A Rueil-Malmaison, 3 femmes dénonçant une pancarte sexiste convoquées par la police

Image d'illustration
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Trois femmes ayant dénoncé sur les réseaux sociaux le sexisme d'une pancarte devant un restaurant, se retrouvent aujourd'hui convoquées au commissariat de Rueil-Malmaison pour harcèlement en ligne. Le restaurateur aurait porté plainte.
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C'est l'histoire d'un restaurateur à Rueil-Malmaison, qui chaque jour, pour amuser les passant·es, écrit une blague sur l'ardoise devant son commerce. Parfois, fier de lui, il en poste des photos sur un groupe Facebook d'entraide locale nommé "Rueil-Malmaison".

Fin janvier, une jeune femme, C., abonnée à la page Facebook "Rueil-Malmaison", fatiguée du sexisme régulier de ces photos, décide de dénoncer sur Twitter le sexisme des pancartes où on peut par exemple lire : "Un jour, les femmes domineront le monde, mais pas aujourd'hui c'est les soldes", ou une autre encore plus problématique "Mon secret séduction tient en trois mots : Gentillesse, Humour, Bagou. Si ça marche pas ? Je me contente des premières lettres". Le tout faisant le mot "GHB", soit la drogue du violeur.

Aujourd'hui, pour avoir dénoncé cette ardoise que l'on pourrait considérer comme un appel au viol, trois femmes sont convoquées au commissariat de Rueil-Malmaison : C., son amie L., qui avait repris la photo pour la dénoncer sur Twitter, et l'une de leurs anciennes professoresses qui avait dénoncé sur sa page Facebook privée les insultes des internautes reçues par C..

La réponse du restaurateur

La professoresse explique : "Un brigadier chef m'a appelée sur mon téléphone portable vendredi (1er février) pour me convoquer. Sous le coup de la stupéfaction, j'ai raccroché. J'ai rappelé pour demander pourquoi j'étais convoquée et il m'a dit texto : 'Pour harcèlement sur les réseaux sociaux', ce à quoi j'ai répondu : 'C'est une plaisanterie ?'."

Elles ne savent pas officiellement l'objet de leur convocation qui, pour la professoresse, devait avoir lieu ce jeudi 7 février à 14h30, mais qui est reportée selon le commissariat de Rueil-Malmaison, le brigadier s'occupant de l'affaire étant "malade depuis mercredi". Pour les deux jeunes femmes, la convocation est reportée sans date pour le moment.

Le commerçant avait déjà menacé L. de porter plainte via des messages privés sur Twitter envoyés après la première publication et dénonciation de cette pancarte. Ce qu'il semble avoir fait. Contacté, il ne confirme pas, répondant : "Ce dossier est dans les mains de la justice et c'est la justice qui décidera des suites de ce dossier ou pas."

Aide juridique de la Fondation des femmes

Avertie de la convocation le vendredi 1er février, et ne voulant pas y aller seule, la professoresse, enseignante de longue date, a cherché de l'aide, qu'elle a trouvé auprès de la Fondation des Femmes, structure de soutien aux actions pour l'égalité femmes-hommes et qui lutte contre les violences faites aux femmes. La Fondation l'a aiguillée vers sa Force juridique, qui réunit plus de 150 avocat.e.s, professionnel.le.s du droit et expert.e.s bénévoles défendant les droits des femmes.

Pour Anne-Cécile Mailfert, Président de la Fondation des Femmes, cette affaire de Rueil-Malmaison est "stratégique", tombant la même semaine que le procès pour diffamation contre six femmes ayant témoigné contre l'ex-député EELV Denis Baupin, qui attaque également France Inter et Mediapart ayant enquêté sur le sujet.

Elle dénonce les tentatives de mise sous silence des femmes qui dénoncent le sexisme et les violences : "Un an après #MeToo, on a l'impression qu'il y a ce retour de bâton qui est très préoccupant. #MeToo a permis de libérer la parole et il faut qu'on puisse continuer à le faire dans de bonnes conditions. On ne peut pas dire d'un côté aux victimes 'allez-y parlez', et puis de l'autre côté 'ha bah non faut pas parler sur Twitter, il ne faut porter plainte'. Et une fois qu'elles portent plainte, on vous attaque pour dénonciations calomnieuses [affaire Baupin], et quand elles parlent sur les réseaux sociaux, on leur dit qu'elles harcèlent."

Pour Anne-Cécile Mailfert, quelque chose ne tourne pas rond : "Dans le cas de Rueil, on prendre la plainte pour harcèlement d'un homme sexiste. Il y a probablement un officier de police qui va travailler pendant plus d'une semaine sur cette affaire. C'est vraiment un dévoiement de la justice et de la police, qui sont en train de travailler là-dessus plutôt que sur des choses plus importantes et plus graves."

Selon la présidente de la Fondation des Femmes, la pancarte du restaurateur va au-delà du sexisme : "Ça n'est pas juste une 'blague' sexiste, il est allé encore plus loin. La dernière pancarte sur le GHB, ça c'est un délit puisque c'est une incitation à la commission de délit."

"Le dossier du monde à l'envers"

C'est l'avocate Sophie Soubiran qui accompagnera les trois femmes au commissariat de Rueil-Malmaison. Selon elle, "c'est le dossier du monde à l'envers. On a à l'origine une personne qui fait un délit d'incitation à un crime -qui est un délit de presse puisqu'il le poste sur Facebook- le fait que le GHB est une alternative à la séduction. Il est là, le problème juridique. Qu'ensuite, des jeunes femme courageuses décident d'utiliser les réseaux sociaux pour dénoncer et faire cesser, ça se passe normalement. Là où ça ne va plus, c'est quand on commence à utiliser le droit pour les faire taire."

Elle dénonce le deux poids deux mesures : "Quand on connaît le traitement qui est fait aux femmes qui vont déposer plainte dans les commissariats, même s'il y a des choses qui s'améliorent, pour des vraies atteintes...".

Et ajoute : "Elles sont toutes les trois convoquées rapidement. Cela veut dire qu'on met en branle tout un dispositif au commissariat pour traiter la plainte de ce restaurateur qui considère qu'il n'a pas à répondre de ses actes. Il y a un problème de disproportion absolu [...] Il ne faut pas que les femmes qui prennent la parole de manière plus globale, dans ce contexte de procès Baupin, soient les victimes au carré avec l'usage du droit."

Une plainte pour provocation à la commission d'une infraction

La professoresse convoquée explique avoir simplement voulu dénoncer du sexisme ordinaire, et dans le cas de son ancien élève, les attaques qu'elle subissait sur Facebook. Elle ne veut pas atteindre au commerce du restaurateur : "Je ne veux pas détruire la vie de quelqu'un, mais je ne veux pas qu'on détruise la mienne ou celles de mes élèves."

La vitesse avec laquelle elle a été convoquée l'interpelle, alors qu'elle-même avait porté plainte il y a deux ans pour une autre affaire dont elle vient tout juste d'avoir des nouvelles : "Là, on est convoquées en quinze jours. Il aurait suffit à ce monsieur de dire à L. et C. : 'Désolé, je ne me suis pas rendu compte, j'ai été sexiste' et ça se serait arrêté là."

S'il semble que cela soit le restaurateur qui ait porté plainte, la riposte s'organise pour sa pancarte. Le collectif féministe contre le viol va déposer plainte ce jeudi 7 février pour provocation à la commission d'une infraction, délit passible d'une peine de prison.