Marilyn Monroe est née il y a un siècle, et laisse derrière elle des classiques du cinéma (Sept ans de réflexion, Certains l’aiment chaud), des séquences mythiques, une histoire faite de drames (amours catastrophiques, acharnement sexiste, addictions diverses), mais aussi de looks incroyables, et surtout… Une révolution.
Médicale notamment. Car on a jamais vu une superstar de l’Hollywood “doré” marquer à ce point la sphère de la santé mentale, imposer cette notion au plus grand nombre, et faire accepter les maux et les troubles des personnalités les plus célébrées, de la dépression aux pensées suicidaires, du rapport compliqué au corps à la mélancolie tenace. Ce dont témoigne le biopic Blonde sur Netflix, avec Ana de Armas.
C’est une évidence alors que la prestigieuse Cinémathèque française consacre une exposition dès début avril à ce mythe moderne, de ses tournages aux coulisses tumultueux de sa vie.
On a enquêté sur ce que Marilyn a bouleversé de ce côté-là, nous permettant de mieux comprendre aujourd’hui des enjeux comme la dépression et l’anxiété. Bien avant que Britney Spears ne nous incite à creuser la question sérieusement. Oui oui.
"Ma vie entière me déprime depuis toujours"
Voilà ce qu'écrit Marilyn dans l'une de ces très nombreuses lettres, à retrouver dans le recueil « Fragments. Poèmes, écrits intimes, lettres », qui compile ses feuilles volantes. "Pourquoi est-ce que je me sens moins un être humain que les autres ?", s’attriste-t-elle aussi. Dédiant des lignes à "[sa] détresse implacable devant la souffrance de sa nostalgie".
Depuis sa disparition, le monde n’a cessé de découvrir la Marilyn spleenétique, complexe, poétesse aussi, très tourmentée, et pas juste la femme fantasmée par tous les hommes. Dans ces mêmes pages, elle griffonne sous forme de poème : "Je ferai peut-être des erreurs/les gens vont penser que je ne suis pas bonne, ou rire et/me rabaisser, ou encore penser que je ne sais pas jouer/crainte que le réalisateur pense que je ne vaux rien./Me souviens des moments où je ne pouvais littéralement/pas faire la moindre chose."
Marilyn Monroe a quitté ce monde très jeune, à même pas quarante ans, d’une fin tragique (un suicide supposé par surdose de médicaments), à l’aboutissement d’une vie marquée par les déboires sentimentaux, les violences patriarcales, une réception publique tiraillée entre railleries cruelles et réelle fascination, une obsession de la presse, des intellectuels et des studios pour ses moindres faits et gestes, virant au harcèlement pur et dur. Et surtout, à la conclusion d’une existence marquée par le mal-être, que seuls les barbituriques seraient venus soulager.
Et oui, car l’actrice était abîmée par la solitude, la misogynie des producteurs, ses liaisons (avec un certain Bobby Kennedy notamment), l’alcool, l’usage fréquent de médicaments - près du lit de la défunte, on retrouvera des boîtes de somnifères.
Et aujourd’hui, son héritage, c’est en partie les conséquences de cette finalité, qui a suffisamment bouleversé le monde pour l’alerter sur la fragilité psychologique des stars, les enjeux de santé mentale, qui s’exacerbent quand il y a surexposition, les maux dont les femmes souffrent d’autant plus dans une société qui n’a de cesse de les scruter. C’est bien simple, plus d'un demi siècle plus tard, toutes les stars parlent de ce qu’elles ont pu vivre et de ce qu’elles éprouvent : les idées suicidaires, le burn out, la dysmorphie corporelle, la dépression. Marilyn, elle, en parlait déjà, moins librement certes, et ses écrits sont restés.
Sur une page très journal intime relayée par Radio France, elle se confie : "A propos de Joe, j'ai de bonnes nouvelles, en quelque sorte, puisque je crois que j'ai été utile à quelque chose, enfin c'est ce qu'il affirme. Joe dit que je lui ai sauvé la vie en l'adressant à un psychothérapeute que le Dr Kris juge excellent. Joe dit qu'il s'est repris en main"
Ici, Marilyn parle de Joe Dimaggio, champion de baseball, l’un des sportifs les plus connus de son époque, le symbole d’une masculinité triomphante. Une icône, qui se serait mis à la thérapie malgré les préjugés à ce sujet - très forts quand on est un emblème de virilité - et surtout grâce aux conseils de celle qui, internée en centre psychiatrique, a rapidement consulté des médecins. Un pas à franchir loin d’être évident dans les années cinquante, où le rapport aux psys n'est clairement pas celui d'aujourd'hui.
On compare désormais le “cas Marilyn” à celui d’autres emblèmes partis trop tôt, telle Amy Winehouse : entre excès et tristesse.
A une époque où la psychiatrie faisait encore l’objet de vastes polémiques, Marilyn voyait son existence, faite d’épisodes dépressifs, très glosée. Le moindre ragot sur son comportement n’arrangeait rien à la fragilité d’une superstar planétaire dont on connaît aujourd’hui les envers. Et alors que le monde de l’entreprise lui-même est de nos jours sensible à ces questions, il suffit d’écouter les professionnelles pour comprendre que Marilyn n’est pas pour rien dans cette évolution des mentalités.
“La vie de Marilyn est devenue l'un des premiers catalyseurs du débat sur la santé mentale à Hollywood”, avance avec vigueur Forbes. On s'est penché sur l'analyse de ce que beaucoup considèrent comme la lecture essentielle des working girls.
Pour le magazine, popstar, femme d’affaires, mère de famille, étudiante, tout le monde peut apprendre de la vie de Marilyn : “son existence est riche d’enseignements sur la santé mentale”, assène la revue. Notamment car après elle, bien des femmes - et pas seulement, comme on le précise plus haut - se sont attelées aux thérapies, se sont allongées sans honte ni crainte sur le divan, pour soigner leur stress, panser leurs traumatismes, en pleine époque Mad Men, et bien après.
Tout le monde se reconnaît dans la vulnérabilité de la comédienne.
Sans elle, des icônes actuelles comme Billie Eilish et Chappell Roan auraient bien plus de mal à évoquer leurs doutes et leur souffrance publiquement. Ces dernières années, la parole s’est franchement libérée au sujet de la fragilité psychologique des “divas”, un terme qu'on a volontiers assigné à la star il y a plus de soixante ans.
Jadis, la presse raillait volontiers les “nervous breakdown” de Britney Spears, sous tutelle parentale, allant se raser le crâne, assaillie par les journalistes. Pour ne pas reproduire des “descentes aux enfers” comme celle de Marilyn, ou de Britney, les idoles actuelles exigent d’imposer leurs limites auprès des producteurs et du public. Chappell Roan dénonce l’attitude intrusive des fans, quitte à susciter la controverse. L’interprète de "Bad Guy" a déjà révélé ses pensées les plus noires, sachant qu’elle pourrait sensibiliser sa plus jeune audience aux signes qui alertent.
Addison Rae et Olivia Rodrigo ont souvent abordé ces thématiques, tout comme Renée Rapp, qui récemment témoignait : "Je souffre d'anxiété et de crises de panique et j'ai même suivi une thérapie !... Il existe certainement un moyen de parler de santé mentale au plus grand nombre, pour que les gens se sentent à l'aise et en sécurité.".
Hélas, Marilyn n’était pas suffisamment écoutée : elle aussi voulait se sentir en sécurité.
Du TIME à Psychology Today, nombreuses sont les enquêtes à en témoigner à chaque commémoration, de sa naissance ou de sa mort : l’héritage de Norma Jean (son vrai nom) se traduit dans les multitudes de psychanalyses anonymes, inspirées par l’icône.
Selon Sun Yong Kim-Manzolini, militante féministe et patronne confiante, fondatrice de Lush Enterprises, LLC, les femmes qui souhaitent s’imposer dans des secteurs éminemment masculins rencontrent toujours des obstacles et éprouvent des émotions qui font directement écho à la trajectoire de Marilyn. «La vie de certaines personnes ne démarre pas sur des bases solides. Elles doivent lutter pour trouver l'équilibre intérieur et profiter des aspects positifs de la vie sans être freinées par leurs traumatismes passés”.
“L'histoire de Marilyn trouve un écho chez les femmes comme moi, qui ont réussi à s'imposer dans leur secteur et à trouver un équilibre malgré des obstacles considérables.», étaye dans les pages de Forbes la leadeuse et femme d’affaires, pour qui cela ne fait aucun doute : Marilyn est un “role model”, c’est à dire, une source d’inspiration pour les femmes.
Elle était une femme forte, très charismatique, sûre de sa sensualité et de son talent, mais aussi hyper sensible, brillante, dont l’intelligence n’avait d’égale… Que la vulnérabilité. C’est cette mélancolie, contrastant avec l’apparente légèreté de ses mouvements et de son jeu, qui marque profondément le regard. En un sens, Marilyn préfigure d’ailleurs le spleen dévastateur que vont éprouver des années après elle d’autres “pin up”, sex symbols au destin tout aussi dramatique : Anna Nicole Smith par exemple, dans les années 90. Toutes les “nouvelles Marilyn” ont pu souffrir de traumatismes et de souffrances très personnelles, pour qu’aujourd’hui, plus de femmes soient enfin écoutées et comprises.
Mais on a voulu en savoir plus sur cette "transmission" très sororale.
Et on a découvert l'étendue des nouvelles études sur Marilyn : tout un champ scientifique décrypte ses carnets, et les verdicts de ses expertises médicales, en lui prêtant des troubles qui dans son cas demeurent très discutés. Par exemple ? L'actrice est directement associée au trouble de la bipolarité. Et en ce sens, la maladie maniaco-depressive constituerait un vaste panorama au sein duquel le nom de Marilyn Monroe fait souvent résonnance ces dernières années.
Marilyn Monroe était-elle réellement bipolaire ? En tout cas, là encore, son nom fait office d'exemple. Et puisqu'elle fut l'une des premières grandes superstars à susciter de telles évocations médicales, on ose à penser qu'elle n'est pas pour rien dans l'illustration de tous ces sujets sensibles dans la pop culture, les séries, les films.
Médecin psychiatre à l'hôpital Saint Antoine à Paris, Jean-Victor Blanc, spécialisé dans la prise en charge des nouvelles addictions et du trouble bipolaire, explique dans les pages de Madame Figaro que des célébrités comme Marilyn nous permettent de mieux comprendre la maladie, et de lutter contre nos préjugés, et notre ignorance : "Les stars ont fait du bien à la représentation des questions de santé mentale. Partager sa vulnérabilité ne veut plus dire que l’on va perdre en légitimité ou être ostracisé dans son métier. Pour les jeunes générations, c’est un sujet identitaire, qui fait partie de leur quotidien."
"C’est le changement majeur qu’il y a eu ces vingt dernières années dans le monde de la psychiatrie. Ce qui a évolué grâce aux célébrités, c’est l’acceptation de la santé mentale et de la psychiatrie dans notre société. Pour moi, c’est vraiment une source d’espoir et d’optimisme. Ce mouvement est global, il fait quand même du bien. Notre société demande aux célébrités de parler de leur vie, de leur famille, de leurs problèmes de santé, de politique ou d’écologie. Pourquoi ferait-on une exception pour la santé mentale ?"
Des mots qui résonnent fort quand on pense à la diva hollywoodienne. Même plus de 60 ans après sa disparition.