L'appel à un monde d'après plus féminin (et féministe) face au "Coronaviril"

Fresque murale représentant une infirmière à Londres
Fresque murale représentant une infirmière à Londres
Que faut-il au juste espérer du "monde d'après" ? Si l'on en croit les paroles médiatiques et politiques, l'après se conjugue au masculin. Et c'est pour dénoncer ce "Coronaviril" que les députées Elsa Faucillon et Clémentine Autain proposent ce mercredi 6 mai un meeting numérique.
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Le coronavirus fait beaucoup de mal au féminisme. On a beau célébrer les initiatives solidaires, la crise sanitaire que nous vivons ne fait qu'exacerber les violences et discriminations. C'est d'ailleurs ce que nous explique cette tribune cinglante : "Soignantes, caissières, aide-ménagères, ouvrières: le voile se lève sur ces bataillons invisibles, mais ce sont les hommes qui caracolent sur les plateaux télé ou dans les lieux de pouvoir...".

Un constat implacable rédigé par plusieurs députées, comme Manon Aubry et Clémentine Autain de La France Insoumise, Marie-George Buffet et Elsa Faucillon (du parti communiste), ou encore la sénatrice Esther Benbassa (EELV). Mais comment donner plus de voix encore à cette lutte fondamentale pour l'égalité des sexes ? En organisant un meeting numérique, rétorquent Clémentine Autain et Elsa Faucillon. L'événement en question porte le doux nom de "Coronaviril". Immanquable, il aura lieu ce 6 mai à 17h30 sur les réseaux sociaux.

Le slogan ? Une conviction qui fédère : "Demain sera féministe ou ne sera pas". Car il est grand temps de tirer la sonnette d'alarme et rappeler l'importance de ces "bandes de femmes" chères à Christiane Taubira : celles qui font la société, notre société, mais dont la parole est bien trop minorée. Clémentine Autain nous explique pourquoi.

Terrafemina : Comment est né ce projet de meeting numérique ?

Clémentine Autain : On a décidé de mettre en place le "Coronaviril" en réaction au retour en arrière que nous avons constaté depuis le début de la crise sanitaire. Les hommes ont privilégié un registre très viril au sein de l'espace public. Emmanuel Macron le premier, avec son "Nous sommes en guerre !", a installé tout un lexique viriliste (et même guerrier) comme réponse apportée à la catastrophe que nous vivons aujourd'hui.

Bien sûr, la sous-représentation des femmes dans les lieux de pouvoir n'est pas nouvelle. Mais avec le coronavirus, on a pu constater une amplification des inégalités et des discriminations.Les femmes sont en première ligne quand il s'agit de faire face à cette pandémie mondiale. C'est à dire qu'elles sont aides-soignantes, infirmières, caissières, aides à domicile, couturières. Elles font tenir l'économie de nos vies. Et pourtant, leur parole est introuvable sur les plateaux de télévision.

Ce que fustige notamment le "Coronaviril", c'est justement ce virilisme qui passe par la parole médiatique et politique ?

C.A. : Notre propos est double en vérité. Cette initiative est d'abord un cri d'alerte contre les inégalités, entre toutes ces femmes qui ont des salaires de misère, souffrent d'un manque de reconnaissance et de valorisation, et tous ceux qui à l'inverse occupent une position de pouvoir, économique et politique. Les femmes sont comme marginalisées. Notre bataille est une réaction à cette inégalité structurelle. Sans oublier l'inégale répartition des tâches domestiques et l'augmentation des cas de violences conjugales.

Mais face à cela, nous souhaitons mettre en avant tout un message quant à la nature des solutions à apporter. Nous sommes par exemple persuadées que si les femmes étaient représentées à leur juste place dans les instances de décisions et les lieux de débats publics, les réponses faites à une telle crise seraient vraiment différentes. Parce que nous n'avons pas la même histoire, le même quotidien, la même éducation.

On a pu constater avec la fameuse Une "100% experts masculins" du Parisien, mais aussi avec les études sur le "plafond de verre" auquel se heurtent toujours les professionnelles de la santé, que le "monde d'après" a un peu trop tendance à se conjuguer au masculin.

C.A. : Oui. En allumant la télévision, on peine malheureusement à croire qu'il existe des femmes médecins ou directrices de grands hôpitaux. On met BFM TV et l'on voit cinq hommes discuter tous ensemble et durant un temps infini du coronavirus. On change de chaîne, et l'on se retrouve face au même plateau. La présence masculine est omniprésente en ces temps de crise et les femmes semblent invisibles - alors qu'elles sont au front.

Idem à l'Assemblée nationale. Lors des trois premières heures du grand débat national sur le déconfinement, il n'y a eu que des paroles d'hommes. Trois heures ! C'est considérable. Il faut casser cette domination masculine qui est nocive pour les femmes, mais également pour les hommes.

Face à ce patriarcat, proposer une conférence numérique, c'est aussi rappeler l'importance de l'activisme digital. Une forme d'engagement essentielle en temps de confinement ?

C.A. : C'est évidemment la forme possible en cette période puisque l'on ne peut pas organiser de meeting physique. Mais le lancement de "Coronaviril" a également permis d'instaurer tout un événement, qui s'accompagne d'une tribune (signée par Manon Aubry, eurodéputée LFI, Clémentine Autain, députée Ensemble-LFI), Esther Benbassa, sénatrice EELV, Marie-George Buffet, députée communiste, Elsa Faucillon députée communiste, Caroline Fiat députée, GRS-LFI, Aurore Lalucq, députée européenne Place publique, Roxane Lundy, conseillère municipale à Beauvais Génération.s, Claire Monod, coordinatrice de Génération.s, Christine Poupin, porte-parole du NPA, Gabrielle Siry, porte-parole du PS, Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe EELV dans le Huffington Post- Ndlr), et donc d'une couverture médiatique qui permet de tirer la sonnette d'alarme. On nous parle du "monde d'après". Or le monde d'après sera féminisé ou ne sera pas.

Quand je dis féminisé, cela concerne autant la revalorisation des métiers du soin, les tâches traditionnellement "féminines", que le fait de permettre aux instances de pouvoir de sortir de cet entresoi masculin. Tout cela est la condition sine qua non pour basculer dans une société plus juste, avec d'autres normes et hiérarchies. Un monde soucieux de l'égalité, de la préservation de l'environnement et de la justice sociale. Une lutte globale.

Avec le confinement, les réseaux sociaux sont d'autant plus devenus les espaces de mobilisation et de contestation. Même si bien sûr, on espère bifurquer vers des mobilisations plus "physiques" quand la situation le permettra.

Avant le confinement et l'ère du "Restez chez vous", le mot d'ordre était celui de Virginie Despentes, saluant le courage d'Adèle Haenel : "On se lève, et on se barre". Qu'en est-il désormais ?

C.A. : Aujourd'hui, on se lève, et "on le dit" ! On dit ces inégalités, on dit ce décalage ahurissant entre la volonté affirmée de millions de femmes (briser le silence, faire vivre le mouvement #MeToo, sortir de l'invisibilité) et l'état actuel de la vie publique, médiatico-politique. En ce qui me concerne je crois beaucoup en la force d'un collectif de femmes (caissières, économistes, militantes associatives...) pour porter ce message.

Car un projet global de société ne peut pas s'envisager sans la dimension féministe. Ce n'est pas une petite question à part qu'il faut mettre dans un coin, "pour plus tard" ! Le féminisme est enjeu qui doit irriguer les réponses qui seront faites aux problématiques soulevées par ce fameux "monde d'après". Si on repense les normes économiques à partir des besoins de la société par exemple, on se rend compte que tous les métiers du soin doivent être revalorisés - car un trader gagne toujours infiniment plus qu'une aide soignante.

Quand on parle de la mise à l'écart des femmes, il s'agit donc de trouver des solutions pour l'ensemble de la société. Cela nous concerne toutes et tous.