a-t-il une urgence particulière selon vous ?

G.H. : Améliorer la longueur de la procédure. Porter plainte et savoir que cela va être jugé dans trois ans, c'est insupportable pour les victimes qui ont encore un agresseur dans les parages.

Ghada Hatem, créatrice de la Maison des femmes
Ghada Hatem, créatrice de la Maison des femmes

Vous avez connu la guerre au Liban. Quel regard portez-vous sur la situation des femmes afghanes actuellement ?

G.H. : Un regard affligé. Et je pense aussi aux Syriennes, aux Palestiniennes, aux Irakiennes, les Haïtiennes... On ne fait rien pour ces femmes qui sont de l'autre côté de la planète. C'est toute une partie du monde qui fait face à une violence et un obscurantisme total. Agissons pour toutes.

Espérez-vous voir naître une politique réellement féministe ?

G.H. : Oui, on fait des petits pas. Ce qui m'intéresserait, ça serait une politique attentive aux conséquences d'une éducation violente sur la vie des humains. Si on ne se concentre pas là-dessus, on passera notre temps à mettre des morceaux de rustine avec des centres de rééducation pour hommes violents, des foyers pour gamins violents. Il faudrait détricoter tout cela.

On néglige des enfants, on les intègre mal, on n'accorde pas assez d'attention à l'insertion à l'école... On veut lutter contre la drogue, contre la violence dans les quartiers et on va sortir des millions pour ça. Et si on injectait ces millions dans l'école, pour les crèches, pour les parents ? C'est le genre de politique que le souhaite : mettre l'argent à l'origine des problèmes.

Vous avez écrit un manuel d'éducation à la sexualité, Le Sexe et l'amour dans la vraie vie. Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération ?

G.H. : Je suis partagée. Je pense que les gamins qui ont la chance d'être dans une famille où l'on parle, où il n'y a pas de tabous, où on les accompagne, vont aller beaucoup mieux que nous. Ils sont déjà beaucoup plus éveillés, beaucoup moins genrés dans la répartition des tâches ou du monde.

Mais ce n'est pas la majorité. Et je pense que tant qu'une grande majorité de gamins seront éduqués dans des familles où tout est tabou, où les modèles de virilité sont portés au pinacle, où on fait une grande différence entre les filles et les garçons, ces gamins perpétueront le modèle patriarcal.

L'éducation est-elle la clé pour former de jeunes féministes ?

G.H. : Oui, mais il faudrait déjà commencer par éduquer les parents, dépister les parentalités qui ne vont pas bien, former les médecins généralistes à dépister les agresseurs potentiels, des hommes violents, qui boivent, qui se droguent. Bref, il faut aller au devant de tout cela et ne jamais se dire : "Quelqu'un d'autre le fera".

Quel sera votre prochain grand combat ?

G.H. : Passer la main à de jeunes médecins. Je voudrais que notre travail perdure, que la Maison des femmes soit sécurisée et que ce chouette modèle soit dupliqué partout en France. Ce sera mon dernier combat.