Léa Salamé critique les femmes à la télé : pourquoi tant de mépris ?

Léa Salamé à l'enregistrement de l'émission "Vivement dimanche" en septembre 2015
Léa Salamé à l'enregistrement de l'émission "Vivement dimanche" en septembre 2015
Aujourd'hui encore, les femmes sont sous-représentées à la télévision, et plus encore lorsqu'on parle d'experts chargés d'intervenir dans le débat. Invitée de Médias le Mag dimanche 25 octobre, Léa Salamé en a fait le constat et déclaré qu'elles avaient leur part de responsabilité. Analyse.
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"Ca n'est pas très politiquement correct ce que je vais dire. Mais quand j'étais à iTélé, je galérais pour trouver des expertes femmes et parfois, les femmes étaient moins bonnes que les hommes". Invitée de Thomas Hugues dans Médias Le Mag dimanche 25 octobre, Léa Salamé a fait frémir bien des téléspectatrices et consoeurs journalistes en constatant froidement la réalité de la sous-représentation des femmes à la télé mais, surtout, en induisant qu'elles en étaient en partie responsables. Interrogée par Ségolène Hanotaux, journaliste, réalisatrice et porte-parole de "Prenons la une", collectif qui vise une juste représentation des femmes dans les médias, la chouchoute des médias a paru sur la défensive lorsque son interlocutrice a sorti les chiffres. Radio la plus exemplaire, France Inter a en effet enregistré en 2014 une présence féminine sur son antenne équivalent à 25% contre 75% pour les hommes. "On est les mieux placés", a rapidement rétorqué Léa Salamé, laquelle a pourtant convié, selon les chiffres de l'Acrimed, 28 femmes pour 149 interviews effectuées dans son interview matinale "L'invité de 7h50". Mais pourquoi tant de mépris pour la femme en tant qu'experte ou intervenante dans le débat public alors qu'elle représente aujourd'hui 50% de l'effectif des journalistes ?

Des femmes "moins juke-box"

Contactée par nos soins, Ségolène Hanotaux avance plusieurs explications : "Ce qu'a dit Léa Salamé, c'est quelque chose qu'on entend souvent mais, pour moi, c'est une excuse et surtout une façon de toujours rendre les femmes responsables de leur invisibilité dans les médias. Il est vrai que c'est une réalité mais qui s'explique de plusieurs façons. Il y en a souvent qui disent : 'Je ne peux pas venir parce que je dois m'occuper des enfants parce qu'il est 18h'. Mais il y a aussi celles qui répondent : 'Je ne suis pas celle qu'il vous faut', façon de se mettre en retrait et de dire qu'elles ne sont pas légitimes sur cette question. Enfin, quand elles viennent, d'un point de vue journalistique pur, elles sont peut-être parfois moins "bonnes clientes", moins "juke-box" qu'un homme, comme on dit. Mais c'est un cercle vicieux. Invitons-les et elles apprendront vite."

Bonne cliente. Le mot est lâché. Car qu'est-ce qu'un "bon client" à la télévision, et plus encore aujourd'hui où, pour survivre, une émission se doit d'avoir son clash quotidien ? Un gueulard, un invité qui fait le show, va à l'encontre des idées reçues, s'indigne, se castagne, fait le kakou. Bref, tout ce que, dans l'éducation de la femme, ou du moins de celle aujourd'hui en âge de venir se mettre en scène devant les caméras, on ne lui apprend pas. Car qu'attend-on d'une femme, de manière stéréotypée, et plus encore à la télévision ? D'être jolie, déjà. Courtoise, polie, élégante, enfin.

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"On a beaucoup de femmes sur ce plateau ce soir !"

Dans À la télévision, les hommes parlent, les femmes écoutent, Arnaud Bihel l'explique en préambule : "À l'écran plus encore que dans le réel, [les hommes] monopolisent la parole et incarnent le pouvoir, quand elles sont reléguées à l'espace domestique, voire réduites à l'état de potiches." Et de rappeler ce plateau de Ce soir ou jamais en 2013 où l'un des intervenants interrompt soudain le débat pour faire observer : "On a beaucoup de femmes sur ce plateau ce soir !" Elles sont deux. Les hommes, cinq, sans compter Frédéric Taddéi. Beaucoup ? "Nous, téléspectatrices, avons aujourd'hui intégré le fait que l'expertise venait des hommes. Et pourtant, faites l'exercice et demandez-vous où sont les femmes quand vous regardez la télévision. On est plus choqué par un plateau tout féminin, ce qui n'arrive jamais, que par un plateau tout masculin, ce qui arrive très régulièrement", nous explique en effet Ségolène Hanotaux. Faites l'exercice, effectivement, et vous verrez la forêt virile planquée derrière les quelques présentatrices des JT du week-end. Si si, à l'instar du site satirique irlandais Waterford Whispers qui avait gommé de la photo de la marche de Paris tous les dirigeants masculins, cherchez la femme sur vos écrans.

La marche de paris sans les hommes
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Avoir une plus grosse voix que les hommes

Alors, où est la solution ? "Faire l'effort", selon notre interlocutrice. Celui de ne pas rester dans sa zone de confort, en continuant d'inviter éternellement les mêmes vieux briscards de l'expertise médiatique et de donner la parole à d'autres, en l'occurrence à des femmes, lesquelles "comprendront très rapidement", selon elle. "Au début, quand on m'invitait à la télé, je devais déjà être très flattée d'être invitée, faire joli dans un coin... et si je l'ouvrais, alors là c'était inconvenant [...] Peu à peu, j'ai pris sur moi, j'ai pris de l'assurance, et je finissais par couper les hommes et avoir une plus grosse voix qu'eux", raconte Sylvie Pierre-Brossolette en 2013 sur France Info.

Dans dix jours, le GMMP* publiera les chiffres officiels attestant de la progression de la présence des femmes dans les médias, ce qu'il fait tous les cinq ans de façon mondiale. On saura, alors, ce qu'il en est de la progression (ou non) des mentalités. Ségolène Hanotaux, elle, est pessimiste.

"À ce rythme-là, c'est vers 2040 que la parité sera atteinte !", concluait quant à lui en 2013 le service statistique de l'Institut National de l'Audiovisuel (INA) au sujet des femmes citées dans les JT. Ce "rythme-là", il faut donc l'accélérer. "J'aurais attendu de Léa Salamé qu'elle soit moins sur la défensive et reconnaisse qu'il faut faire des efforts et qu'elle avait sa part de responsabilités", déplore Ségolène Hanotaux, qui se réjouit vivement, en revanche, de la nomination de Delphine Ernotte à la tête de France Télévision. "Ca n'était jamais arrivé auparavant. On s'en félicite, comme le fait qu'elle ait fait un comité exécutif paritaire dès son arrivée. Maintenant, on attend que ça descende dans les contenus."

Invités, intervenants, experts mais aussi héroïnes de fictions, c'est toute une représentativité mais aussi une représentation de la femme qui doit changer, et vite, sur le petit écran, miroir complètement à la traîne d'une société qui a muté plus rapidement que lui.
Quant à espérer que les femmes parviennent à "avoir une plus grosse voix" que leurs homologues masculins, pourquoi ne pas souhaiter, plutôt, que chacun se rejoigne finalement avec courtoisie dans un monde médiatique sans rixes surjouées entre juke-box survitaminés ?

* Global Media Monitoring Project