Game of Thrones : Jon Snow ou l'inéluctable triomphe des spoilers

Jon Snow, au coeur de tous les spoilers
Jon Snow, au coeur de tous les spoilers
Non contente de révolutionner la manière dont on raconte une histoire à partir d'un texte existant, "Game of Thrones" est en train de bouleverser les règles tacites entourant la diffusion des spoilers depuis les débuts du Web 2.0. Les spoilers, en changeant notre manière de consommer les oeuvres, vont-ils transformer l'écriture audiovisuelle ?
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Au lendemain de la diffusion du season finale de Game of Thrones, il fallait rivaliser d'ingéniosité afin de se protéger des nombreux spoilers et d'aborder cet épisode riche en rebondissements vierge de toute révélation. La popularité inégalée de la série inspirée des romans de George R.R. Martin a progressivement poussé les médias à faire dans la surenchère d'articles attrape-clics dévoilant, sans avertissement aucun, des pans entiers de l'intrigue. Et ce au mépris du cordon sanitaire mis en place sur les forums de discussion dédiés aux séries et aux films depuis le début du Web 2.0.

"La série adaptée des romans de George R.R. Martin est en train de redéfinir la temporalité de la consommation sérielle. Il faut la voir vite. Très vite. Pour bien faire, il faudrait la voir en plein milieu de la nuit, précisément 'à l'heure américaine' – ce qu'OCS permet de faire, pour les insomniaques, aux alentours de 3h. Au pire, il faut se ruer dessus dès lundi matin, ou disparaître de la surface du globe jusqu'à lundi soir. Attendre mardi est une folie. Mercredi, une bêtise. Essayez donc jeudi...", écrit le journaliste de Télérama Pierre Langlais dans un article intitulé "Game of Thrones : Mais où est passée la règle du 'pas de spoilers' ?".

Pas de pitié pour les retardataires

De fait, ne pas se faire gâcher (le sens du verbe "to spoil" en anglais) le dernier épisode en date de la série créée par David Benioff et D.B. Weiss à partir des livres de George R.R. Martin relève aujourd'hui du parcours du combattant. Alors que les spectateurs semblent de plus en plus respectueux de la règle du "pas de spoilers", les médias (Terrafemina inclus) se sont engouffrés dans la brèche. Et ne résistent pas à la tentation de faire du clic en teasant les internautes dans leurs titres. Comme le note justement Pierre Langlais à ce sujet, "attendre que son concurrent 'spoile' le premier, c'est égorger la poule aux clics d'or". Pas de pitié pour les retardataires.

Le fait est, la culture du spoiler a changé avec l'évolution de l'information et l'arrivée des réseaux sociaux. Et le fait de révéler un élément du scénario n'est plus autant considéré comme un crime de lèse-plaisir sériephile ou cinéphile.

Au point qu'on peut se demander si certains films, devenus cultes en grande partie grâce à une révélation finale qui rebat les cartes du scénario, auraient le même statut s'ils sortaient aujourd'hui. Fight Club aurait-il tant marqué les esprits si tout le monde avait su avant même sa sortie en salles que le narrateur incarné par Edward Norton a en fait des tendances schizophrènes ? Il en va de même pour de nombreux films sortis à la fin des années 90 et fondés sur de tels pièges tendus aux spectateurs par les scénaristes. Si on peut voir et revoir les trilogies Star Wars en sachant que Dark Vador est le père de Luke et de Leia, certains films résistent parfois mal à une deuxième vision une fois leur secret éventé.

Pour autant, il paraît absurde de tomber dans l'excès inverse et de faire la chasse aux spoilers à tout prix. On a tendance aujourd'hui à crier au loup (au spoiler) dès qu'un élément, même anecdotique, d'un film ou d'une série est dévoilé avant sa diffusion.

Les spoilers vont-ils tuer les spoilers ?

Dans un article consacré à l'opportunité de parler dans un titre d'article du sort de Jon Snow dans Game of Thrones, le journaliste de MTV Alex Zalben explique les précautions prises par la rédaction pour ne pas révéler cet élément de l'intrigue dans les jours qui ont suivi la diffusion, tout en faisant remarquer qu'une oeuvre audiovisuelle ne se réduit pas aux spoilers.

Et ce dernier de livrer son expérience personnelle en tant que spectateur de la série devenu lecteur des livres : "J'ai regardé la première saison de Game of Thrones après sa diffusion, et pour une raison quelconque, j'avais échappé à la révélation sur la mort de Ned Stark. Je savais simplement que quelque chose de choquant arrivait. J'étais donc sous le choc en le regardant. Puis j'ai lu les livres. Et même si je savais ce qui se passait, j'étais pris par l'écriture de George R.R. Martin. J'ai caressé l'espoir ridicule que Ned survive dans le roman, alors que je savais bien que ce n'était pas le cas. Je connaissais toutes les intrigues et les évolution des personnages, mais l'écriture et le talent de l'auteur m'ont quand même accroché."

Pour le journaliste, les spoilers n'entament pas toujours nécessairement le plaisir des spectateurs. Ce qui est précisément la théorie de Nicholas Christenfeld and Jonathan Leavitt, deux chercheurs qui se sont penchés sur la question en 2011. Ils ont fait lire des nouvelles à deux groupes de volontaires : un groupe de lecteurs ne connaissait rien de la fin de l'histoire, tandis que l'autre savait le dénouement. Conclusion : ceux qui avaient été "spoilés" ont éprouvé encore plus de plaisir que les autres.

Si cette thèse ne s'applique indéniablement pas à tous les récits, elle nous apporte une consolation en tant que spectateurs de Game of Thrones. Car s'il est bien un point sur lequel tout le monde s'accorde, c'est celui-ci : il est désormais illusoire de penser pouvoir rester vierge de spoilers plusieurs jours après la diffusion d'une série au succès planétaire comme celle de David Benioff et D.B. Weiss. La bonne nouvelle, c'est que ce phénomène pourrait bien avoir pour effet de transformer progressivement la manière dont on raconte les histoires. Les spoilers vont-ils tuer les spoilers ?

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