Pourquoi les femmes dirigeantes gèrent-elles mieux la crise du coronavirus ?

Sanna Marin, la Première ministre finlandaise.
Sanna Marin, la Première ministre finlandaise.
Un point commun unit les pays applaudis pour leur gestion de la crise sanitaire mondiale que nous vivons actuellement : ils sont tous gouvernés par des femmes. Une conclusion limpide mais également sujette à débats.
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Qu'ont donc en commun quelques-uns des pays qui gèrent au mieux la pandémie du coronavirus ? Ils sont tous dirigés par des femmes, nous répond cette tribune du magazine Forbes. Voyez plutôt : la Première ministre de Finlande Sanna Marin, la Première ministre de Nouvelle-Zélande Jacinda Ardern, la chancelière allemande Angela Merkel... Toutes sont saluées à travers le monde pour leur diplomatie, leurs décisions limpides et leur empathie face à la crise sanitaire (mais aussi économique, politique, sociale) que nous vivons aujourd'hui.

On dit même de dirigeantes comme Jacinda Ardern (laquelle a carrément renoncé à 20 % de son salaire par solidarité) qu'elles délivrent de véritables "leçons de leadership", exemplaires et fédératrices. Les femmes en tête des gouvernements ? "Une alternative intéressante pour exercer le pouvoir", abonde Forbes. Forcément synonyme d'actes alertes et stricts, d'interactions avec les citoyens, de pragmatisme jamais alarmiste, de communications nouvelles, notamment par le biais des réseaux sociaux, d'humanité retrouvée...

Cette approche est des plus inspirantes : le Guardian voit même en ces femmes "l'arme secrète dans la lutte contre le coronavirus". Mais n'est-elle pas un peu trop réductrice ?

Une étude trop schématique ?

C'est tout du moins ce que laisse à penser le dernier billet de la newsletter féministe Les Glorieuses. "Les femmes sont-elles vraiment des meilleures 'leaders' que les hommes ?", s'interroge son instigatrice Rebecca Amsellem. La question est pertinente, mais la réponse de Forbes l'est un peu moins. Certes, la revue a peut-être raison de célébrer "le calme" et la lucidité d'Angela Merkel, expliquant à son peuple "que le coronavirus pourrait infecter jusqu'à 70% de la population et qu'il faut le prendre au sérieux", tout en démocratisant l'usage des tests en Allemagne. Résultats de ces mesures ? Des chiffres bien moins alarmants que chez ses voisins européens.

Ou encore, les initiatives de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen, instaurant dès le mois de janvier pas moins de 124 mesures pour bloquer la propagation, tout en s'assurant de l'envoi de 10 millions de masques aux États-Unis et à l'Europe. Une efficacité qui fait écho à celle de la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern, laquelle a mis en place un confinement global "alors qu'il n'y avait que 6 cas dans tout le pays".

Quant à la Première ministre finlandaise Sanna Marin, la plus jeune chef d'État du monde (soit dit en passant), elle a, entre autres choses, incité les influenceurs nationaux a diffuser des recommandations sanitaires primordiales à leur jeune audience sur les réseaux sociaux (des millions de "followers"), modernisant au passage les techniques traditionnelles de communication gouvernementale. L'inverse d'un "dialogue" à la Donald Trump par exemple ("Blâmer les autres, diaboliser les journalistes", faire preuve "d'autoritarisme", synthétise la revue économique).

"L'argumentaire de cet article est une catastrophe", s'alarme pourtant en retour Rebecca Amsellem, fustigeant la simplicité de ce discours global selon lequel "l'honnêteté, l'esprit de décision et l'amour" seraient les trois grandes et principales qualités des femmes dirigeantes. "L'amour", lorsqu'il est notamment question de l'empathie dont a fait preuve la Première ministre norvégienne, Erna Solberg. Mais ce sont également les mêmes arguments qui tournent autour des décisions de la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern. Une rengaine un brin usée, non ?

"L'empathie et l'attention que toutes ces femmes dirigeantes ont communiquées semblent provenir d'un univers différent de celui auquel nous nous sommes habitué·e·s", s'enthousiasme à ce titre la revue Forbes. Un point de vue trop schématique selon la journaliste militante, puisque cette rhétorique résume finalement "les femmes" à des notions bien souvent perçues comme exclusivement féminines - le soin et l'amour - et ce sans jamais évoquer ce qui différencie concrètement les pays nommés - le nombre d'habitants ou de lits de réanimation par exemple. Bref, prôner "l'empowerment" ne suffit pas toujours pour saluer avec justesse les compétences des politiciennes.

"Ce n'est pas parce qu'elles ont des ADN de femmes - et les qualités qui vont avec - qu'elles ont eu des réponses appropriées", poursuit l'instigatrice des Glorieuses. Non, écrit-elle, "ces femmes font un travail exceptionnel parce qu'elles ont dû travailler bien davantage pour atteindre ces positions et qu'elles sont sur-qualifiées pour le 'job', non pas parce qu'elles font preuve de qualités 'féminines' mais parce qu'elles ont les compétences nécessaires pour diriger un pays". Que cela soit clair : les leadeuses ne font pas seulement mouche par leur "bienveillance".

Ignorer cette réalité sociale et politique (les épreuves que doivent affronter les femmes dirigeantes pour devenir légitimes aux yeux de leur nation, de leur gouvernement et de l'opinion publique, face au sexisme, aux inégalités professionnelles et au plafond de verre) serait passer à côté de ce que nous enseigne la situation actuelle. Cela étant, Forbes ne nierait certainement pas ces petites piqûres de rappel. La tribune de la revue en appelle d'ailleurs à "reconnaître" une bonne fois pour toutes les qualités de ces femmes dirigeantes, "et à en élire davantage".

Un mot d'ordre salutaire qui fait écho aux dernières déclarations de l'ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira. Au micro de France Inter, elle rappelle en toute sororité que, plus encore que les leadeuses, ce sont les femmes de l'ombre qu'il faut applaudir en ce temps de pandémie. Car tout est lié : "Des femmes en situation d'autorité, de pouvoir, auraient abordé les choses différemment. Elles auraient vu plus facilement que ce qui fait tenir la société, c'est d'abord une bande de femmes [...] majoritaires dans les équipes soignantes, aux caisses des supermarchés, dans les équipes qui nettoient les établissements...". On ne peut dire mieux.