Pourquoi les "Crocodiles" ne sont-ils pas les bienvenus à Toulouse ?
Publié le 27 novembre 2014 à 16:40
Pour la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, des planches de la BD de Thomas Mathieu « Les Crocodiles », qui dénonce le harcèlement de rue et le sexisme ordinaire, auraient dû être exposées dans un square à Toulouse. C’était sans compter sur la municipalité UMP, qui a refusé que deux planches jugées « vulgaires » et « immorales » soient montrées au public.
Pourquoi les "Crocodiles" ne sont-ils pas les bienvenus à Toulouse ? Pourquoi les "Crocodiles" ne sont-ils pas les bienvenus à Toulouse ?


Une BD qui dénonce les marques de sexisme ordinaire – les sifflets, les gestes déplacés, les violences – que subissent chaque jour les femmes doit-elle, pour faire bonne figure, être visuellement « jolie » et moralement acceptable ? D’après la mairie de Toulouse, oui.

Alors qu’il y a un mois, c’est l’exposition « Zizi Sexuel », inspirée du Guide du zizi sexuel de Zep qui s’attirait les foudres de l’association réactionnaire SOS Éducation, c’est désormais la bande dessinée Les Crocodiles (Éd. Le Lombard) de l’auteur belge Thomas Mathieu qui suscite une étonnante polémique.

Dans le cadre de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, mardi 25 novembre, devaient être exposées une quinzaine de planches extraites des Crocodiles, dans lequel l’auteur bruxellois croque les témoignages de jeunes femmes victimes du harcèlement de rue. Destinée à sensibiliser les visiteurs  aux violences faites aux femmes, l’exposition en plein air devait avoir lieu au Square Charles de Gaulle, juste derrière la place du Capitole. Mais les planches sélectionnées, jugées « vulgaires » et « immorales » par la municipalité toulousaine, ont finalement été interdites d’exposition.

Les Crocodiles, un projet « provocateur et parfois vulgaire »

Si le coup d’arrêt à l’exposition Crocodiles a été porté par courrier le 19 novembre dernier, le projet ne date pourtant pas d’hier. D’après Le Monde, le projet d’exposition  été présenté début octobre devant la commission Cohésion sociale de Toulouse Métropole. Ce n’est que la semaine dernière, alors qu’il était « au stade de la finalisation », que l'événement a été définitivement retoqué.

Depuis le début de la controverse, la municipalité UMP et les élus socialistes s’écharpent sur l’état d’avancement du projet. Arguant que la Ville n’avait jamais donné son accord à la tenue d’une telle exposition, la municipalité a fait savoir, en guise de bonne foi, que le « flyer publié il y a un mois sur le programme de cette journée montre bien que le projet n'avait déjà pas été retenu puisqu'il n'y figure pas ».

Du côté des élus socialistes pourtant, c’est une autre version qui est donnée. D’après ces derniers, l’adjointe maire Laurence Katzenmayer aurait, durant cette commission, dénoncé la « vulgarité » de la bande dessinée, ainsi que son « caractère immoral ». Contactée par Le Monde, l’élue UMP affirme n’avoir jamais tenu de tels propos : « Si les échanges durant cette réunion ont bien porté sur le caractère provocateur et parfois vulgaire de certains textes, je n’ai jamais parlé d’immoralité pour indiquer mes réserves sur ce projet. »

Une « culpabilisation des victimes »

Deux planches, en particulier semblent avoir heurté la sensibilité de la municipalité : la première montre deux femmes qui, alors qu’elles se promènent main dans la main dans la rue, se font harceler. « Hey les lesbiennes, vous voulez ma bite dans votre cul ? », « Ça vous dit un plan à trois ? », peut-on y lire. La seconde lève le tabou sur le viol conjugal en mettant en scène la sodomie forcée d’une femme par son conjoint.

DR : Le Lombard/Thomas Mathieu

Contacté par Terrafemina, l’auteur des Crocodiles Thomas Mathieu explique ne pas comprendre les réactions de la municipalité de Toulouse. S’il reconnaît le caractère « trash » de ses dessins, il trouve aussi « violent » d’émettre un jugement moral sur une planche qui reproduit fidèlement l’histoire d’une victime. Un avis que partage Clef M., une victime de viol conjugal. Dans une lettre ouverte adressée « Julie Escudier (l’élue en charge du projet, Ndlr) et à l'ensemble du Conseil municipal de Toulouse Métropole », elle s’en prend à l’équipe municipale qui « a pris le parti de la culpabilisation des victimes ». « Cette expérience traumatisante, que vous qualifiez de "vulgaire" et "immorale" est non seulement la mienne, écrit-elle, mais celle de millions de femmes. Ce qui est violent, en revanche, c'est que vous refusiez d'exposer aux citoyen-ne-s la réalité que nous vivons, et qui, d'après vous, risquerait de heurter des enfants ou des adolescents. Vous n'imaginez pas à quel point nous, femmes et enfants violé-e-s, agressé-e-s, harcelé-e-s, nous sommes heurté-e-s. »

DR : Le Lombard/Thomas Mathieu

DR : Le Lombard/Thomas Mathieu
De son côté, Thomas Mathieu affirme avoir reçu « de nombreux soutiens, notamment à Toulouse », après l’annulation de l’exposition par la mairie. Un rassemblement, organisé par EELV, a d’ailleurs eu lieu mardi 25 novembre en fin d’après-midi au square Charles de Gaulle, où aurait dû se tenir l’exposition.


Ses Crocodiles, eux, s’ils n’ont pu être vus par le grand public, restent disponibles en librairie. Ils illustrent aussi le « Petit guide illustré du respect dans la rue (ou ailleurs) ». Édité par la Fédération des Centres de Planning Familial des FPS, en Belgique, et disponible gratuitement en ligne, il vise à sensibiliser et à informer sur le harcèlement de rue dans l’espace public et sur le sexisme ordinaire dont sont victimes les femmes.

>> Harcèlement de rue : l'illustratrice Diglee prend position et fait un carton <<

Par Charlotte Arce | Journaliste
Journaliste en charge des rubriques Société et Work
Mots clés
Société droits des femmes bande dessinee sexisme
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