Oui, les tueuses en série existent : qui sont ces "serial killeuses" ?

"Monster" : Charlize Theron incarne la tueuse en série Aileen Wuornos.
"Monster" : Charlize Theron incarne la tueuse en série Aileen Wuornos.
Grand spécialiste mondial de l'étude des tueurs en série, l'auteur Stéphane Bourgoin nous dit tout sur une facette bien trop ignorée de ce phénomène sanglant : les "serial killers" au féminin. Car oui, les tueuses en série existent bel et bien.
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Séries, films, émissions et podcasts cultes (coucou Christophe Hondelatte) reviennent plus qu'il n'en faut sur les esprits criminels les plus morbides. Les tueurs en série se narrent depuis des lustres avec plus ou moins de sensationnalisme. Mais qu'en est-il de leurs équivalents féminins ? Pourquoi si peu de cinéastes ou de profilers s'attardent-ils sur les "serial killeuses" ? N'y-a-t-il vraiment rien à dire sur les tueuses en série ? La réponse est évidente : bien sûr que si.

Afin d'éclairer notre lanterne, nous sommes allés à la rencontre de Stéphane Bourgoin. Auteur d'opus de référence comme Serial killers : Enquête sur les tueurs en série, Le Livre rouge de Jack l'Éventreur ou encore Le livre noir des serial killers, Stéphane Bourgoin a interrogé des dizaines de criminels, côtoyé les policiers de l'académie du FBI de Quantico et compte encore aujourd'hui parmi les grandes voix du "profilage" à travers le monde. Il est également l'auteur du livre Femmes tueuses. Sa voix érudite semblait donc toute choisie pour nous raconter ces criminelles aux profils aussi variés que macabres.


Terrafemina : Même dans des séries aussi pointues que Mindhunter, les tueuses série sont aux abonnées absentes. S'agit-il d'un microphénomène ?

Stéphane Bourgoin : Non, statistiquement ce "phénomène" n'est pas aussi anodin qu'on peut le penser. Les tueuses en série représentent 12 à 15% des tueurs en série dans leur globalité et l'on constate par ailleurs que le chiffre est en augmentation. Cela veut il dire qu'elles sont plus nombreuses aujourd'hui ? Ou bien que l'on parvient plus aisément à les détecter ? Car il faut savoir que durant longtemps, les enquêteurs ne pensaient pas qu'une femme puisse tuer, et encore moins réitérer ce geste criminel. Or, ces derniers mois, on a pu assister en France à plusieurs procès de tueuses en série. Et chacune correspond aux catégories qui caractérisent les serial killers féminines.

Quelles sont ces catégories, justement ?

S.B. : D'abord, il y a les veuves noires. En janvier dernier s'est déroulé le procès de l'une d'entre elles, Patricia Dagorn. Cette tueuse de la Cote d'Azur a assassiné trois de ses compagnons et a écopé de la réclusion criminelle à perpétuité.

Ensuite vient la catégorie la plus connue : les infirmières de la mort. Dans mon actuelle ciné-conférence L'univers des tueurs en série (40 ans d'entretiens filmés), je dévoile une heure d'entretien avec Irene Becker, une tueuse en série allemande absolument glaçante. Cette ancienne employée de la clinique Charité (à Berlin) me dit cette phrase hallucinante : "Je n'ai pas abrégé la vie, j'ai abrégé la mort". Elle n'éprouve pas le moindre remord. Et dit que Dieu ne lui en veut pas pour les actes qu'elle a commis.

On trouve de nombreux cas d'aides soignantes et de personnel des établissements gériatriques "tueuses en série". Je pense à celui de Christine Malèvre, cette ancienne infirmière à l'hôpital de Mantes la Jolie, qui aurait provoqué la mort de six patients. Ou encore à Ludivine Chambet, cette aide soignante à Chambéry qui a tué plusieurs personnes très âgées et pas pour des raisons "d'euthanasie"... Elle tuait, comme elle l'a expliqué, les personnes qui "l'embêtaient" le plus fréquemment en appuyant sur la sonnette de nuit.

Et puis enfin s'observe la catégorie la plus sous-évaluée : les mères qui commettent des infanticides en série. Et je ne parle pas de déni de grossesse mais bel et bien de volonté de tuer ses propres enfants. C'est une catégorie sous-évaluée car un certain nombre de morts d'enfants ont été considérées à tort comme naturelles. Je pense au cas de Dominique Cottrez dans les Hauts de France. Elle a été condamnée à la perpétuité pour le meurtre de huit nouveaux nés et mise en examen pour la mort de neuf d'entre eux. Elle avait enterré les corps dans son jardin.

"Monster" : Charlize Theron incarne la tueuse en série Aileen Wuornos.
"Monster" : Charlize Theron incarne la tueuse en série Aileen Wuornos.

Y'a-t-il une façon de tuer "au féminin" ?

S.B. : Alors que les tueurs en série masculins tuent presque toujours des victimes qu'ils ne connaissent pas, les tueuses assassinent au sein de leur entourage proche, leur foyer, leur lieu de travail. La façon de tuer diffère aussi. Les tueurs en série emploient des armes blanches, des objets contondants ou la strangulation. Mais chez les femmes, on ne trouve quasiment jamais d'arme à feu. Sauf exception : je pense à la prostituée lesbienne et tueuse en série américaine Aileen Wuornos, qui a inspiré le film Monster avec Charlize Theron. Elle aurait tué au moins sept hommes.

Plus généralement, les tueuses en série privilégient l'injection létale, le poison, la suffocation. Et surtout, elles ne ritualisent quasiment jamais la scène de crime, contrairement à leurs homologues masculins. De plus, l'observation de pulsions sexuelles à l'origine des meurtres est bien moins signifiante. On ne trouve pas de tueuses en série pédophiles par exemple. Alors que des tueurs en série pédophiles, il y en a un certain nombre.

Et si, des tueurs aux tueuses en série, de même éléments de langage et critères psychologiques s'observent, beaucoup de choses diffèrent encore. Une fois incarcérés, les tueurs en série vont avoir beaucoup de fans par exemple, le plus souvent des femmes qui leur écrivent ou, carrément, les demandent en mariage ! Cela ne se remarque jamais dans le cas des tueuses en série, qui n'ont guère d'admirateurs masculins...

Cependant, cette "ritualisation" du meurtre que j'évoque se retrouve d'une certaine manière dans le cas de Christine Malèvre. Lorsque les enquêteurs ont visité son appartement, ils sont tombés sur une pièce, aménagée comme un autel religieux, avec des bougies partout, et, tapissées sur les murs, les coupures de presse annonçant le décès des différentes victimes qu'elle avait assassiné. Là, nous sommes au coeur d'une véritable mise en scène...

"Les tueurs de la lune de miel", d'après le couple criminel Raymond Fernandez / Martha Beck.
"Les tueurs de la lune de miel", d'après le couple criminel Raymond Fernandez / Martha Beck.

Au gré de vos travaux majeurs, vous avez effectué un grand nombre d'entretiens en compagnie de tueurs en série. Est-ce si différent d'échanger avec une tueuse ?

S.B. : Oui. Déjà, la plupart d'entre elles refusent de témoigner face à une caméra. A peu près 15 à 20 % de mes entretiens ont été filmés. Mais concernant les tueuses, même en ayant les autorisations administratives nécessaires de l'établissement pénitencier, c'était impossible : elles refusaient que leur image soit "incarnée" à la caméra. Et même d'être photographiées ! Alors qu'elles peuvent accepter le principe d'une interview audio.

A l'inverse, beaucoup de tueurs en série ont une vision emblématique de cette représentation qu'ils renvoient. D'un côté, ils ont envie de poursuivre leurs crimes sans se faire prendre. Et en même temps, ils éprouvent une grande frustration : leurs meurtres constituent "l'oeuvre de leur vie" et ils ressentent le besoin d'être reconnus pour ça. D'être considérés comme le plus grand tueur en série de l'histoire.

Mais quelque chose relie cependant les hommes aux femmes. Tueurs et tueuses ont souvent vécu une enfance malheureuse et dysfonctionnelle, faite d'abus en tous genres et de maltraitances. Des traumatismes qui laissent la place à une vie terne et grise une fois devenus adultes. Le film Monster est emblématique de cette enfance faite d'abus divers. Cette constante de la vie terne se retrouve chez bien des tueuses. Lorsque vous rencontrez les tueurs et les tueuses, vous vous rendez compte qu'ils et elles n'ont rien d'exceptionnel, sont tous deux "de pauvres types" en quelque sorte, ont une très maigre opinion d'eux-mêmes, et ne peuvent vraiment exister qu'à travers la mort des autres.

Christine Malèvre, l'infirmière de la mort

Existe-t-il chez ces assassines un désir de vengeance face à l'oppression masculine ?

S.B. : Oui. Chez un certain nombre d'entre elles, le crime peut être une revanche, une révolte face aux abus masculins. Car je rappelle qu'un tiers des tueuses en série ont subi des abus sexuels ou des viols durant leur enfance ou adolescence. Tout comme les tueurs en série disent qu'ils tuent pour ne plus avoir l'impression d'être des "victimes"... Mais il n'y a pas de conscience "politisée" ou "révolutionnaire" à l'origine de ces crimes "au féminin".

Lorsque l'on étudie la psychologie des serial killers, apprend-t-on beaucoup des femmes tueuses ?

S.B. : S'intéresser à la psychologie des tueuses en série est enrichissant. Au gré des très nombreux cours que j'ai pu diriger depuis plus d'une décennie, la question des tueuses en série revenait en permanence, car c'est un sujet qui est toujours éludé. Au fil de mes conférences, je constate que ce phénomène éveille beaucoup de curiosité et de questionnements. Notamment parce que mon public est majoritairement féminin...

On pense que les tueuses en série demeurent dans l'ombre des hommes. Et en même temps, Michel Fourniret n'aurait peut-être jamais tué sans sa rencontre avec son ex-femme Monique Olivier. Lui-même le dit dans mon livre L'ogre des Ardennes : "Monique Olivier m'a donné ma permission de tuer". Or, durant son procès à Charleville Mézières en 2008, cette compagne se présentait comme étant soumise à Michel Fourniret, sous son influence. C'est totalement faux.

Monique Olivier a conduit, seule, la camionnette où seront enlevées toutes ces fillettes. Et tous deux font état d'une perversité absolue. Lorsqu'ils ont des relations intimes, il faut que Monique Olivier rejoue le rôle de la victime, soit évanouie, soit morte, pour que leurs "ébats" soient satisfaisants. Le tout devant un miroir. Pourtant, elle ne va pas écoper d'une réelle perpétuité... contrairement à son ancien époux.

La tueuse en série canadienne Karna Homolka, alias "Barbie".

De même, la Justice belge a relâché Michèle Martin, l'ancienne femme et complice du tueur en série belge Marc Dutroux. Depuis sa sortie de prison, celle-ci a fait des études de droit afin de devenir ... l'avocate des victimes ! Ce qui est hallucinant. Alors qu'elle est responsable de la mort de deux fillettes qui étaient prisonnières du "bunker" de Marc Dutroux. Elle n'est pas venue les libérer, ni même les nourrir ou leur donner à boire.

Les femmes assassinent donc également en série dans le cadre du couple. Je pense aux tueurs canadiens Paul Bernardo et Karna Homolka, surnommés "Ken et Barbie". Homolka a tué sa propre soeur, laquelle a subi des sévices sexuels de la part de son compagnon. A eux deux ils seraient responsables de nombreux meurtres et agressions sexuelles. Karna Homolka a finalement été libérée de prison. Aujourd'hui, elle est même remariée, vit toujours au Canada, et est accompagnatrice d'enfants pendant les sorties scolaires.

Si les tueuses en série sont si peu représentées des films ou séries, est-ce parce qu'elles correspondent à une transgression impensable : celle qui, au lieu de donner la vie, la vole ?

S.B. : Tout à fait. Beaucoup d'amis enquêteurs, qui travaillent dans la police depuis des décennies, ne s'imaginaient pas que ce phénomène puisse exister avant que l'on en parle. Certaines tueuses en série sont certainement passées à l'écart des radars grâce à cela. Rappelons encore que chez les femmes serial killers, la perversité est moins visible et spectaculaire. Et pourtant le sadisme est bel et bien présent, même s'il n'est pas de nature sexuelle.