Comment les chasseurs essaient (laborieusement) de séduire les femmes

La Fédération nationale des chasseurs tente de draguer les femmes.
La Fédération nationale des chasseurs tente de draguer les femmes.
"Décalée" - doux mot pour dire "navrante" - c'est le qualificatif que l'on attribue à une websérie qui rend hilare Twitter : celle de la Fédération nationale des chasseurs. Des spots qui louent les vertus de la chasse et essaient (tant bien que mal) de conquérir les femmes.
A lire aussi

"Toi, tu vas à la chasse ? Avec ton petit haut fleuri ?". "Tu vois la forêt ? Attention, pas une forêt genre gnagnagna avec 4 buissons et 3 rochers. Non "the" forêt. Genre amazonienne !". "Ce que je kiffe, c'est l'adrénaline. Quand tout le monde démarre, c'est ouf ! Vraiment je kiffe ça, la chasse à courre !". Sur les réseaux sociaux, ces inénarrables répliques sont abondamment raillées. D'où viennent-elles ? De la websérie "décalée" (ce sont eux qui le disent) de la Fédération nationale des chasseurs, mises en ligne sur Twitter et fruit de bien des moqueries.

Il y a de quoi. D'un épisode à l'autre, on ne sait même plus où tirer, du jeu tout en nuances des acteurs à l'écriture (aussi fine que le suggèrent ces extraits choisis) des personnages. Entre les lignes, l'intention est limpide : aller "au-delà des clichés" (sic) en mettant en avant des jeunes garçons et filles (et leur langage de "djeunz", "genre trop un truc de ouf quoi"), mais aussi des femmes, "de banlieue" ou "bobos" (il sera par exemple question de jus détox et de "chevreuil au quinoa"), la Fédération cherche à séduire une nouvelle audience. En leur affirmant que la chasse est une immersion dans la nature, un respect de celle-ci, une expérience à part entière.

Bad buzz oblige, l'entreprise est plutôt contre-productive. Mais la stratégie reste notable. Faire passer la chasse pour un simple "loisir", notamment auprès du public féminin, une mission impossible ? On s'interroge.

"Chassez vos préjugés"

Les internautes, eux, répondent par la négative quand la websérie leur décoche un séduisant "Pourquoi pas vous ?". Les sarcasmes s'enchaînent, notamment au sujet du premier épisode de cette drôle de sitcom, présentant un dialogue entre deux copines où la chasse fait office de conseil-détente.

"T'es toute pâle, tu devrais aller buter des animaux le week-end !", ironise la dessinatrice féministe Pénélope Bagieu. "Toi aussi dézingue des animaux, des promeneurs le week-end pour évacuer le stress de ta semaine de boulot", poursuit un spectateur. Un autre achève : "Tu devrais essayer de braquer un gun sur ton môme en le prenant pour un sanglier, ça rapproche".

D'autres voix encore comparent la crédibilité de ces fictions à celle de séries tant raillées (Plan Coeur en preums) ou au fameux sketch "Le bon et le mauvais chasseur" des Inconnus. Pour convaincre le public de "bobos", on repassera. Mais tout le monde n'est pas du même avis. Frédéric Peters, 58 ans, pratique la chasse à tir et à courre depuis des décennies. Dans les pages du Parisien, le quinquagénaire se réjouit : "Je trouve ça très bien [comme série] ! L'image moderne, l'humour, les femmes : c'est enfin valorisant. Et ça change de l'image habituelle d'hommes vieux dans la forêt". Une chasse plus inclusive pour enfin "chasser les clichés" et redorer son image ?

Et pourquoi pas ? Comme l'énonce encore le journal, les sketchs de la Fédération nationale des chasseurs ne sont d'ailleurs pas les seuls à appuyer l'argument d'une audience plus "féminisée". Des influenceuses 2.0. comme Johanna Clermont, 23 ans, vendent les soi-disant vertus de la pratique à leurs centaines de milliers d'abonné·e·s. Et avec la même philosophie."Comme tout le monde, j'imaginais les chasseurs comme dans le sketch des Inconnus, vieux, gros, alcooliques, bien de la campagne. J'ai découvert tout autre chose", affirme-t-elle au média. Ce "tout autre chose" que tentent d'esquisser ces fictions où dialoguent des femmes issues de divers milieux sociaux. Sur Insta, le slogan que brandit l'influenceuse pro-chasse semble leur faire écho : "Chassez vos préjugés !".

Et ça marche ? Il est trop tôt pour le dire. Cependant, des sites comme Chasseurs de France assurent volontiers que la France compte "20 000 nouveaux chasseurs" chaque année, notamment des femmes (25 750 des chasseurs de France seraient des chasseuses, soit 2 %), et nous présentent ces dernières comme "l'avenir de la chasse". Le site de lobbying s'en réjouit carrément : "Aucun mode de chasse n'échappe aux femmes, elles sont l'avenir de la chasse". Au coeur du "concept", cette liaison mythologique entre la femme et la nature...

Si d'autres focus s'avèrent plus modérés, ils témoignent d'une même réalité. Ce reportage de Vice placarde le même "2 %" et affirme même que le nombre de chasseuses est en augmentation : il y a deux ans, 10 à 15 % de ceux qui passaient leur permis étaient des femmes, nous dit-on. L'une des principales concernées, Lucile, 23 ans, détentrice d'un permis de chasse depuis ses seize ans, ne cache pas son enthousiasme : "Les femmes sont bien vues à la chasse , on est même un peu chouchoutées. Cela va encore évoluer dans les années à venir".

Cependant, nous rappelle Le Parisien, le "régiment" des chasseurs français serait passé de 2,3 millions à 1,03 million en l'espace d'un peu plus de quarante ans. Une baisse évidente. A l'heure où les faits divers morbides abondent encore dans les médias (ce chasseur qui a tué l'un de ses confrères accidentellement, cet autre chasseur qui a blessé un wapiti) et où la chasse à la glu se voit enfin interdite en France, l'humour de la websérie qui (bad) buzze sur le web suffira-t-elle à convaincre de nouvelles adhérentes ?