Après le confinement, ils ont décidé de se reconvertir

Après le confinement, ils ont décidé de se reconvertir
Après le confinement, ils ont décidé de se reconvertir
Envie de "plus de sens", de davantage de stimulation ou d'un environnement moins urbain, après le confinement, les Français·e·s veulent (presque) tout quitter. Deux d'entre eux nous expliquent pourquoi, et comment.
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"Une chose est sûre c'est que nous n'allons pas sortir indemne de cette crise." Dans un entretien avec Franceinfo, la psychologue, coach et professeure à l'ESCP Evelyne Stawicki est formelle : après huit semaines de quarantaine et deux de déconfinement, l'heure est au changement. "Elle nous aura transformés, fait mûrir, fait réfléchir, même sans nous en apercevoir. Il y a des désirs qui vont émerger, il y a des refus qui vont s'imposer, et il va y avoir des phases de concrétisation qui vont se mettre en oeuvre".

Autour de nous, effectivement, l'envie d'un ailleurs professionnel se fait sentir. Un besoin de quitter un quotidien insatisfaisant pour retrouver un équilibre moins éreintant, plus inspirant, utile, créatif. De bouleverser une routine qui nous privait jusque-là d'un bien-être familial nécessaire, ou d'un temps personnel essentiel. Sur Twitter, entre deux internautes qui plaisantent et s'imaginent, après deux pains au levain maison, tout plaquer pour devenir boulanger, on repère les voeux plus sérieux. Et ils ne manquent pas.

Nombreux sont ceux qui rêvaient d'un futur plus rose (ou vert) avant l'épidémie, et aujourd'hui, beaucoup envisagent de passer enfin de l'éventualité à la réalité. C'est le cas de Constance, 32 ans, responsable brand content habitant à l'étranger et de Thibault, 35 ans, infirmier libéral en France. Tous deux nous racontent comment le confinement a motivé un nouveau départ. Les ambitions divergent mais le fond reste le même : ils veulent se reconvertir. Quitter leur poste, voire leur environnement, pour réussir autrement.

Ils nous évoquent leur ras-le-bol, leurs projets, à l'heure où le monde d'après se dessine timidement.

"On s'est posé de réelles questions"

L'auto-isolement n'a pas mis tout le monde sur un pied d'égalité, loin de là. Quoiqu'en disent les utopistes (ou les naïfs ?), nous n'étions pas "tous dans le même bateau" face au Covid-19. Télétravailleur·se·s ou personnels en première ligne, parents ou sans enfants, confiné·e seul·e ou à plusieurs : les vécus sont multiples et les récits tout aussi variés. Pourtant, depuis quelques semaines, on remarque une tendance similaire.

"La situation exceptionnelle dans laquelle on se trouve a fait émerger chez un bon nombre d'actifs, femmes ou hommes, une envie de reconversion certaine", assure Ahmed Otmane CEO de Karma, plateforme d'intérim digitale. Il affirme d'ailleurs avoir pris conscience de l'ampleur du phénomène sur ses sites, via les candidatures qu'il reçoit. "C'est sincèrement du jamais vu", lance-t-il. "On a dépassé le stade des bonnes résolutions, c'est du concret." Lieu de vie ou carrière : le changement est radical. "On a des ingénieurs qui veulent devenir cuisiniers, des personnes qui habitent le XVIIe arrondissement de Paris et qui postulent à Bordeaux".

Pour l'expert, cette soudaine prise de décisions vient du fait que la crise sanitaire force à faire le bilan. "On s'est posé de réelles questions sur l'essence même de la vie. Ou en tout cas, on s'est demandé 'est-ce que ce travail me plait ?, est-ce que les curseurs de réussite professionnelle sont les bons ?'".

La Vie rêvée de Walter Mitty, de Ben Stiller.
La Vie rêvée de Walter Mitty, de Ben Stiller.

Envie de concret

"Avec le confinement, on cogite davantage", confie Constance. "Personnellement, cette reconversion me trotte dans la tête depuis quelque temps déjà. Mais l'urgence s'est accentuée avec la quarantaine : je veux un métier concret". Responsable brand content pour un magazine de luxe, sa profession a du mal à la combler, elle songe à une occupation qui aurait "plus de sens" : "J'aime bien ce que je fais mais je ne vois pas le résultat final des projets que j'entreprends. La publicité, ça reste du vent. Et puis, je travaille pour des marques qui sont à l'origine d'un système qui ne fait pas partie du monde auquel j'aspire pour mes enfants."

Elle entrevoit aussi un avenir moins urbain, "aller vers la nature" pour donner un autre cadre à ses enfants. "On vit dans une grande ville avec peu de verdure, je ne me sens pas en harmonie avec ça", poursuit la jeune femme. "J'ai besoin de plus de sobriété." Un retour aux sources alimenté par ses convictions écologiques ? Sans aucun doute.

"Si je monte quelque chose, je veux que cela s'inscrive dans une démarche éco-responsable", ajoute-t-elle. "Je ne souhaite pas continuer à polluer. Peut-être une boutique qui privilégie la transition zéro déchet..." Elle avoue : "J'ai encore du mal à trouver ce que je veux faire, mais cela fait partie des pistes de réflexion".

Si Constance hésite encore, elle insiste sur une donnée qui a des chances de l'aiguiller : elle veut un travail qui "pourrait toujours exister, afin d'être à l'abri". Un critère qu'elle juge non-négociable, au vu de l'incertitude qui plane sur les années à venir. "Je me dis que les temps vont être de plus en plus difficiles", déplore-t-elle. "Peut-être que les soins, l'éducation vont devenir payants un jour. L'argent sera important. Et pour moi, c'est une façon de protéger ma famille."

"Un ras-le-bol général"

Pour Thibault, 35 ans, la coupe est pleine. Infirmier libéral depuis dix ans, cela fait déjà quelques années qu'il pense à raccrocher. Seulement depuis la crise sanitaire, ses raisons ont changé. "Avant le Covid-19, j'avais envie d'autre chose, de reconversion mais sans urgence", livre-t-il. "Les infirmiers sont tarifés de façon ridicule, les horaires pas faciles mais mon métier me plaisait. Aujourd'hui, les difficultés ont été multipliées par cent. On s'est senti en danger, pas protégés. Et cela a provoqué un profond ras-le-bol".

Il ressent une dynamique similaire chez ses collègues. "On se demande ce qu'on fait là, pour si peu. Il y a une sorte de sentiment d'abandon total. Ça, et le fait d'avoir un peu l'impression de bosser pour la gloire, m'a donné envie d'arrêter. Les conditions sont très compliquées et pour zéro reconnaissance : ni pécuniaire ni autre. La dévotion a ses limites."

Son but ? Devenir enseignant, pour transmettre et rester au contact du public. "J'aime beaucoup la pédagogie", continue Thibault. "Et instaurer les bases de la réflexion et de l'analyse critique auprès de la jeunesse me semble assez important".

Cette voie lui permettrait d'être formé et d'exercer en même temps, et donc de gagner sa vie, "car les professions libérales n'ont pas le droit au chômage", rappelle le jeune homme, qui avoue que si son choix est fait, les plans concrets sont forcément "un peu flous", Covid-19 oblige.

"J'imaginais quelque chose pour 2021, mais ça sera probablement autour de 2022, quand on disposera de solutions efficaces [pour lutter contre l'épidémie]". On lui demande si cette perspective, celle de changer de vie, de reprendre des études, l'effraie ou le stimule. "Un mélange des deux", répond-il. "C'est du stress mais positif".

Pour la psychologue Evelyne Stawicki, c'est justement cet état esprit que partagent ceux et celles qui réussiront leur reconversion : "Ils ont en commun la détermination, la foi, la conviction, le souci de transformer leur rêve en réalité", appuie-t-elle dans les colonnes de Franceinfo. "Ils ne laissent pas les peurs diriger leur vie. Les peurs servent à aiguillonner leur projet mais n'effacent pas leurs rêves."

Et maintenant, il n'y a plus qu'à.