Les réalisatrices honteusement snobées par les Golden Globes 2020

Greta Gerwig à la première de son film "Little Women".
Greta Gerwig à la première de son film "Little Women".
A l'annonce des nominations de la prochaine cérémonie des Golden Globes, une question s'impose, inévitable : où sont les femmes ? Critiques et cinéastes interrogent cette étrange absence. Vous avez dit "sexisme ordinaire" ?
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"Qu'il s'agisse des scénarios ou des cinéastes, il me semble que les Golden Globes ont toujours valorisé des histoires traditionnellement masculines". C'est un pavé dans la mare que vient de balancer la scénariste et journaliste américaine Jill Gutowitz. A l'écouter, la cérémonie des Golden Globes, qui chaque année récompense les meilleurs films et séries télévisées, est, par le choix de ses palmarès, indiscutablement sexiste. Et malheureusement, ce n'est pas l'édition 2020 de cet événement culturel ultra-médiatisé, qui se déroulera le 6 janvier prochain, qui contredira cette accusation. Loin de là, même.

Car cette année, vous aurez beau chercher les femmes nommées dans la catégorie des "Meilleurs réalisateurs", vous n'en trouverez pas. Lisez plutôt : Bong Joon Ho, Sam Mendes, Todd Phillips, Martin Scorsese, Quentin Tarantino... Ce ne sont pourtant pas les réalisatrices qui manquent. Cette parité aux abonnées absentes tend à rappeler que depuis sa création en 1944, et après une soixante-dizaine de cérémonies, seules cinq (!) cinéastes féminines ont été nommées : Barbra Streisand, Jane Campion, Sofia Coppola, Kathryn Bigelow et Ava DuVernay. Mais aujourd'hui, la coupe est pleine.

Un sexisme "systémique"

Le manque de représentativité flagrant des Golden Globes suscite un bad buzz, et à travers lui une interrogation qui obsède les journalistes : pourquoi ce boycott ? On pourrait pourtant proposer bien des candidates, comme Greta Gerwig (Les filles du Dr March avec Saoirse Ronan), Lorene Scafaria (Hustlers avec Jennifer Lopez) ou encore Olivia Wilde (qui a réalisé Booksmart). Mais pour Stacy L. Smith, directrice de l'USC Annenberg Inclusion Initiative (un groupe de réflexion qui étudie la diversité dans le monde du divertissement), les décisionnaires des Golden ne sont pas simplement "distraits", mais carrément à la bourre.

"Alors que nous voyons des studios et des sociétés de production changer de pratiques, ces nominations révèlent que les dirigeants des Golden Globes ne semble pas respecter ou valoriser le leadership féminin", affirme la directrice au sein de cet édifiant reportage du magazine Variety. Si les Grammy Awards et les Oscars font désormais le nécessaire pour corriger le tir, les Golden sont encore loin, très loin du compte.

Oui, la question de l'égalité des sexes au sein de l'industrie cinématographique ne date pas d'hier. Mais l'on pensait qu'après les actions médiatiques de Time's Up, le mouvement militant contre le harcèlement sexuel soutenu depuis bientôt deux ans par de multiples célébrités d'Hollywood, les choses iraient en s'arrangeant.

Las ! A l'approche de 2020, Rebecca Goldman, voix majeure de l'initiative féministe, reçoit ce palmarès comme une véritable douche froide. "Cette année, il y a eu deux fois plus de longs-métrages dirigés par des femmes que jamais. Et pourtant, les femmes - et en particulier les femmes de couleur - continuent d'être mises à l'écart par tout un système", déplore-t-elle dans les pages de Variety. Un système au sein duquel les femmes, quand elles sont comédiennes, doivent déjà accepter un écart salarial absolument considérable : jusqu'à deux millions de dollars de moins par film.

"Un sexisme systémique", c'est justement l'expression qu'emploie e journaliste américain Manuel Betancourt pour désigner les Golden Globes, et plus précisément ces hautes nominations dont sont exclues des réalisatrices comme la Française Mati Diop (Pacifique), la Britannique Joanna Hogg (The Souvenir) et la Chinoise Nanfu Wang (One Child Nation). A ces noms, on pourrait encore ajouter celui de Alma Har'el (Honey Boy).

Après avoir reçu de nombreux messages de soutien d'internautes contestant son absence des Globes, la cinéaste israelo-américaine n'a d'ailleurs pas hésité à remonter quelques bretelles sur Twitter : "Ces gens-là ne nous représentent pas. Ne cherchez pas la justice dans le système des récompenses. Nous construisons un nouveau monde !", cingle-t-elle.

 

Il faut savoir qu'Alma Har'el est également l'instigatrice de Free the Work, une base de données en ligne qui a pour but d'offrir de la visibilité aux artistes sous-représentés. La cinéaste sait donc ce que cela fait d'être ignoré. Lors d'un entretien exclusif accordé à Variety, elle pointe du doigt non sans virulence ces organisateurs qui n'ont "aucune conscience" que les temps changent, et préfèrent "se prélasser dans la congratulation masculine".

De ce boys club qui ne s'avoue pas comme tel sont exclues "les nouvelles voix, celles des femmes et des personnes de couleur", dit-elle. "Ils ne vont pas prêter attention à ces voix ou les valoriser de la même manière que les hommes qu'ils apprécient et connaissent", décrypte l'artiste, pour qui ce palmarès est une question de "confort" culturel et d'entresoi masculin.

Et Alma Har'el n'est pas la seule à à déplorer ce "snobisme". Nommé dans la catégorie des meilleurs réalisateurs pour son film Parasite, le cinéaste coréen Bong Joon Ho s'attriste lui aussi de l'absence en haut du palmarès de la cinéaste Lulu Wang, dont le film, The Farewell, est simplement nommé dans la catégorie des films étrangers - et non dans celle du "meilleur film" tout court. Interrogé par Variety, l'artiste peine à comprendre ce déséquilibre, "alors que tant de cinéastes féminines ont produit un excellent travail cette année". Telle Céline Sciamma et son acclamé Portrait de la jeune fille en feu, nommé dans la catégorie des films étrangers. C'est déjà ça ?

Evidemment, du côté des Golden, ce sexisme est loin d'être assumé. Producteur exécutif chargé de la télédiffusion de la cérémonie, Barry Adelman assure à Variety qu'il y a "une bonne représentativité" dans l'ensemble. "Chaque année, quelqu'un est exclu", modère le producteur. Mais pour Alma Har'el, force est de constater que ce sont bien souvent les femmes qui se retrouvent chassées au vestiaire. Et l'artiste en a assez de cette dominance patriarcale. Au nom de ses consoeurs réalisatrices, elle l'affirme : "Je ne vivrai pas ma carrière de cinéaste en étant soumise aux choix d'un groupe de votants qui ne nous voit pas". Une punchline qui fait mal.