"PPDA ne nous fera plus jamais taire" : le groupe des 16 accusatrices contre-attaque

Alors que PPDA, accusé de viols, agressions sexuelles et harcèlement, a décidé de porter plainte contre 16 plaignantes, celles-ci sont bien décidées à ne pas se laisser intimider. Emmanuelle Dancourt, elle-même victime présumée et présidente de l'association #MeTooMedias, se fait leur porte-parole.
À lire aussi

Elle parle vite, sa voix est déterminée. Emmanuelle Dancourt, journaliste à RMC et présidente de l'association #MeTooMédias, se fait aujourd'hui la porte-parole du "groupe des 16", comme elle l'appelle. Seize victimes présumées de PPDA contre lesquelles l'ex-vedette du JT de TF1, accusé d'agressions sexuelles, de viols et de harcèlement, a décidé de porter plainte avec constitution de partie civile pour "dénonciation calomnieuse".

"Depuis l'emballement généré par la déferlante #MeToo, la libération de la parole des femmes connaît malheureusement son lot d'excès et de dérives, et les moyens mis en oeuvre pour servir cet objectif légitime peuvent s'avérer pervers et dévastateurs", y fustige Patrick Poivre d'Arvor.

Une charge violente qui n'intimide pas "les 16", qui y voient l'opportunité de confronter enfin leur bourreau présumé devant un tribunal. Emmanuelle Dancourt revient pour Terrafemina sur sa propre histoire avec celui qu'elle n'hésite pas à qualifier de "criminel sexuel" et sur le cheminement de ces femmes qui se retrouvent aujourd'hui au coeur de l'un des plus gros #MeToo français.

Terrafemina : Vous êtes l'une des nombreuses victimes présumées de PPDA. Vous avez porté plainte contre lui pour agression sexuelle et harcèlement. Des faits qui remonteraient à 2008.

Emmanuelle Dancourt : J'ai rencontré Patrick Poivre d'Arvor en septembre 2007. A l'époque, je faisais une émission de télé, VIP, sur KTO, dans laquelle j'invitais des personnalités diverses. Et au milieu de ces 600 personnalités que j'ai interviewées en 15 ans, j'ai invité "le pape de l'info". A vrai dire, je ne l'aimais pas du tout, je trouvais que c'était un très mauvais journaliste. Mais je lui donnais une chance de me faire changer d'avis. Cela n'a pas été le cas : j'ai détesté cette émission, je trouvais qu'il jouait un rôle, qu'il brodait sa légende. Je le lui ai dit à la fin du tournage. Le pire ? Je pense que le fait que je lui tienne tête a dû l'exciter.

Il m'a invitée comme des centaines d'autres femmes à assister au JT de TF1. Cela ne m'intéressait pas du tout. Mais j'ai dû m'y rendre le 25 juin 2008, dix mois plus tard, dans le cadre d'un article de presse écrite qui portait sur la fin de son journal télévisé.

Je ne suis pas restée sur le plateau, j'étais en régie. Puis je suis allée dans son bureau afin de l'interviewer. Ca a été très long, il commentait chaque photo qui était sur son mur. Et soudain, il a fermé la porte, éteint la lumière, il m'a plaquée au mur en me susurrant des choses à l'oreille, en me touchant un peu partout. A partir de ce moment-là, je n'ai plus d'images, juste le son. Je m'entends dire de plus en plus fort : "Patrick, ouvre cette porte". J'étais sidérée. J'avais 34 ans, 3 enfants, je ne pouvais croire que c'était en train de m'arriver.

Je me suis mise à hurler, mais il n'y avait plus personne dans la tour TF1 si ce n'est le gardien. Il a finalement lâché prise. La suite, je ne m'en rappelle plus : je ne me vois pas prendre le couloir, je ne sais plus où j'ai dormi cette nuit-là... Je n'ai plus aucune image.

Après cette soirée s'en est suivi un an de harcèlement au téléphone, tard le soir, avec tout un tas de propositions indécentes. Il m'appelait "ma petite nonne" car lorsque je montais à Paris, je dormais souvent dans des couvents hôteliers. Puis il y a eu un autre épisode au salon Etonnants voyageurs à St-Malo, l'année d'après. Il m'a relancée lors d'une soirée, il m'a touchée de nouveau. Je me suis raidie, j'ai dit "non". Il est reparti et je l'ai ensuite vu louvoyer de fille en fille pendant le salon. Il est finalement parti avec une magnifique jeune femme d'à peine 19 ans.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez découvert la plainte de PPDA contre vous ?

E.D. : Il y a eu des réactions très contrastées dans notre groupe. Certaines ont eu peur car ce monsieur a beaucoup d'argent alors que la plupart d'entre nous n'en avons pas. On s'est donc demandé comment payer l'avocat. Il y a eu aussi des réactions de sidération et d'incompréhension face à son indécence.

Et puis il y a des réactions comme la mienne : y voir un cadeau qu'il nous fait. PPDA se tire une balle dans le pied, comme Denis Baupin. S'il ne retire pas sa plainte et qu'on va vraiment au tribunal, nous aurons droit au procès que nous n'aurions jamais eu car nous sommes prescrites à part Florence Porcel, l'autrice du livre Pandorini. Nous aurons l'opportunité de lui parler les yeux dans les yeux, de maintenir nos déclarations et ce devant la justice. Ce serait extraordinaire !

PPDA
PPDA
Dans cette photo : Patrick Poivre d'Arvor

Dans sa plainte, PPDA renverse la charge.

E.D. : Oui, il a essayé de dire que nous étions complotistes, sous-entendant que nous nous connaissions avant, ce qui est complètement faux- seules deux d'entre nous se connaissaient. Puis a dit que nous faisions ça pour l'argent. Or il n'y a aucun argent en jeu, nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Il déclare également que nous serions "des amoureuses éconduites". C'est quand même fort, ça, surtout pour moi qui le détestais ! Et que nous essayions de nous faire de la pub sur son dos alors que cela nous poisse. Mais de quelle publicité parle-t-il ? Le fait d'avoir nos noms, nos visages associés à cet homme, quelle horreur... Aujourd'hui encore, je suis incapable de regarder l'émission que j'avais enregistrée avec lui.

En fait, on préférerait toutes être ailleurs, faire autre autre plutôt que de témoigner. Mais c'est notre devoir de citoyennes de le faire parce que cet homme sévit toujours. Et il faut qu'il paie pour ce qu'il a fait : on parle ici d'un criminel sexuel.

Un procès serait-il une étape importante pour se reconstruire ?

E.D. : Bien sûr. Rappelons que lui qui nous accuse de créer un "tribunal médiatique" a été celui qui a foncé sur le plateau de Quotidien. Nous, nous avons d'abord parlé à la police en premier lieu. Puis nous avons pris la parole dans Le Monde uniquement lorsque l'affaire a été classée sans suite alors qu'il y avait tout de même 23 plaintes et témoignages en plus de celui de Florence Porcel.

L'opinion publique est très importante afin que les gens sachent qui il est, pour protéger les filles et les femmes. Mais on a aussi besoin que la justice soit faite pour être réintégrées dans notre honneur, notre dignité.

Témoigner à visage découvert, comme vous le faites sur Mediapart ce 10 mai, était-ce évident ou avez-vous cheminé ?

E.D. : Dans le groupe, il y a eu différents chemins : certaines sont encore anonymes car elles risquent gros. PPDA a encore énormément de pouvoir. La question de l'anonymat s'est posée lorsque nous avons signé la tribune le 9 juillet 2021 dans Le Monde. C'est là que je me suis lancée. Je voulais lui répondre les yeux dans les yeux, que ce soit fort. Et c'est devenu une évidence.

Mais nous n'avons pas toutes subies les mêmes choses, certaines répondent d'un viol, elles ont mis 30, 37 ans à parler...

L'affaire PPDA marque-t-elle selon vous un tournant dans #MeTooMédias ?

E.D. : Il y a eu différentes vagues #MeToo successives : le cinéma, la politique... Avec #MeTooMédias, nous avons la chance que notre prédateur soit visible. Sa notoriété participe au fait que cela soit très médiatisé.

Il y aura clairement un avant et un après : on ne se rappellera pas de nos visages et de nos noms, mais on se rappellera que l'on a mené, le plus gros #MeToo français. Si nous, avec notre visibilité, nous n'y arrivons pas, cela serait désespérant : nous le faisons pour toutes les personnes qui n'ont pas la chance de pouvoir médiatiser leur affaire.

Comme l'a montré Complément d'enquête, TF1 n'a pas toujours pas opéré son examen de conscience suite à cette affaire.

E.D. : Oui, TF1 n'a toujours pas diligenté d'enquête interne alors que la loi sur le harcèlement sexuel en entreprise date de 1992 avec obligation de mettre en place des actions. TF1 se défend en disant que cela n'arrivait que tard le soir et qu'il n'y avait plus personne dans les bureaux, ce qui est faux : plusieurs femmes ont été violées dans son bureau en plein jour.

TF1 n'a absolument pas protégé ces femmes, s'abritant derrière sa "drague lourde". Ils auraient dû être alertés, mener l'enquête et ils ne l'ont pas fait parce que politiquement et économiquement, PPDA était trop important. Et tout le monde savait : il avait des "invitées" quasiment tous les soirs. C'est dommage, prendre les choses en main les sortirait par le haut.

Comment fonctionne votre association #MeTooMédias ?

E.D. : Nous sommes 4 membres fondatrices à l'avoir montée et nous allons bientôt lancer des adhésions. Nous le savons, nous avons ouvert la boîte de Pandore : rien que pour PPDA, nous avons reçu des dizaines et des dizaines de témoignages de victimes. Des prescrites, des non-prescrites, des viols, du harcèlement... Elles n'ont pas toutes envie de porter plainte. Notre rôle, c'est de les écouter, les accompagner, mener l'action. Et puis il y a d'autres animateurs visés...

Vous êtes en train de nous dire qu'une autre affaire pourrait bientôt éclater ?

E.D. : Ce sont des choses qui prennent du temps. Et pour le moment, nous protégeons les femmes qui sont venues vers nous. Mais concernant l'affaire PPDA, elle est loin d'être terminée. Cet homme a beaucoup d'orgueil et a l'air persuadé de ce qu'il dit, que cela soit du déni ou du mensonge. Il ne lâchera rien et nous non plus.

En fait, la seule belle chose à sauver dans toute cette histoire, c'est notre groupe, la sororité, l'amitié qui nous relie. Et ce groupe n'en finit plus de grossir. On est là, ensemble, et PPDA ne nous fera plus jamais taire.

Dans l'actu