"Mes 100 kilos et moi, on a été sélectionnés par Rihanna !"

Léna a été choisie pour la campagne lingerie de Rihanna
Léna a été choisie pour la campagne lingerie de Rihanna
Elle a grandi en subissant les moqueries. Aujourd'hui, Léna prend sa revanche : elle a été choisie pour apparaître dans l'une des campagnes lingerie de la marque de Rihanna. Et l'ex-gamine complexée prône l'acceptation de soi.
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"Je suis dans une putain de pub Fenty. Mes 100kg et moi, on a été sélectionnés par Rihanna. J'espère que toutes celles qui m'ont appelé le cachalot en appel masqué pendant le collège verront ça."


Le tweet a un goût de revanche. De victoire aussi. Car si Léna, étudiante de 24 ans, savoure aujourd'hui ce joli succès, son parcours, comme celui de beaucoup d'autres jeunes filles, est tristement banal. Ponctué par la grossophobie, le racisme et le harcèlement scolaire.

"Ça a commencé très jeune, j'ai grandi en province. Et face à une petite fille noire en province, les enfants sont parfois bêtes et méchants", se rappelle Léna. "On m'a par exemple dit que ma peau était sale, on se moquait de mes vergetures, du fait que je sois un peu plus ronde que d'autres... Tout ce qui était un peu différent chez moi était pointé du doigt."


Léna encaisse les remarques acerbes de ses petits "camarades" au collège, elle doute, se carapate, sa confiance se fissure. Mais l'ado peut aussi compter sur un solide ancrage familial qui l'empêche de sombrer. "Mon père a toujours voulu que je sois rassurée sur le fait que j'avais de la valeur, que j'avais le droit d'exister. Cela m'a beaucoup aidée à dépasser tout ça."


Au lycée, les attaques se font moins violentes, "les personnes grandissent". Et depuis, Léna a aussi appris à répliquer. Une personnalité-carapace pour contrer les mots qui blessent et les regards qui meurtrissent. "Si c'était moins virulent, ce n'est pas pour autant qu'on me considérait comme jolie. On me mettait toujours à part. Je n'étais pas dans les canons de beauté."

La photo comme thérapie


Un jour, à 17 ans, Léna a le déclic : elle en a assez de subir. Du statut de victime, elle veut passer à actrice. "J'en ai eu un peu marre de ne pas être considérée comme 'pas jolie'". La jeune femme décide de poser pour des photos avec l'aide d'une copine. Comme un défi lancé à cette gamine qui n'en peut plus d'essuyer les piques crasses. Elle emménage à Paris et continue à faire des photos, parce qu'elle prend goût à ce regard doux posé sur elle. Et que ça lui fait du bien, tout simplement.

"Mon apprentissage du métier de modèle s'est fait en parallèle de ma prise de poids. C'est un travail de chaque jour pour m'assumer, m'accepter. Il faut se convaincre. J'essaie de m'obliger à être indulgente avec moi-même."

Et la démarche fonctionne. Se voir à travers l'objectif bienveillant de ses ami·es apaise Léna. Son corps ennemi devient un allié. "Au fur et à mesure, on commence à y croire".

Ce travail artistique quasi thérapeutique, elle veut le poursuivre. Mais, alors qu'en Angleterre où elle a brièvement vécu, des agences de mannequins se créent pour accueillir des modèles grandes tailles, la France peine à embrasser le mouvement body positive. Léna fait face au rejet.

"Les agences ne répondent pas quand je postule, les castings précisent bien qu'au-dessus du 38-40, ils ne te prennent pas. Je n'ai pas d'avenir comme modèle sur Paris. Si je voulais en faire mon métier, il faudrait que je parte en Angleterre. Mais ma vie, elle est ici, en France ! Sauf qu'il y a aucun débouché. Je suis en modèle en soi. Je ne veux pas être utilisée pour être la caution body positive du shooting."

Léna s'accroche, elle continue à poster ses photos sur Instagram. Jusqu'au jour où... L'un de ses clichés, réalisé par son ami et vidéaste Samir Bouadla, tape dans l'oeil de l'équipe de Fenty, la marque de Rihanna. Elle apparaît dans la nouvelle campagne lingerie. Une "grande fierté".

"J'aurais aimé que la gamine que j'étais voit ça, qu'il y avait ça après ! Je me rappelle quand j'étais dans les vestiaires de sport et que j'ai reçu des messages anonymes où on m'appelait le cachalot. J'aurais aimé savoir que 10 ans plus tard, on m'appellerait pour me dire : 'Je t'ai vue dans une pub !'. Je trouve ça génial. Il y a de l'espoir."

"Mon poids, il est à moi"

Exposée sur les réseaux sociaux, la jeune femme a encore dû subir les attaques fielleuses des haters grossophobes et sexistes. Mais elle s'en fiche. Toutes ces années l'ont endurcie.

"On m'a fait des remarques sur mon hygiène de vie, sur mon espérance de vie, on m'a appelée 'Tortank' (un Pokémon). Je ne leur réponds pas. Je sais très bien que je suis en bonne santé. Mon poids n'est plus un problème dans ma vie. Mon poids, il est à moi. Que des personnes cachées derrière des photos de profil manga viennent me faire des estimations de ma durée de vie, ça ne me touche pas vraiment."

Contre l'escadrille des cyberharceleurs, elle a pu compter sur son armée d'ami·es prête à riposter. "Ils m'ont épargnée de devoir répondre moi-même à ces gens-là. Ils s'en sont chargés. J'ai pu être dans une bulle, protégée. J'ai désactivé toutes les notifications en restant tranquillement chez moi en mangeant de la glace et en ricanant sur leur triste vie."

Et Léna a pu savourer les nombreux messages d'encouragement qui ont afflué. Telle une vague bienveillante qui lui tient chaud.

"On me remercie et cela me touche énormément. Parce que cela leur permet de voir que c'est possible. Des filles m'écrivent pour me raconter leurs problèmes avec leur corps. Je ne suis pas psychologue et je n'ai pas vraiment les mots, mais je leur réponds et je suis très fière de la confiance qu'ils placent en moi."

Parce qu'elle n'a elle-même pas eu de modèle auquel se raccrocher pour picorer un peu de confiance lorsqu'elle était petite, Léna entend continuer à véhiculer ce message d'empowerment et inspirer les gamines engoncées dans leurs insécurités. Ses photos, qu'elle fait "avec trois-quatre copines, pour éviter les abus", elle les retouche le moins possible, laissant sa cellulite et ses vergetures affleurer sur ce corps qu'elle a appris à célébrer.

"En définitive, ça vaut le coup de faire la paix avec soi-même. Et si on n'y arrive pas, ce n'est pas grave, il suffit s'essayer et peut-être qu'un jour, ça marchera. Il faut être bienveillant avec soi-même, avec son corps. Le kiffer."