Pourquoi la chemise de nuit portée de jour cartonne

"Virgin Suicides", grand marqueur fashion ?
"Virgin Suicides", grand marqueur fashion ?
Qu'on se le dise, la chemise de nuit n'est jamais aussi fashion que lorsqu'elle se porte en journée. Si si, on tient même là une vraie tendance. Mais par-delà ces oripeaux, la "chemise de nuit de jour" traîne derrière ses fins tissus une ribambelle de paradoxes.
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"Eh bien, j'ai 27 ans maintenant. Je voulais remercier chacun d'entre vous pour m'avoir souhaité mon anniversaire. La pensée qui se cache derrière chaque mot que vous écrivez finit généralement par me faire pleurer de gratitude comme je l'ai fait la nuit dernière". Pour illustrer ces mots forts décochés l'an dernier sur son Instagram, la popstar Selena Gomez avait opté pour une tenue classieuse : une chemise de nuit. Portée en plein jour. Depuis, bien des anonymes et des personnalités lui ont emboîté le pas.

Tant et si bien que les magazines lifestyle ont rapidement édifié la "nightgown-daywear" (la "chemise de nuit de jour" si vous préférez) en tendance fashion. Et bien évidemment, le confinement a fini d'installer cette habitude vestimentaire dans le quotidien des curieuses. Normal : il est tout de même plus évident de porter une chemise de nuit en plein aprèm' chez soi qu'au bureau. Sauf si vous vous appelez Selena Gomez.

Une initiative qui a de quoi surprendre de prime abord, mais qui enchante aussi par son aspect raffiné. Instagram, bien évidemment, nous noie d'illustrations chics à souhait. Pour le site The Zoe Report, la chemise de nuit portée en plein jour pourrait carrément devenir votre nouvel uniforme fétiche. Et il y a deux ans déjà, le blog de mode trendy Man Repeller délivrait une ode au "délice surprenant" que génère ce port peu usuel et un brin décalé.

Loin d'être une lubie anodine, la chemise-de-nuit-de-jour traîne même derrière elle une histoire pop et stylée. Petit panorama.

Entre fashion et transgression

Sachez-le, ce dont il est question ici n'a pas grand chose à voir avec les introspections en pyjama de Bridget Jones - que l'on affectionne tout autant si ce n'est bien plus. Non, il y a dans la chemise de nuit quelque chose de plus snobinard. De plus luxueux. Au détour d'une pointilleuse enquête, le magazine Elle emploie même le terme de "privilège". Et pour cause, les chemises de nuit haut de gamme semblent avoir le vent en poupe. La marque de literie new-yorkaise Hill House Home, nous explique la revue, a carrément fait d'une "robe de sieste" son produit phare. A 125 $, excusez du peu. Le comble de la hype pour les casanières.

A en croire la reporter, cette mode a tout à voir avec le regain de cool des produits "de sommeil" luxueux : on choisit sa chemise comme l'on choisit son lit ou son matelas (confortable, vaste), sans forcément lésiner sur la dépense. Comme si, dans cette époque accélérée, le repos était la plus grande des richesses. Si précieux, ce sommeil va jusqu'à influencer nos tenues vestimentaires par-delà la nuit qu'il occupe. Attrayant, léger, l'uniforme nocturne serait comme un précieux doudou que l'on ne souhaite pas quitter.

Comme bien souvent cependant, le charme de la chemise de nuit doit beaucoup à la pop culture. Pour le site Refinery29, il ne faut pas chercher plus loin : c'est le film culte Virgin Suicides qui a lancé cette mode textile. Dans l'oeuvre emblématique de Sofia Coppola, récit d'une dramatique "quarantaine" s'il en est, les esseulées soeurs Lisbon portent la chemise de nuit comme personne. Elles vont même jusqu'à l'arborer dans leur jardin, lorsqu'elles décident de réunir leurs mains autour d'un arbre. Ces images fashion malgré elles de jeunes femmes qui se morfondent hantent autant les mémoires que la bande originale du groupe Air.

"En outre, porter à l'extérieur un vêtement qui est destiné à l'intérieur, où personne ne peut vous voir, a tout d'un acte de rébellion. Il y a quelque chose de puissant dans le choix des soeurs Lisbon", décrypte le magazine. D'autant plus que les protagonistes tentent ce look à la vue des garçons qui désirent les faire évader. Revêtir de tels oripeaux, c'est aussi bousculer un ordre établi, remettre en question toute une logique ronronnante.

Un privilège d'aristo ?

Mais comme le suggère l'allusion à la fable plutôt spleenétique de Sofia Coppola, la chemise de nuit de jour porte également en elle un mood bien plus ambigu. Si Man Repeller salue son "équilibre parfait entre le décontracté et le chic", c'est pour mieux décocher quelques traits d'humour en retour : la robe de nuit (longue, délicate) évoquerait des images "de vieille dame apportant du lait chaud, une bougie à la main" ou même "de robes que l'on porte à l'église". Pas ultra moderne dans l'esprit donc. Elle va encore plus loin : si ce look plaît tant, c'est parce qu'il ravive tout un imaginaire blindé de fantasmes nostalgiques et un brin dépassés.

"Adapter la chemise de nuit en tenue de jour me paraît réactionnaire", cingle directement la journaliste, qui ne voit pas d'un bon oeil cette énième déclinaison de la philosophie "cocooning". Cet imaginaire désuet, c'est celui d'une féminité de l'ère victorienne, "passive", se complaisant dans ses privilèges, mais aussi ces représentations de "belles endormies" qui ont nourri l'inspiration de bien des peintres durant le dix-neuvième siècle.

Iconographie victorienne, donc ultra-bourgeoise. Si ce n'est aristocratique. De quoi plaire aux Marie-Antoinette "ultra-déconnectées" qui se soucient peu des réalités du monde, tacle encore le magazine. Ouch. Dans son focus, The Daily Report nous abreuve à l'unisson des mêmes références, évoquant la littérature de Jane Austen, les lignes d'Orgueil et Préjugés et d'Emma, parcourues de "noeuds délicats" et de "garnitures en dentelle"...

Aucun doute, la romantisation est totale. Ronflante et inconsidérée pour certaines, magique pour d'autres.

Revers de chemise

Et pourtant, même les plus acides billets d'humeur ne peuvent s'empêcher de louer le charme discret du vêtement nocturne porté en pleine journée : "celui de n'être redevable à personne, de s'éloigner du monde et de toutes ses responsabilités discordantes", dixit Elle. Réécrire les règles grâce à quelques bouts de tissu. On le sent, la chemise de nuit pose toujours ses plis entre deux chaises.

On la pense disruptive, et elle génère les accroches les plus tarte-à-la-crème. Telle cette pensée de Katherine Kleveland, cofondatrice de la marque DÔEN (qui propose toute une palette de robes élégantes), pour qui l'arborer permet "d'être à l'aise tout en se sentant féminine et soignée". Reste à savoir ce "qu'être féminine" veut dire au juste. On gamberge.