État islamique : "Il ne faut pas sous-estimer le rôle multiple des femmes"

Femmes membres de la brigade Al Khansa
Femmes membres de la brigade Al Khansa
Myrna Nabhan est politologue, diplômée de la faculté de Sciences Politiques et Relations Internationales de l'Université Libre de Bruxelles (ULB). Il y a un an, elle avait publié sur le "Huffington Post" une tribune sur Daech et les femmes. Un an plus tard, de retour de Syrie où elle a passé un mois, elle accepté de répondre à nos questions.
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Il y a un an, Myrna Nabhan évoquait dans les colonnes du Huffington Post l'existence d'une police féminine créée par Daech nommée Al Khansa. Emplie d'un pouvoir conféré par leur statut d'autorité reconnue, ces femmes faisaient alors régner la terreur à Raqqa. Parallèlement à ce phénomène, la politologue décrivait les différents processus de recrutement des femmes par l'organisation, et notamment celui consistant à communiquer sur une prétendue émancipation de la femme musulmane engagée, libérée de l'oppression occidentale et rendue toute puissante par son engagement armé auprès de l'Etat islamique. De retour après un mois passé en Syrie pour y réaliser un documentaire sur la vie quotidienne durant la guerre, nous l'avons interrogée sur la situation un an après.

Terrafemina : Où en est la brigade "Al Khansa" aujourd'hui ? A-t-elle gonflé ses rangs ?

Myrna Nabhan : Il est difficile de savoir combien de femmes compte Al Khansa aujourd'hui car le groupe terroriste communique peu au sujet de cette brigade. Elle compterait entre une soixantaine et une centaine de femmes selon les estimations actuelles. Mais c'est un phénomène qui évolue assez rapidement vu l'ampleur de la propagande numérique.

TF : Le processus de recrutement des femmes par Daech sous forme de "pseudo-féminisme" pour combattantes en quête de cause est-il toujours d'actualité ?

M. N. : Les motivations pour lesquelles les femmes s'enrôlent dans les rangs de l'EI sont aussi diverses que les différents profils de ces jeunes femmes. Celles qui s'enrôlent dans la brigade sont des femmes de Raqqa, ou bien des femmes venues d'autres parties de la Syrie, de la région et du monde, et qui veulent participer à ce moment historique qu'est l'instauration du califat en contribuant aux activités locales. Elles le font par conviction. Beaucoup viennent d'Europe et la plupart font l'Hijra, elles "émigrent" des pays qu'elles estiment hostiles à l'Islam car elles considèrent qu'elles sont empêchées d'y pratiquer leur religion comme elles le veulent et développent un certain ressentiment à l'encontre de leurs pays d'origine qu'elles considèrent comme islamophobes. Elles quittent donc l'Occident "corrompu" et "mécréant" pour rejoindre cette "société islamique" idéalisée et participer à l'éventuelle création d'un nouvel Etat islamique "authentique".

Du côté des femmes djihadistes occidentales, on retrouve une sorte d'émancipation mais plus par rapport à leurs sociétés d'origine. Une émancipation par rapport aux normes sociales, aux normes vestimentaires des sociétés occidentales qu'elles considèrent comme "mécréantes" et qui "bafouent leur dignité". Donc quand on parle d'émancipation dans ce cadre, il s'agit plutôt d'une émancipation par rapport à des valeurs auxquelles elles n'adhèrent pas ou plus, une émancipation qui pour elles devraient toucher toute la communauté musulmane pour lui permettre d'évoluer dans une "société musulmane idéale" où leur dignité et leur honneur seront rétablies. Sur les réseaux sociaux, beaucoup d'entre elles n'hésitent pas à se présenter comme des femmes fortes et se moquent des stéréotypes de la "femme musulmane opprimée" véhiculés. Elles vantent d'ailleurs haut et fort leur nouveau "jihadi girl power" que leur confère l'autorité et d'où découle un sentiment de pouvoir. Donc c'est une sorte d'émancipation certes, mais une émancipation qui paradoxalement émerge aux dépens d'autres femmes. Certaines y vont pour épouser un jihadiste en pensant qu'elles se garantiront une place au paradis en tant que femme de martyr si ce dernier meurt au combat. Elles sont attirées et fascinées par l'image du guerrier viril. D'autres sont en crise identitaire et ont trouvé du réconfort dans l'islam radical, où elles se sentent encadrées, sécurisées et trouvent des réponses à leurs angoisses existentielles.

L'humanitaire est également un vecteur d'embrigadement de ces jeunes femmes. Elles sont influencées par toutes les images atroces que l'on voit du conflit. Elles veulent alors aller aider leurs "frères et soeurs réprimés " et avoir le sentiment de servir une cause qu'elles estiment juste. Certaines rejoignent Al Khansa pour raisons économiques, car cela leur offre un bon moyen de subsistance.

Tf : Doit-on s'attendre à une présence de plus en plus importante des femmes dans les actions visant à marquer les esprits, comme ce fut le cas avec Hasna Aitboulahcen ?

M. N. : Personne ne saura si le cas de Hasna Ait boulahcen marque le début d'un changement de stratégie ou si cette dernière aurait actionné sa ceinture que pour échapper à l'assaut de la police pour éviter de se faire arrêter vivante. On ne sait pas quel était son role au sein du dispositif, donc je pense que l'on ne peut pas affirmer qu'il s'agisse de " femme kamikaze " comme présenté dans de nombreux médias. Je pense que l'implication des femmes dans des actions visant à marquer les esprits relèvent plutôt de épiphénomène, d'une stratégie de communication pour se garantir une couverture médiatique plus que d'un réel changement tactique. Cependant, il ne faut tout de même pas sous-estimer le rôle multiple des femmes car ces dernières sont des composantes à ne pas négliger dans les activités terroristes et leurs prérogatives risquent d'évoluer en fonction de la conjoncture et de de la stratégie suivie par l'organisation terroriste.

Tf : Ces femmes courent-elles aussi derrière une célébrité posthume comme c'est le cas chez certains de leurs homologues hommes ?

M. N. : Il est évident qu'encore une fois, les motivations varient en fonction des profils psychologiques mais je pense que ces femmes sont plutôt dans une optique d'accomplir leur devoir religieux, celui qui leur permettra d'aller au paradis, plus qu'une recherche de célébrité posthume. Faire son djihad, et surtout participer à la violence armée dans certains cas, leur donne l'impression d'être des femmes émancipées et plus des " victimes passives ".

Tf : Est-ce le cas ? Les femmes qui rejoignent Daech y trouvent-elles ce que leur a vendu la propagande numérique ?

M.N. : Une fois sur place, les jeunes femmes célibataires épousent le combattant dont elles ont obtenu une promesse de mariage via Internet et rejoignent son foyer. Certaines sont déjà mariées avec l'un d'eux et les deux époux ont rejoint le "califat" ensemble. A leur arrivée, elles suivent un entrainement rapide pour apprendre à manier les armes, mais pas dans l'optique d'aller combattre. Juste pour se défendre en cas de situation extrême. Sinon leurs taches demeurent très "traditionnelles" : les tâches ménagères et l'éducation des enfants rythment leur quotidien. Sur les réseaux sociaux, elles postent des photos de paysages, de djihadistes arborant de grands sourires, de repas partagés entre "soeurs" et elles décrivent leurs vies là-bas comme un "paradis" pour tout musulman et appellent tous ceux ne l'ayant pas encore fait à venir les rejoindre. Dans la réalité, nombreuses y sont allées et certaines sont déjà rentrées ou du moins essaient, car il est beaucoup plus difficile pour les femmes d'y rester. Elles sont confrontées à l'ennui et l'insécurité ambiante et beaucoup sont déçues en réalisant qu'elles avaient largement idéalisé la vie dans le "califat islamique". Pourtant, le retour est parfois beaucoup moins aisé que le départ et nombreuses sont celles sur qui le piège s'est refermé.

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