"Je fais partie des millions de femmes opprimées" : la championne Kimia Alizadeh quitte l'Iran

Kimia Alizadeh, celle qui mettait au tapis les puissants.
Kimia Alizadeh, celle qui mettait au tapis les puissants.
La championne olympique Kimia Alizadeh a décidé de quitter l'Iran. Il faut lire ses mots (puissants), et comprendre à quel point sa prise de position est primordiale en ces temps où la contestation est synonyme d'interdiction.
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Elle n'a que 21 ans et pourtant, son nom est déjà historique. Et pour cause, Kimia Alizadeh est la seule Iranienne médaillée olympique. Excusez du peu. Mais cette championne de taekwondo aux performances saluées à travers le monde ne fait pas que lutter contre ses adversaires. Non, elle combat également une réalité nationale édifiante : la condition des femmes (et des athlètes) en Iran. Oui, là-même où il n'y a pas si longtemps l'on interdisait encore les femmes de stade.

Et c'est justement pour protester contre cette oppression érigée en système que l'athlète de haut niveau a décidé de quitter son pays natal. Un départ annoncé le 11 janvier dernier sur son compte Instagram. Un portrait en noir et blanc à l'appui, Kimia Alizadeh libère la voix : elle ne peut plus supporter "l'hypocrisie, les mensonges [et] l'injustice" qui enveniment son pays. Des mots salvateurs, puisqu'ils rappellent que de nombreuses athlètes, à son image, s'indignent contre la société iranienne.

Un combat pour les droits des femmes

"I'm a fighter", peut-on lire dans la bio Instagram de la sportive. Traduction : je suis une (com)battante. Et l'on ne pourrait mieux portraitiser celle qui désormais cherche à préserver son indépendance envers et contre tout. C'est pour cela que Kimia Alizadeh quitte l'Iran. La sportive souhaite se libérer du joug des autorités iraniennes et de la mainmise de celles-ci sur ses athlètes attitré·es. En somme, elle ne veut plus que ses exploits soient instrumentalisés par le gouvernement à des fins de propagande patriarcale.

"J'ai porté tout ce qu'ils m'ont dit de porter, j'ai répété tout ce qu'ils ont ordonné de répéter, chaque phrase. Aucune de nous n'a d'importance pour eux, nous ne sommes que des outils", fustige encore sur Instagram celle qui, aujourd'hui, aurait pour projet de décoller direction les Pays-Bas.

Il faut dire que cette oppression nationale est particulièrement violente, comme le rappelle la BBC. Ne serait-ce que ces deux dernières semaines, les cas se suivent et se ressemblent. La championne d'échecs iranienne Mitra Hejazipour s'est vue expulsée par la Fédération iranienne d'échecs le 2 janvier dernier. Pourquoi ? Pour avoir osé retirer son hijab - et ce alors qu'elle n'était même pas en Iran, mais à Moscou, et donc non-assujettie aux codes vestimentaires locaux. Idem pour sa consoeur Shohreh Bayat. Cette arbitre internationale d'échecs a suscité la fureur de la Fédération en participant au Championnat du monde féminin de Shanghai sans porter le foulard islamique. En conséquence des accusations qui leur sont faites, Mitra Hejazipour et Shohreh Bayat ont décidé de ne pas revenir en Iran. Un exil qui en dit long sur la politique du pays.

Et que dénonce désormais la taekwondoïste aux huit médailles nationales, couronnée lors des Jeux olympiques d'été de 2016. La championne s'est initiée aux arts martiaux à l'âge de sept ans. Et comme on l'imagine, elle n'en est pas à son premier coup de gueule. En 2017 déjà, elle profitait de ses prises de parole publiques pour sensibiliser son audience aux droits des femmes - particulièrement malmenés dans un pays qui a (trop) longtemps exclu celles-ci des compétitions sportives internationales.

"Après ma première médaille internationale, j'ai réalisé que je pouvais faire des choses que personne d'autre n'avait fait avant. Trop de médailles manquaient encore dans les compétitions féminines et j'étais persuadée de pouvoir les obtenir. Mes prix ont aidé les filles à croire en elles-mêmes et leurs familles à les soutenir davantage", expliquait-elle en ce sens au Financial Times.

Haro sur les protestataires

Des compétitions aux luttes plus politiques, la sportive refuse "d'abandonner sans avoir essayé". Des mots qui font d'elle une source d'inspiration, si ce n'est une "role model". Au quotidien britannique, elle affirme carrément sa volonté "d'aller dans l'espace et de voyager d'une planète à l'autre", un rêve qu'elle cultive depuis l'enfance. C'est dire si son ambition n'a aucune limite ! Aujourd'hui, son post Instagram n'a rien d'anecdotique. Au contraire, il a même l'allure d'un mot d'ordre fédérateur. Sur ses réseaux sociaux, Kimia Alizadeh déclare être "l'une des millions de femmes opprimées en Iran". Et appuie son désir de parler au nom de toutes celles que l'on écoute pas.

Ce besoin de libérer la parole, certaines athlètes le revendiquent à l'unisson. Notamment lorsque le président du Comité international olympique Thomas Bach se permet de rappeler que que toute forme de manifestation politique sera interdite aux Jeux olympiques de Tokyo. Les compétitions de 2020 ne doivent en aucun cas être "une plateforme de revendications politiques ou de tout discours de division", a-t-il insisté le 10 janvier dernier à Lausanne. Tout en insistant sur les sévères sanctions destinées aux "protestataires".

Des mots qui ne passent pas pour la championne américaine de football et Ballon d'or féminin 2019 Megan Rapinoe. Bien connue pour ses prises de position à l'encontre de Donald Trump, la capitaine n'a pas hésité à s'indigner de ce rappel à l'ordre. " On en fait tellement sur les manifestations. On en fait si peu sur ce contre quoi nous protestons. Nous ne serons pas réduits au silence ", a-t-elle taclé. Megan Rapinoe n'est décidément pas prête de baisser les armes face aux présidents, quels qu'ils soient. A l'instar de ses punchlines, les actes de Kimia Alizadeh rappellent au contraire que la contestation est indissociable des performances sportives. N'en déplaise aux puissants...