Je suis dépressive : ce que mes proches doivent savoir

Que se passe-t-il dans la tête d'une personne dépressive ?
Que se passe-t-il dans la tête d'une personne dépressive ?
Parler de sa dépression n'est pas toujours chose facile, surtout face à des gens qui n'y ont jamais été confrontés avant. Voici donc un aperçu de ce qui se passe dans la tête d'une personne dépressive, pour tous ceux qui ont besoin de comprendre et de mieux soutenir leurs proches.
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La dépression est un trouble mental qui toucherait en moyenne 350 millions de personnes dans le monde. Un chiffre non-négligeable, et pourtant, la discussion autour de la dépression se fait assez rare (ou alors quand une personnalité qui en souffrait finit par en mourir, par exemple). Comme tous les troubles mentaux, la dépression est extrêmement stigmatisée et souffre d'une sale réputation parce qu'elle est méconnue et que peu de gens, en dehors de ceux qui en souffrent et de ceux qui la soignent, reconnaissent son existence.

Difficile alors pour ceux qui en sont atteints de faire comprendre ce qu'ils ressentent à des proches qui n'en ont entendu parler qu'à la télé et qui partent potentiellement avec un a priori sur la question. Difficile de leur faire comprendre que ça n'a rien à voir avec un coup de cafard passager, une preuve de mauvaise volonté ou un caprice. Difficile aussi de faire accepter (et d'accepter soi-même) que la dépression c'est souvent pour la vie - on peut apprendre à fonctionner avec, mais elle revient souvent pointer le bout de son nez pour offrir à ceux qui en souffrent de superbes épisodes dépressifs qui foutent tout un quotidien bien rôdé en l'air en l'espace de quelques jours.

Traverser un épisode dépressif, c'est voir tout son environnement changer de couleur, d'odeur, de goût. C'est voir toutes ces choses qu'on trouvait si belles, ou au moins banales, devenir immondes, sombres, sinistres et froides. C'est se persuader que les gens qu'on aime iraient bien mieux si on était pas là - ce n'est pas larmoyant ou hystérique, ça paraît simplement logique. C'est une soustraction évidente : mes proches - moi = bonheur pour tout le monde. C'est une douleur physique, aussi, qu'on arrive pourtant pas à localiser, et sur laquelle il est difficile de mettre des mots.

C'est croire en des choses qui nous paraissent absurdes quand on va bien, savoir pertinemment que ça n'a rien de logique ou de rationnel, sans pouvoir s'en convaincre réellement. Comme un enfant qui a peur du noir et qui se répète que tout est dans sa tête et que les bruits qu'il entend sont simplement ceux de la maison qui vit. Il a beau savoir qu'il n'y a rien dans son placard ou sous son lit, ça ne l'empêche pas de ressentir la peur.

Tout est vu à travers le filtre de la dépression. Tout est laid, sans espoir, et ne fait que confirmer qu'on arrivera jamais à rien, que tout est perdu d'avance et qu'on a parfaitement raison de se détester et de se promettre à un avenir stérile et malheureux.

C'est se sentir terriblement seul, isolé, rejeté, même quand les autres ne changent pas de comportement et essayent tant bien que mal de nous entourer. Comme si on était enfermé dans une bulle impénétrable, comme si on avait pas été touché ou aimé depuis des décennies, même si ça ne fait que quelques heures.

De l'extérieur, ça ressemble parfois à de la mauvaise foi, souvent à de la paresse. Parce que la dépression se traduit souvent par un isolement et de l'hypersomnie - parce que quand on dort, on ne vit qu'à moitié, et on ne ressent pas grand chose. Quand on dort, on fait taire la voix qui nous répète à quel point tout est vain et tout est nul et que de toute façon tout le monde nous déteste et que nous ne sommes qu'un poids, un indésirable, un parasite, une arnaque sur pattes. Dormir permet d'éviter ses responsabilités, ses angoisses, les proches qui s'inquiètent et qui ne comprennent pas, et les diverses obligations qui prennent des allures de montagnes insurmontables quand on a la tête dans le caniveau.

Il n'y a rien de pire que d'entendre quelqu'un qu'on aime et qui nous aime nous supplier de nous bouger le cul, quand ça ne va pas. "Allez, bouge, va voir des gens, reprends-toi, te laisse pas abattre", des mots qui ont l'air de faire du bien mais qui ne font qu'enfoncer le clou, parce qu'être dans un épisode dépressif, c'est être physiquement et psychologiquement incapable de se "reprendre". Sortir, voir des gens, c'est se rajouter une couche d'angoisse et de mal-être, parce qu'on constate à quel point tout le monde va mieux et qu'on doit répondre aux "Ça va ?" et autres "Qu'est-ce que tu deviens ?", sans compter les "Tes projets, ça avance ?" et qu'on a juste envie de s'enterrer dans un tout petit trou et de disparaître pour toujours.

Dire à une personne dépressive que ça va aller, que ce n'est pas si grave, que ce qu'elle pense n'a aucun sens, c'est comme essayer de la convaincre que le ciel est orange et que les poules ont des dents. Une personne dépressive aura tendance à remettre en question tout ce qui l'entoure quand ça ne va pas, y compris les évènements passés et ses souvenirs. Inutile de lui rappeler que ça allait bien hier, elle trouvera forcément une façon d'expliquer la situation - "je faisais semblant", "ça n'allait pas si bien que ça", "finalement, ça n'a donné que des choses négatives"...

Lui rappeler qu'elle est aimée et qu'elle compte pour certaines personnes, qu'elle a accompli plein de choses cool et que son existence a de la valeur, c'est la mettre nez à nez avec une réalité qui lui semble complètement étrangère et illogique. C'est lui rappeler que, pour elle, elle n'est qu'une imposture, pas digne de cet amour qu'on dit lui porter. C'est lui donner encore plus de gens à décevoir et encore plus de raisons de se sentir mal.

C'est un cercle vicieux, vorace et cruel dont il est très difficile de s'extraire - d'où l'importance de la thérapie.

Paralysant, pétrifiant et terriblement douloureux


Être dans un épisode dépressif, c'est avoir l'impression de courir dans l'eau ou d'essayer de nager la brasse dans des sables mouvants. C'est comme dans un rêve, quand on essaye de courir, de voler ou de hurler et que rien ne fonctionne. On visualise très bien le problème (la maladie) et la solution (continuer à avancer, se créer de jolis souvenirs, se faire soigner, se donner des raisons d'être fier de soi), mais on est incapable de faire le moindre mouvement dans cette direction. C'est paralysant, pétrifiant, et terriblement douloureux.

En plus, il faut sauver les apparences, parce que c'est mal vu d'être dépressif. On ne peut pas appeler son boss pour dire : "Désolée, je suis déprimée aujourd'hui, j'ai besoin de pleurer sous la douche et de dormir 18 heures, je reviens dans trois jours". Alors que si on avait la jambe pétée, personne ne remettrait notre douleur en question - pourtant, à l'intérieur, c'est la même chose. Quelque chose est cassé, quelque chose nous empêche d'avancer, de fonctionner normalement, et en plus on doit se taire et faire semblant, parce que la dépression fait peur, pitié, ou les deux.

Du coup, la dépression, c'est aussi de la honte. Beaucoup de honte. On essaye d'en parler le moins possible et de minimiser la situation pour ne pas faire tâche, parce qu'on sait que ça fait mauvais genre et qu'on ne voudrait pas prendre le risque d'éloigner encore plus les gens, de peur de se retrouver vraiment seul face à ses démons, sans aucune aide extérieure.

Il faut savoir aussi que la dépression ne se traduit pas de la même façon chez tous les individus qui en souffrent, qu'il y a des symptomes qui se reconnaissent mais qu'ils ne font pas tout - ce n'est pas une formule toute faite applicable à tout le monde. Et peut-être que ça touche votre ami qui est toujours en train de se marrer et de sourire et qui semble avoir une vie parfaite aussi - c'est une maladie qui ne discrimine pas et qui se cache facilement, parce que c'est ce qu'on nous apprend à faire depuis toujours.

C'est pour ça qu'il est important d'en parler, de mettre des mots sur ce qu'on ressent réellement, de faire ce qu'on peut pour communiquer sur la dépression afin de donner des clés à ceux qui nous entourent - sans ces informations, difficile d'aider, difficile aussi de faire autrement que d'utiliser les même discours que pour un simple coup de mou, quand on ne comprend pas ce qui se trame de l'autre côté.