Angelina Jolie est la parfaite incarnation du concept de "double standard", définissant la différence de réception publique entre femmes et hommes concernant, par exemple, l'âge dans le couple. Ainsi à l'écran dans "Coutures", le dernier long-métrage de la réalisatrice française Alice Winocour, où Jolie assume ses cicatrices (celles de sa mastectomie), elle est en couple avec Louis Garrel. 8 ans seulement les séparent - Jolie est plus âgée que le célèbre acteur hexagonal - mais c'est déjà trop pour les sexistes et même, pour les femmes plus jeunes.
Qui fustigent l'actrice dans une grande démonstration de méchanceté gratuite.
"Angelina Jolie fait la tournée des tapis rouges avec Louis Garrel pour le film Coutures et les commentaires y vont dans la saillie sexiste : Elle pourrait être sa mère ! Elle est trop vieilles pour lui ! Alors qu'ils n'ont que huit ans de différence. C'est de l'âgisme et de la misogynie.", étrille ainsi le compte Instagram de Miranda Divak, pourvoyeuse de critiques sociales particulièrement bien senties.
Si l'inverse était immortalisé par les photographes, un homme plus âgé que sa binôme de tapis rouges, il ne choquerait guère : cette différence d'âge est normalisée dans ce sens. Des alias fictifs de nos comédiens préférés (dans les films, l'écart d'âge va toujours dans le même sens) aux couples de superstars dans la vraie vie.
Leonardo Dicaprio en sait quelque chose.
Surtout, c'est un double standard, alors même que Louis Garrel, à l'écran, a volontiers privilégié les compagnes plus jeunes, comme Lily Rose Depp, pour citer le plus flagrant des cas.
Plus encore, là où l'analyse tutoie une certaine justesse, une grande lucidité, c'est dans cette observation qui ne manque pas d'amertume : le temps de ces commentaires raillant l'âge dit "avancé" d'Angelina Jolie, quinquagénaire (mais Louis Garrel n'est pas vraiment si jeune), les femmes sont nombreuses voire très nombreuses à s'acharner sur... Les femmes. Beaucoup de réactions exacerbées sont vraisemblablement féminines. Comme une forme de rivalité ou de véhémence anti-sororale.
On l'explique comment, ce phénomène ? En réalité, il mérite que l'on s'y attarde.
Angelina Jolie violemment critiquée par les femmes. Un phénomène qui fait système en réalité, si si.
C'est net dans l'espace commentaires des vidéos mettant en scène nos deux comédiens, amants fictifs.
"Là où l'ironie de la situation est nette et cruelle c'est que la plupart de ces commentaires proviennent de femmes. L'âgisme des femmes plus jeunes envers les femmes plus âgées est une réalité et a trait a quelque chose qui dépasse largement ces femmes âgées : la peur. La peur qu'éprouvent les femmes envers un système, au lieu de le questionner. Les femmes plus jeunes vivent avec cette théorie selon laquelle elles auraient une date d'expiration.", énonce avec lucidité la tribune que nous vous partageons ci-contre. En vérité, il s'agit donc d'un sexisme intériorisé.
Ce qui semble bien plus complexe que le sexisme dit "traditionnel" (pas notre favori non plus) : les pressions et injonctions de genre, intériorisés, vont banaliser et pour ainsi dire normaliser, les tensions, rivalisés, confrontations, entre les femmes, que cela soit sur la scène professionnelle (comme si les discriminations salariales ne suffisaient pas) ou dans la vie intime.
Les notions de compétition et de rivalité féminines s'énoncent dès le lycée, au moins, et se poursuivent jusqu'à la vie active, traversées par des hantises étroitement liées au patriarcat, indissociables de ce système basé sur les discriminations : crainte d'être supplantée ou exclue, remplacée, nécessité de devoir faire plus, de se conformer d'autant plus aux exigences capitalistes et néo-libérales.
La solidarité féminine, nous expliquait dans une interview consacrée à Terrafemina, la journaliste politique Léa Chamboncel, n'est pas spontanée : elle se construit, là où le boys club, la solidarité masculine, est d'autant plus forte qu'elle émane dans les plus hautes hiérarchies, d'une oppression des femmes. D'où la facilité de ce "club" à faire système : "On a l'impression que la solidarité est consubstantielle à n'importe quelle organisation sociale en quelque sorte, alors qu'en réalité, elle se construit. Or, la solidarité masculine, elle, est excessivement présente et très structurée".
Ainsi Marie-Aldine Girard, autrice d'un livre entier consacré aux Rivalités féminines, énumère les clefs de sa "solution" à ce sexisme intériorisé qui vire à la misogynie : "La sororité sera la clé. On doit travailler sur notre confiance en nous pour ne pas voir systématiquement l'autre femme comme une rivale, pour ne pas se sentir constamment menacée. Avouer notre jalousie parce qu'elle nous dit quelque chose sur nous. Réagir à toutes les situations de misogynie ordinaire auxquelles on assiste. Cesser d'utiliser l'expression 'comme une fille' dans un sens négatif...".
Une conviction qui compte beaucoup. Et qui s'annonce difficile à se concrétiser. Se libérer de ce "sexisme intériorisé" tend à envoyer valser les figures culturelles les plus ancestrales (celles des contes de fées) tout en affrontant collectivement un système qui privilégie nettement l'individualisme forcené. Un combat du quotidien, clairement.
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