Entre inquiétude et soulagement, ces mères témoignent de l'impossible rentrée heureuse

Ecoles fermées en France pendant le confinement
Ecoles fermées en France pendant le confinement
A quelques jours du début de la réouverture progressive des écoles, ces mères confinées se confient sur ce retour en classe, à la fois attendu et redouté. Au terme de deux mois de confinement épuisants, alors que la charge mentale explose, elles font part de leurs réserves face à cette rentrée incertaine.
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"On se retrouvera à l'école quand la maladie sera partie." Chloé et Samia se laissent, par l'intermédiaire de leurs parents, de petits messages vocaux. La semaine prochaine, les deux mini-copines de 4 ans se reverront dans leur classe de petite section de maternelle. Mais "la maladie" ne sera pas vraiment partie. Et cela inquiète Anne, la maman de Chloé, enseignante dans la région nantaise. Après avoir conjugué son métier de professeure d'Histoire-géo à distance auprès de ses élèves lycéens et son nouveau rôle de "maîtresse à la maison" auprès de ses filles, 6 ans, 4 ans et 2 ans, elle aborde la fin de ce huis clos comme un immense point d'interrogation.

"C'est une période de fortes contraintes, liée à l'organisation du travail dans le cercle familial", avoue-t-elle. Car si les fillettes ont peu d'enjeux scolaires, étant en maternelle, leur absence d'autonomie se fait pesante au quotidien. Impossible de les laisser seules sur une tâche à accomplir, il faut veiller et guider. Mais Anne s'était préparée mentalement. Pour elle, cela ne faisait pas un pli : la rentrée se ferait en septembre. L'annonce de la réouverture des écoles par Emmanuel Macron à partir du 11 mai a donc été un choc. "J'ai été doublement impactée par cette décision, en tant que mère de deux enfants scolarisées et en tant qu'enseignante", explique-t-elle. "Après la surprise, je me suis dit que c'était bien, ce retour à une forme de normalité aménagée. Et c'est aujourd'hui un grand questionnement quant aux motivations de cette réouverture et sa nécessité."

Au fil des jours, Anne a mesuré l'impossibilité de se positionner clairement sur cette rentrée complexe. Alors qu'elle et son mari pensaient remettre leurs deux aînées, très impatientes, en petite section et grande section deux jours par semaine et en activités périscolaires les trois jours restants, le couple a changé ses plans. Et, après de nombreuses tergiversations, opté pour le compromis. "Nous avons finalement décidé de les garder à la maison sur les heures où elles ne seraient pas avec leurs enseignants, puisque nous en avons l'opportunité, mon mari et moi étant en télétravail."

"On s'est posé la question : est-ce qu'on n'alourdit pas les effectifs de cette école déjà très aménagée ? Est-ce que je ne mets pas mes enfants et ma propre famille dans une situation de risques sanitaires qui pourrait être évitée ? Mais nous sommes dans une région qui a été épargnée par le virus. Même si l'épidémie n'est pas sous contrôle, elle est sous une surveillance très étroite à présent. Ça nous rassure un peu."

Adeline, elle, a tranché : son fils Sandro, 6 ans, en petite section, ne retournera pas à l'école à Lille. "Je n'ai pas peur pour lui et pas spécialement pour nous non plus. Mais on fait porter une organisation ingérable avec des petits enfants sur le dos des enseignants et des personnels scolaires. Je refuse", explique la créatrice en maroquinerie. "La maternelle, c'est un peu fait amener les enfants en douceur à la vie en société, la vie scolaire. J'aimerais bien voir comment un enfant sera consolé s'il tombe dans la récré ou pire... Et puis il y a le stress de voir tous les adultes à distance avec un masque."

Pour la jeune femme, le rôle premier de l'école ne sera pas rempli, tout juste transformée en "garderie compliquée a vivre pour les enfants et adultes." Son compagnon et elle se poseront en observateurs de ces quinze premiers jours de rentrée et se laissent le temps de "réévaluer leur choix".

Petite fille retournant à l'école avec un masque en Allemagne
Petite fille retournant à l'école avec un masque en Allemagne

"Je n'ai pas le choix"

Ce grand flou, ces dilemmes, Fanny, assistante de direction du côté de Lorient, s'y trouve elle aussi confrontée. Mais elle n'a pas le luxe des options. En télétravail cinq jours par semaine, confinée avec deux enfants de 5 et 3 ans et avec un compagnon agriculteur qui travaille à plein temps à l'extérieur, la charge mentale pèse lourd, très lourd. Et la jeune femme arrive au terme de ces deux mois essorée. "Je suis privilégiée car j'ai une maison à la campagne avec un jardin. Mais c'est très compliqué de devoir travailler toute la journée, des 'conf calls', des réunions virtuelles, deux enfants à gérer et assurer l'école à la maison", soupire-t-elle. Alors que son employeur lui impose de retourner travailler dès le 11 mai, elle fait face à des sentiments ambivalents quant à la rentrée de son petit Guillaume, en grande section. "L'école à la maison a généré beaucoup de conflits et ça fait un poids en moins sur les épaules. Mais de l'autre côté, c'est un peu angoissant car on ne sait toujours pas dans quelles conditions les enfants vont reprendre, si les gestes barrières seront appliqués...".

Et hors de question de confier les petits aux grands-parents, alors que le virus est toujours dans les parages et que le risque de contamination ne s'est pas volatilisé. "Je n'ai pas d'autre choix que de le remettre à l'école. Mais c'est un peu culpabilisant de la part du gouvernement de faire porter la responsabilité de remettre ou non les enfants à l'école sur les épaules des parents."

Si elle s'inquiète du fait que les enfants puissent être "une porte d'entrée du virus au sein du foyer", Fanny ressent une forme de libération à l'approche de cette reprise un peu forcée : "Guillaume a besoin de ce retour à l'école pour raccrocher au système scolaire, se remettre dans un cadre et ne pas prendre du retard."

Des problèmes de connexion pour les devoirs des enfants à la gestion quotidienne de la maison, Julie, cheffe d'entreprise à Pau, a vécu ces deux mois entre "crises", épuisement "nerveux et physique" et incertitude professionnelle. Comme beaucoup de femmes, cette mère séparée a vu sa charge mentale exploser. A l'orée de cette rentrée très particulière et alors qu'elle réouvre sa boutique d'optique le 11 mai, Julie a organisé ses prochaines semaines "au cas où". Ses jumeaux Gaspard et Hypolite, 10 ans et le petit Augustin, 7 ans, devaient reprendre le chemin de l'école. "Ils trouvaient ça excitant, c'est comme une aventure, ils étaient tout contents d'avoir essayé les masques que leur grand-mère leur a cousus." Mais à quelques jours du 11 mai, rien n'est prêt. L'instituteur de l'un des jumeaux ne reviendra qu'en septembre et Julie ignore encore quand les deux autres, en CP et CM1, auront classe, "sachant que c'est deux jours maxi par semaine".

Lors du "comptage", elle a les a inscrits, mais "pour la sociabilisation surtout". Car les conditions, en petits groupes, partagées entre lavage de mains, distanciation sociale ou absence de jeux, lui semblent compliquées. "On continuera en parallèle à faire classe à la maison". D'ailleurs, la directrice de l'école a annoncé que l'établissement pourrait ne pas rouvrir si les conditions n'étaient pas réunies. Peu rassurant. Julie a donc d'ores déjà booké une babysitter sur trois après-midis dans la semaine et gardera les enfants un jour sur deux, en alternance avec le papa. Un casse-tête organisationnel et une pression économique supplémentaire. "Je vis sur mes économies, là". Car de son côté, cette opticienne rouvrira sa boutique le 11 mai. Et avec sept collaborateurs en activité partielle et 260 000 euros de chiffres d'affaires de manque à gagner sur deux mois, l'urgence de la reprise est là. Elle n'a plus le choix. "Heureusement que je suis fourmi", sourit-elle.

Petit garçon faisant ses devoirs pendant le confinement
Petit garçon faisant ses devoirs pendant le confinement

"Le mélange des genres a ses limites"

Valérie, elle, craque. Les nuits blanches défilent. Cette agente de collectivité territoriale tente de se projeter dans les prochaines semaines, elle se réveille régulièrement en pleurs. Confinée dans un appartement de 50 m2 en banlieue parisienne, à Puteaux, sans espace extérieur avec son compagnon et leur fillette de 4 ans, elle accueille cette drôle de rentrée avec soulagement. "Nous sommes heureux des moments partagés ensemble, mais il nous faut à tous de l'espace. Nina réclame énormément ses copains et joue vraiment beaucoup à 'la maîtresse'." Pour les parents, ce sera également l'occasion de télétravailler dans de meilleures conditions, mais aussi de se "concentrer sur nous-mêmes en tant qu'individus et en tant que couple".

Car les nerfs ont été mis à mal pendant cette période calfeutrée. Bien sûr, il y a de l'incertitude. Mais Valérie fait confiance au personnel de l'école. Et les gestes barrières ont déjà été bien assimilés : "On va l'aborder comme un jeu : des règles à respecter, des contraintes auxquelles s'adapter et la récompense d'être avec les copains. Ce ne serait que deux jours par semaine, et même dans ces conditions, c'est toujours mieux que six mois d'isolement collée à Papa et maman sans voir d'autres enfants. Et puis le mélange des genres où les parents 'deviennent' enseignants a ses limites."

"La vie doit reprendre"

Du côté de Louise, c'est plutôt la déception qui prédomine. Pour cette journaliste parisienne en freelance confinée dans la "team 12%" (appartement sans balcon), mais "dans de bonnes conditions" ("bonne connexion wifi, plusieurs ordis à domicile"), avec son conjoint en télétravail, cette période étrange aura été l'occasion de "retrouver" ses deux fils de 6 et 10 ans. Entre les cours du matin et les séances de ping pong improvisées sur la table à manger, les journées confinées ont été bien remplies. Longues aussi. Car les deux frères hyperactifs trépignaient à l'idée de retrouver leurs petits potes dans la cour de récré. Pourtant, il y a quelques jours, l'école a prévenu : seuls les enfants dits "prioritaires" (enfants de médecins, profs, policiers, conducteurs...) seront accueillis. "Mes gamins sont tristes. Ils ont entendu Emmanuel Macron à la télé parler du 11 mai. Depuis, ils comptaient les jours comme avant Noël, persuadés de retrouver leurs amis. Il savait bien que ça ne serait pas possible... C'était dommage de balancer cette date comme ça. Après, derrière, il faut rattraper la déception."

Louise relativise. Cette rentrée avortée lui évite de cogiter sur d'éventuels risques sanitaires. "Mais je les aurais envoyés parce que je pense que c'est ce qu'il y avait de mieux pour eux : un équilibre psychologique, revoir leurs copains, renouer avec une vie sociale, même un semblant. Je suis inquiète de ce qu'on leur fait vivre. Pour des enfants, même si on sait qu'ils sont très 'résilients', cela semble bien plus traumatisant qu'on ne veut bien y réfléchir."

Un sentiment que partage Anne qui observe cette réouverture des écoles comme une sorte de répétition avant la grande rentrée de septembre. "La vie doit reprendre de toute façon, même si elle est aménagée. Et le meilleur moyen pour que cela recommence, c'est de s'y mettre dès maintenant. S'il y a des dysfonctionnements à l'école, ils peuvent apparaître dans les semaines qui viennent et peuvent être corrigés en septembre."

Partout en France, les angoisses se bousculent dans les groupes Whatsapp des parents d'élèves, les interrogations s'entrechoquent dans les boîtes mail d'échanges avec les instituteurs. "Beaucoup se posent la question de ce qui sera mis en place, sachant que cela semble difficilement applicable en maternelle", souligne Fanny. "On fera au mieux avec les armes qu'on a."