L'interview girl power de Marie-Flore

"Braquage", un album face à la toxicité.
"Braquage", un album face à la toxicité.
Avec "Braquage", la chanteuse Marie-Flore nous emmène dans un univers où s'entrecroisent confusion des sentiments, relation toxique et mélancolie. Des sons qui méritaient bien une légère introspection. Interview girl power.
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Casse-toi, M'en veux pas, Tout ou rien, Sur la pente... Les titres des chansons de Marie-Flore en disent déjà long sur la note d'intention de son fascinant album Braquage : saisir les tourments qui succèdent aux ruptures amoureuses, mais aussi la complexité et la violence des relations toxiques - cette même relation que la chanteuse de 33 ans a pu subir par le passé.

En résultent donc des morceaux mélancoliques parcourus de regrets pianotés, de chagrins énoncés sans pudeur et de dérives nocturnes et insomniaques, aux rythmes entêtants et aux refrains forts. Entre intensité et spleen, l'envoûtante musique de cette jeune artiste à l'univers hétéroclite rappelle celle d'interprètes tourmentées comme Fishbach. Mais au fond, elle ne ressemble qu'à elle-même. Conversation avec une chanteuse sans filtre.

Terrafemina : Avec Braquage, tu abordes la vulnérabilité d'une manière très singulière, entre mélancolie et violence. C'est un album qui semble très personnel. Comment l'as-tu envisagé ?

Marie-Flore : Braquage est d'abord un témoignage. C'est un album autobiographique qui part d'une relation toxique que j'ai pu vivre, une expérience qui est à la genèse de ces chansons. Mais quand tu écris, tu romances forcément. Sur certains mots, c'est la vérité crue qui s'énonce. Et par instants, tu grossis un peu les traits, tu enjolives des situations... ou au contraire, tu les noircis. Ce disque est donc un mélange de réalité et de fantasmes.

Etre artiste et composer te renvoie toujours à cette quête de "qui suis-je" et autres "qu'est-ce que je souhaite donner à entendre ?". Des questions qui sont nourries par l'expérience, la remise en question et l'exigence, ce sans quoi je n'aurais pas pu livrer cet album. Quelques mois après sa sortie, je me sens toujours en phase avec lui, avec ces paroles.

"Braquage", un album qui fait mal.

Justement, à vouloir "grossir les traits", n'y a-t-il pas un risque de romantiser ce qui est essentiellement toxique ?

MF : Je crois que lorsque l'on subit une relation toxique, c'est d'emblée "romantisé". Car ce sont des moments de chaud/froid, d'extrêmes, de conduites à risques. J'avais à peine besoin de modifier la réalité pour les coucher sur papier. "Romantisé" aussi car quand on traverse ce genre d'expérience passionnelle et surtout (très) destructrice, on se rend compte à quel point on était dans le mensonge depuis le début. Vis-à-vis de soi-même bien sûr, vis-à-vis des autres aussi. Or, une chanson comme M'en veux pas m'a fait comprendre beaucoup de choses sur là où j'en étais.

Consacrer des chansons à ce genre de thèmes permet justement de se relever, de se combattre soi-même et de mieux se comprendre. A la lecture de certains textes que j'ai pu écrire, je me suis mieux comprise. Ma propre lecture de ce que j'ai pu vivre par le passé était encore différente. Même si j'aime à dire que Braquage parle d'amour, plutôt que de toxicité.

Après, l'amour peut très bien se retrouver à travers tous ces thèmes que sont les relations toxiques, la destruction, les névroses que tout ça suscite bien sûr, ces choses profondes qui t'embarquent vraiment loin.

Les "live" immersifs de Marie-Flore.

Certaines chansons comme QCC ne sont pas dépourvues d'une certaine crudité ("Qu'est-ce que tu veux, une médaille ? /Pour moi t'es qu'un détail /Une pipe de plus que je taille"). C'est rare d'employer ce langage dans les chansons "d'amour".

MF : QCC a un refrain plutôt paradoxal : c'est à la fois une déclaration d'amour très intense et une expression de la colère, de la haine que j'ai pu ressentir en moi ("À te mentir, prétendre que je m'en fous / Que si tu crèves c'est rien du tout"). C'est vrai que les choses peuvent être exprimées de manière "cash", un peu abruptes dans ce disque. C'est très franc parfois, peut-être un peu trop (sourire). Ce sont des trucs qui sortent comme ça.

Globalement d'ailleurs, mes chansons sont toutes des adresses "directes" au public. Il y a beaucoup de "tu" et beaucoup de "je", rarement de "il".

Dans le domaine du "cash", tu cites souvent le rappeur Damso en interview, un artiste pas forcément connu pour son féminisme.

MF : Oui, car j'aime son grain de voix, son flow particulier, certaines images qu'il peut employer. Quant à cette misogynie qui peut apparaître dans ses chansons, j'aime à croire que ce n'est qu'une posture au fond. Je préfère retenir cette forme de "brutalité romantique" que l'on retrouve dans sa musique.

"M'en veux pas", rupture et confusion des sentiments.

Comme tes références, l'album est très riche musicalement, il déploie un univers sonore hétéroclite. Était-ce réfléchi d'avance ?

MF : Braquage est un travail à la fois personnel et collectif. D'écriture, de composition, de réarrangement. A la base, je l'ai pensé chanson par chanson, pas du tout comme un ensemble en soi. Puis il a fallu les habiller au mieux, ces chansons, les mettre dans l'ordre, penser leurs enchaînements et leur format, et c'est ce qu'ont fait mes équipes, afin de constituer une globalité.

A cette complexité-là répond celle des émotions et thématiques déployées : la dépendance émotionnelle, le spleen, le syndrome post-rupture... Des sujets pas toujours évidents à évoquer.

MF : Pour moi, c'est avant tout un disque sur un amour dysfonctionnel. Une rencontre qui s'est faite dans de mauvaises circonstances. Des chansons qui rendent compte de l'impossibilité d'être aimée comme on aime. C'est ce que tu comprends rapidement quand tu vis une relation toxique : toutes les attentes que tu tisses ne parviendront jamais à se réaliser. Si bien que je me demande parfois : comment une telle relation a-t-elle pu être possible ?

La mélancolie pianotée de Marie-Flore.

Suite à la sortie de l'album, je me suis aperçu que beaucoup de gens se sont reconnus dans mes mots. Ils ont traversé les mêmes épreuves. Plein d'auditrices et d'auditeurs m'écrivent encore pour me dire : "C'est mon histoire que tu as raconté" ! Je reçois vachement de témoignages en ce sens. Et je rigole en disant que je pourrais presque en faire un bouquin. Mais c'est aussi là que tu te rends compte que les relations toxiques sont un vrai fléau.

Te considères-tu comme féministe ?

MF : Le combat féministe est très très long à mener. Après je me sens bien entendu proche de la cause, étant moi-même une femme. Tout au long de ma carrière et même de ma vie, j'ai subi des attaques sexistes, dans le travail, dans la rue.

Les trois femmes qui t'ont le plus inspirée dans ta vie ?

MF : Pour la première, je dirais Joan Baez, parce que c'est une artiste que mes parents écoutaient beaucoup. Elle a fait une chanson (Marie Flore) à laquelle je dois mon prénom. C'est une figure des années soixante qui a mené de grands combats.

La deuxième, je dirais ma mère. C'est une femme qui m'inspire beaucoup.

Et puis, pour rester dans la musique, la chanteuse Cat Power. Je l'ai aussi beaucoup admiré. Elle a une grosse force, et en même temps c'est quelqu'un d'assez timide.

L'héroïne de fiction dont tu étais fan quand tu étais gamine ?

MF : Je dirais Chihiro dans Le voyage de Chihiro, car j'adore ce dessin animé. C'est une petite fille à la fois rêveuse et très courageuse.

Quel droit des femmes attends-tu toujours ?

MF : L'égalité salariale. Mais aussi, un changement plus culturel que sociétal. Et je ne sais pas si ce changement arrivera un jour. Car il y a encore des choses complètement aberrantes.

La chanson girl power qui te booste ?

MF : The Man de Taylor Swift, je l'écoute tout le temps en ce moment. Le thème est clairement : "Si j'étais un homme, est-ce que j'aurais à subir de telles remises en question par rapport à là où j'en suis dans ma carrière ?".

Ton mantra inspirant ?

MF : "Va vers ton bonheur et laisse les autres te regarder y aller". Ça correspond assez bien à la vision que j'ai de la vie en général.

Qu'est-ce qui te révolte encore aujourd'hui ?

MF : Il y a beaucoup de choses qui me révoltent. La manière dont est traitée la question des sans-abris et de la pauvreté en général, la misère humaine. Le genre de choses qui peuvent m'énerver très vite. La question de la vieillesse aussi, et le harcèlement. Des sujets sur lesquels je suis assez active.

Marie-Flore, album Braquage, Label Six et Sept