Bertrand Cantat : décryptage de son retour en eaux troubles

Bertrand Cantat et son groupe Detroit aux Francofolies de La Rochelle le 11 juillet 2014
Bertrand Cantat et son groupe Detroit aux Francofolies de La Rochelle le 11 juillet 2014
Le retour sur le devant de la scène, qu'elle soit médiatique ou musicale, de Bertrand Cantat a créé l'émoi. Comment cet homme, qui a tué sa compagne, l'actrice Marie Trintignant, en août 2003 se permet-il cette exposition ? Le come-back de l'ex-chanteur de Noir Désir est d'autant plus troublant que son comportement révèle des ambiguïtés saisissantes. Décryptage du psychanalyste Thibaud Le Clech et de la psychopraticienne Caroline Bréhat.
A lire aussi

Le retour sur scène de Bertrand Cantat fait polémique. Mais les arguments avancés sont principalement d'ordre éthique et juridique : d'un côté, on rappelle qu'il a le droit, il a "payé sa dette", de l'autre, on avance la peine de la famille, des amis et des admirateurs de Marie Trintignant, qui elle, ne connaîtra pas de fin. Et cette façon de tourner la page, et de repartir comme avant, heurte les sensibilités. L'incompréhension, peut-être, vient du fait que le "droit à l'oubli" passerait par une logique implicite : les coups de Vilnius n'auraient été qu'un coup de folie, un coup du sort, un coup du destin, et ils resteraient un coup isolé. Or, comment savoir qu'un coup de folie restera isolé ? Parce que l'auteur nous en assure ? La psychopathologie, c'est plus compliqué. Le décès, d'abord, de Kristina Rady (l'épouse de Bertrand Cantat, retrouvée pendue à son domicile de Bordeaux en 2010- Ndlr), puis les prises de position d'anciens proches du chanteur, ont semé le trouble.

Dans la personnalité des meurtriers dits "passionnels", les professionnels retrouvent la plupart du temps un certain nombre d'ingrédients communs. Dont de la culpabilité, parfois, mais sans remise en question véritable de l'acte en soi. Où Bertrand Cantat peut-il bien en être de ce travail de questionnement ? La chose lui appartient, pourrait-on se dire... Sauf qu'à reprendre une carrière de chanteur surexposé, à reprendre l'avant de la scène, "comme avant", sans avoir soldé d'autres comptes que la peine pénale, des comptes intimes, le chanteur ne ferait-il pas que "rembobiner la cassette" ?

D'où vient la violence ?


"Un déchaînement de violence, une pluie de coups, aucune possibilité de discuter, de la violence, seulement de la violence..." Ces mots sont de Bertrand Cantat sur sa page Facebook. Le chanteur donne ainsi sa version de la rencontre qu'il a provoquée avec les personnes qui tentaient de s'opposer à son concert de Grenoble le 13 mars dernier. Venu pour "dialoguer", il est reparti sous les huées.

La vidéo de la scène montre la colère des manifestants, et un ou deux morceaux de carton qui volent bas. On y voit surtout Bertrand Cantat bien entouré de son service d'ordre et de policiers, mais pas un seul coup... A vrai dire, les termes employés par le chanteur semblent plutôt un nouvel écho du calvaire subi par Marie Trintignant à Vilnius en 2003. C'est d'ailleurs ceux qui avaient été utilisés par le Nouvel Obs pour relater la scène : "un déchaînement de violence", "les coups pleuvaient".


Comment Bertrand Cantat peut-il ne pas s'en rendre compte ? Est-ce une "provocation", comme lui demande un journaliste ? Ou le chanteur se vit-il réellement comme la victime d'un lynchage dans cette affaire ? Ce curieux retournement des termes concernant les responsabilités et des souffrances, cette application à faire table rase, ne s'approchent-ils pas plutôt de ce que les psys appellent "projection", et "déni", ces "mécanismes de défense", qu'on retrouve souvent, en psychopathologie, chez des personnalités violentes ?

Betrand Cantat à Grenoble face aux manifestants

Des messages paradoxaux

Ce qui frappe d'emblée dans l'épisode de Grenoble, c'est son caractère dissonant : le langage non-verbal de Cantat semble contredire complètement ses intentions affichées. C'est en mâchant ostensiblement, une fin de sandwich sans doute, que Cantat s'approche des manifestants. Comptait-t-il dialoguer la bouche pleine ? Entouré de son service d'ordre, il sourit aux quolibets, puis pointe un doigt accusateur, puis lève le pouce, dans un signe ironique d'approbation, et il mâchonne encore. Peut-on vraiment distinguer, dans cette scène une réelle volonté de dialogue et d'apaisement ? D'ailleurs, par quelle "pensée magique" l'ancien leader de Noir Désir croyait-il pouvoir convaincre, à la volée, une foule hostile ? Déni, encore ? Non : simple naïveté, nous propose le chanteur quand, finalement entraîné à l'écart, il est interpellé par un journaliste, qui lui demande s'il est venu par provocation. L'expression de Bertrand Cantat change alors radicalement : son regard se fait soudain très doux, comme teinté d'incompréhension. Ce n'est plus le même homme : en un quart de seconde, il est devenu victime. Il pointe à nouveau du doigt, outré : "Elle est là, la provocation !" Chez les autres, pas chez lui.

Pourtant, les médias évoqueront ensuite une séquence qui a été coupée au montage : Cantat saisit soudainement, à deux mains, la tête d'une manifestante qui refuse sa main tendue, et, de force ou par surprise, lui embrasse le front. "Quand il a fait ça, j'étais liquéfiée, dit-elle. Ce sont les mains qui ont tué Marie Trintignant".

Il se peut que ce soit pure maladresse. Mais là encore, l'homme peut-il vraiment " passer à côté " de ce qu'il provoque ? Dans tous les cas, les messages qu'il envoie sont discordants, paradoxaux et "confusiogènes".

Un cocktail explosif

Bertrand Cantat et Marie Trintignant auraient vécu, nous dit-on, un "amour fusionnel". "Il était amoureux comme jamais (...) C'était la femme de sa vie", avance le guitariste du groupe, Serge Teyssot-Gay. Cette passion semble pourtant avoir été vécue plus intensément par Cantat, dont la jalousie frappe alors la plupart des témoins. Roman Kolinka, le fils de Marie : "Bertrand était jaloux de tout ce qui pouvait concerner ma mère. Sur le plateau, il la suivait tout le temps". La chanteuse Lio : "Bertrand flippait sur son passé. Il était très jaloux. Elle envoyait des textos toute la journée pour le rassurer". Bref, Cantat se consume. Cet amour est un feu, qui vire à l'incendie, d'une grande violence...

La violence en lui, Cantat l'évoquait déjà dans une interview aux Inrockuptibles, dès les années 80 : "J'ai besoin de faire sortir de la violence, parce que c'est ce que je ressens à chaque seconde. J'en ai une peur maladive et moi-même, je suis très violent, dans mes sentiments en particulier".

Donc, Cantat tenterait de maîtriser son agressivité par la musique. Somme toute, c'est un poncif. Mais c'est plutôt adapté. Car non traitée, cette agressivité sous-jacente menace sans cesse d'être alimentée, comme un feu, par une jalousie pathologique, par exemple.

De la violence des sentiments à la violence tout court, il n'y a qu'un pas. Et il a été reproché à Cantat de l'avoir souvent franchi. La mère de Marie, Nadine Trintignant a été la première à lever l'omerta : "Il y a eu d'autres femmes battues, je l'ai su après [...] J'ai appris qu'il avait battu des femmes dans le passé, jusqu'à les envoyer à l'hôpital. " C'est aussi ce qu'aurait confié la femme de Cantat, Kristina Rady, à une maquilleuse du plateau du film avant de se dédire ensuite selon sa mère, Csilla Rady, pour protéger ses enfants : "Kristina Rady m'a dit qu'elle était déjà allée à l'hôpital à cause de Bertrand Cantat. Il a été violent avec toutes les femmes qu'il a aimées".

Pourtant, lors de son procès, le chanteur et son avocat ont insisté sur le fait la jalousie dans ce couple était bilatérale, de même que la violence, les renvoyant tous les deux dos à dos à un attachement pathologique.

Projections, déni, interprétation

Voici les termes du chanteur pour décrire les faits lors de son procès, comme le rapporte Le Parisien : "Elle a explosé, je ne la reconnaissais pas (...) Elle a été très méchante, très dure, ses mots ont été blessants, pour moi, pour Kristina, pour mes enfants. Son attitude, ses yeux, ses gestes, sa façon d'être étaient différents, je ne la reconnaissais pas. Le ton est monté, cette méchanceté, je n'ai pas pu la comprendre : elle s'est jetée sur moi".

"Je ne comprends pas qu'il puisse se défendre comme ça, alors que les enfants de Marie sont encore en vie. Je suis juste venu pour dire : non, la mère de mon fils n'est pas comme ça", a tenu à rectifier l'acteur François Cluzet, ex de Marie Trintignant.

Question : et si Bertrand Cantat était convaincu de ses dires ? Et si ce n'était pas de la manipulation, où une simple stratégie de défense judiciaire ?

Dans son livre paru en 2012, l'ancien batteur de Noir Désir, Denis Barthe, s'est dit outré par l'inversion grossière de la culpabilité à laquelle il assistait. Il explique qu'il a quitté le groupe car il ne supportait pas que Cantat se pose en victime et raconte ce dîner, fin 2010, où la fin du groupe a été consommée : "D'un coup, dans la discussion, Bertrand a complètement changé et s'est comporté comme une ordure. (...) Il s'est positionné comme une victime. Vilnius, ce n'était pas de sa faute... Comme si Marie avait glissé sur une savonnette. Kristina ce n'était pas de sa faute, elle était malheureuse, etc".

Les psys connaissent bien ces velléités d'effacement complet du problème (le déni), et d'inversion de la responsabilité (la projection), qui vont souvent de pair avec les "relations fusionnelles". Ces phénomènes sont rapidement pathologiques.

Parce qu'il crée une grande confusion mentale (quand on se " reconnait " autant dans l'autre, on n'est plus tout à fait soi), l'élan fusionnel génère de l'angoisse, une angoisse de dévoration, de dissolution : on "se perd", on ne "se reconnaît plus soi-même", on est comme "aspiré", on "ne s'appartient plus". L'amant fusionnel "colonise" (envahit) l'objet de son amour (d'où l'expression "avoir l'autre dans la peau"). Il fait siennes les pensées de l'autre, mais, en réaction à l'angoisse que cette fusion provoque, il va, à son tour, par le mécanisme des "projections identificatoires", lui prêter ses propres pensées, actes et travers. Car il sent bien, au fond, que quelque chose ne va pas, et ça ne peut venir que de l'autre...

De là viennent les premières interprétations, et donc rapidement, la jalousie maladive, puis la violence. L'autre tant désiré, tant idéalisé, menace toujours de s'échapper, en laissant une plaie béante, alors il fait le maîtriser à tout prix. Les projections, le déni d'altérité, et les interprétations d'allure paranoïaque sont ainsi les mécanismes par excellence de l'emprise. Et ils désorganisent le moi de l'être "aimé" et l'empêchent de penser. Lio l'explique : "Marie était une femme sous influence". De même que Kristina Rady, dont une voisine dira : "Kristina semblait être à la fois sous son emprise, amoureuse tiraillée et perdue". Au point de douter de ses perceptions et affects : "C'est un véritable cauchemar qu'il appelle amour (...) Je n'arrive pas à avoir les idées claires".

La question clé de l'ego

Plusieurs types de personnalité ont en commun les mécanismes de déni et de projection précédemment décrits, mais aussi la capacité de semer la confusion, de convaincre mordicus en argumentant longuement, d'exercer une emprise sur l'autre, la jalousie, le besoin d'être le centre des attentions. Mais il manque chez le chanteur, ouvertement en tout cas, un élément majeur, pour qu'il entre complètement dans le "tableau clinique" classique : ce qu'on appelle "l'hypertrophie du moi", c'est-à-dire un ego surdimensionné.

La plupart de ces hommes développent un sentiment exacerbé de toute-puissance qui n'est évidemment pas sans effet sur les possibilités de passage à l'acte agressif. Ils se gonflent de leur propre importance, et attaquent sauvagement qui ose remettre en cause leur grandeur.
Or, si ce n'est dans ses textes, Bertrand Cantat affiche pour sa part une grande simplicité, et une belle modestie, par exemple lors des interviews. Cette retenue, il la porte aussi dans ce demi-sourire d'enfant timide, dont il est coutumier. Sauf géniale manipulation, on peut donc se dire que Cantat n'a jamais "pris le melon", qu'il n'a jamais perdu la tête, malgré sa fulgurante trajectoire d'icône du rock français. Ce serait heureux, car sans cela, être adulé de nouveau, reprendre la lumière, retrouver l'ivresse de la scène, des tournées, des fans, ne serait pas sans risque...


Par Caroline Bréhat et Thibaud Leclech du Cabinet Rivages.

Les dossiers