Doit-on vraiment se laisser tenter par le bain de minuit ?

Le bain de minuit, une expérience de vie ?
Le bain de minuit, une expérience de vie ?
Ce soir, la nuit épaisse et la mer houleuse sont vos seuls vêtements. Car dans l'eau, vous êtes nu·e. Comme un ver. Oui, vous avez succombé au bain de minuit. Mais de quoi cette expérience est-elle au juste le nom ? De dangers...ou de liberté ?
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La jeune femme a à peine pris le temps de profiter du feu, allumé en douce sur la plage. Insouciante, elle se déshabille et court vers la mer en riant. A bout de souffle, elle se jette entre deux vagues, nage à en perdre haleine, enchaîne les brasses. Puis s'arrête. Elle sent quelque chose. Qui la touche. Et puis la happe. Bientôt, elle hurle. Horriblement. Quelques minutes plus tard, elle ne sera plus rien du tout.

Avouons-le, on a connu meilleur bain de minuit que celui qui introduit Les dents de la mer de Steven Spielberg. Et encore heureux ! Mais au fond, qu'est-ce qu'un bain de minuit ? La nuit, la nudité, l'eau, d'accord, mais encore ? Les conditions quelque peu singulières qui caractérisent un bain de minuit "tradi" définissent autant ses vertus que ses risques éventuels. Pourtant, l'acte se perpétue de décennie en décennie. Et semble toujours aussi "magique". Les adeptes des baignades nocturnes nous expliquent pourquoi.

Amours d'été et bisous mouillés

Baignade en couple.
Baignade en couple.

Qu'est ce qu'un bain de minuit ? Les amours d'été, la fête qui n'en finit jamais et les bisous mouillés, poétise Lola. "Ça va de pair avec les étoiles filantes et les ricochets", ajoute la jeune femme de vingt-quatre ans. Depuis quasiment dix ans, elle tente l'aventure en Grèce. C'est une activité de groupe, presque un rituel. Les corps sont frileux et nus. Dehors, il fait chaud, beaucoup trop chaud, on étouffe. Dans l'eau, on s'apaise, on respire. Et puis l'on ne voit rien. Alors on cherche ses repères, on s'éclabousse, on rigole à l'unisson. "Il y a comme un goût de défi, un côté rebelle et imprévisible qui l'emporte !", s'amuse-t-elle non sans nostalgie. L'insolence de la jeunesse.

Un truc de gamins, dirait-on, quelque chose de rare et précieux, d'évanoui déjà, comme un coucher de soleil. C'est ce qu'imagine Léa, 26 ans, lorsqu'elle ressasse son histoire avec les bains de minuit. Elle qui a grandi au bord de l'océan n'a jamais vraiment déserté les plages des Sables d'Olonne qui ont fait son adolescence. Ce bain, c'était un incontournable des sorties de boîte. Un passage nécessaire au sein duquel l'on lâchait vraiment tout, des vêtements trop encombrants aux craintes fugaces. "Ce que j'aime le plus dans le bain de minuit, c'est la sensation de liberté que procure le fait d'être nue dans l'océan ou la mer, cette sensation d'absolu confort, mêlée à une forme de transgression", s'enthousiasme la jeune rêveuse. Puis elle pense à la mer, absolument noire, et au silence lourd quand les rires se taisent. Pour elle, "ce petit frisson de peur" contribue au plaisir. Car "tout peut arriver".

"Deux salles, deux ambiances"

Le bain de minuit, entre deux eaux.
Le bain de minuit, entre deux eaux.

Et c'est peut-être là que la pratique a ses limites. Hélas. Lola se rappelle en ce sens de cette fin de soirée très peu feel good. Sortie de boîte, nuit d'encre, plongeon dans l'eau. A force, le groupe d'amies grelotte. Sauf une. Elle, se sent super bien. Trop. Trouve l'eau "hyper agréable", a chaud. Fait la planche, ignore celles qui la convient à regagner la terre ferme. Il faut carrément la ramener sur le sable. "Quelqu'un avait du mettre un truc dans son verre", déplore Lola. Alcools, fêtes et baignades nocturnes ne sont pas toujours synonymes d'immersions peace and love. Il faut évidemment s'assurer d'être en bonne compagnie. Surveiller ceux et celles qui risquent la chute malheureuse, entre le courant parfois pervers de la mer, le mix de fatigue et d'excitation, le corps qui n'est plus vraiment ce qu'il était il y a quelques heures de cela, et enfin, les éventuelles mauvaises rencontres. "Deux salles, deux ambiances pour le bain de minuit !", dit-elle, un peu triste.

Puis, si dans l'espace, "personne ne vous entend crier", dans l'eau, tout le monde peut vous voir complexer. C'est ce que l'on suppose en écoutant Julie, réjouissante hédoniste de trente-sept ans. Notre interlocutrice tenait à tout prix à tester la chose avant ses trente ans. Et le soir venu, c'était un feu d'artifices. Compagnie agréable. Piscine incroyable. Culotte Victoria's Secret. Sauf que pour elle, le bain de minuit était "le truc ultime de la meuf bonne". Alors elle a suivi un régime à base de sport et de nourriture healthy. Histoire d'assurer lors de "cette première fois". D'ailleurs, aujourd'hui, à l'écouter, elle ne serait pas sûre de pouvoir le refaire "avec [ses] quelques kilos en trop".

Injonctions et canons de beauté ne se couchent pas toujours avec le soleil, et c'est regrettable. Mais ce n'est pas du tout là l'avis de Safia. La nageuse de trente-trois ans a fait son premier bain de minuit à la Grande Motte. Celle qui venait de souffler ses quinze bougies a tout de suite ressentie quelque chose de spécial : "la dichotomie entre le statut du corps sur la plage le jour et la nuit". Le jour, les défauts s'exacerbent sous le soleil. Et avec eux "les carcans sexistes" et la charge mentale. Mais à minuit, "le corps est nu, beau, et il fond dans l'eau sombre", nous assure-t-elle. Du regard porté sur soi dans le bassin à l'attention accordée à ses vêtements, jetés en désordre et recouverts de sable doux, le #YOLO est total. Jouissif. "C'est empouvoirant !". Le mot est lâché et pourrait séduire Julie, qui nous rassure : peu importe le physique, le bain de minuit est avant tout un truc "de meuf badass" et un "move incroyable" aux effluves de mystère et de danger. "Quand je l'ai fait, je me suis sentie super puissante !", se souvient-elle.

Ébats et bains

Le bain de minuit : nu à l'extérieur, paix intérieure ?
Le bain de minuit : nu à l'extérieur, paix intérieure ?

Le bain de minuit brasse avec lui autant de définitions que de souvenirs. C'est une histoire intime qui s'écrit dans le creux des vagues. Le goût de l'eau est celui du danger, renchérit Safia, qui en testant l'escapade nocturne en piscine municipale a vécu "ce plaisir très transgressif de l'interdit et du risque d'être interpellée". Mais c'est aussi celui des sens qui s'enlacent. Nicolas, 45 ans, voit dans le bain de minuit l'expression d'un "désir fulgurant" et spontané qui se produit en solo ou à plusieurs - comme l'amour. Lorsque tout le monde dort et que la température se fait moins agressive, les amants se rapprochent délicatement. Et l'eau, soudain, se réchauffe. "Le seul signe des ébats est alors le clapotis des corps sur l'onde", poétise notre interlocuteur, qui a pour habitude de se baigner "dans les eaux changeantes" du Lac Léman. On connaît pire decorum pour faire trempette en tenue d'Adam.

Mais par-delà les corps qui s'effeuillent, les sandales balancées loin dans les airs et les frissons crus de la nudité, demeure un sentiment très aérien qui laisse Nicolas tout rêveur. Ces bains le renvoient aux étés de ses vingt ans, passés dans la maison de Provence des parents - et surtout dans leur piscine - avec le même groupe de potes, entre bouteilles et pétards. Là, aux antipodes du soleil qui violente, il découvre le bien-être au clair de lune : "un sentiment de plénitude, de justesse, de synchronicité, de grâce" qui prend les couleurs vives "des reflets des lumières de la ville dans l'eau", s'exerce-t-il à définir. Un rituel suspendu dans le temps. Comme un songe.

"J'ai le souvenir d'un bain de minuit avec ma meilleure amie et deux-trois autres potes à mes dix-huit ans. On venait de fêter mon anniversaire et nous nous étions dit que cela clôturerait de manière épique cette soirée toute aussi épique. C'était marée basse. Grâce aux réverbères, l'on pouvait voir les tas d'algues amoncelés sur les rochers. La mer se confondait tout à fait avec la nuit. L'eau était encore chaude. Nous y sommes entrés en courant. Nous nous sommes arrosés copieusement avant de ressortir hilares", narre non sans émotion Léa. Elle aussi connaît bien ce sentiment qu'énonce Nicolas. Cette "justesse". Ce soir-là, elle reste au large quelques instants. A faire la planche. Heureuse, elle scrute la lune. "Je me suis dit que j'avais un an de plus, mais surtout que je venais de passer une soirée mémorable", achève-t-elle. Le bain de minuit est un plaisir éphémère, mais on ne l'oublie jamais.